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Premières lignes - Page 5

  • Premières lignes #82

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente La prisonnière du temps de Kate Morton.

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    Si nous nous sommes retrouvés à Birchwood Manor, c’est que les lieux, disait Edward, étaient hantés. Ce n’était pas le cas – pas encore –, mais il faut être bien revêche pour s’abstenir de raconter une bonne histoire sous prétexte qu’elle est fausse. Edward était tout sauf revêche. Sa passion, sa foi aveugle en ce qu’il défendait, même les idées les plus absurdes, constituaient deux des raisons pour lesquelles j’étais tombée amoureuse de lui. Il avait la ferveur du prêcheur : dans sa bouche, n’importe quelle opinion revêtait la puissance d’une parole d’évangile. Il avait aussi le don d’attirer à lui des hommes et des femmes et d’allumer en eux des enthousiasmes incendiaires – brasiers devant lesquels tout pâlissait, hormis Edward et ses convictions.
    Mais Edward n’était pas un prêcheur.
    Je me souviens de lui. Je n’ai rien oublié.
    L’atelier dans le jardin de sa mère, à Londres, avec son toit de verre, l’odeur des couleurs qu’il venait de mélanger, le crissement des soies du pinceau sur la toile, tandis que son regard frôlait ma peau. Ce jour-là, j’avais les nerfs à vif. J’étais si désireuse de l’impressionner, de lui donner à voir une jeune femme que je n’étais pas, pendant qu’il me jaugeait et que l’injonction de Mme Mack me trottait dans la tête. « Ta mère était une vraie dame, ta famille des plus honorables : ne va pas l’oublier, ça, hein ! Si tu joues les bonnes cartes, nous recueillerons le fruit de nos efforts. »
    Alors je m’étais redressée sur la chaise en bois de rose, ce jour-là, dans l’atelier aux murs passés à la chaux, sous le buisson de pois de senteur aux rougeurs subtiles.

    Lorsque j’avais eu faim, la plus jeune de ses sœurs m’avait servi du thé et des gâteaux. Puis sa mère avait descendu l’étroite allée pour le regarder peindre. Elle adorait son fils. Elle voyait en lui s’accomplir les espoirs de la famille. Membre distingué de la Royal Academy, il était fiancé à une demoiselle généreusement dotée avec laquelle il engendrerait bien vite une portée d’héritiers aux yeux bruns.
    Une fille comme moi n’était pas faite pour lui.

    Sa mère par la suite s’est reproché le cours des événements. Mais il lui aurait été plus facile d’empêcher la lune de se lever que de nous séparer. J’étais, disait Edward, sa muse, son destin. Il l’avait su, compris, à la seconde où il m’avait vue sous la lumière trouble des becs de gaz, dans le vestibule du théâtre de Drury Lane.
    J’étais sa muse et son destin. Et lui, il était mien.
    C’était il y a si longtemps. Et c’était hier.
    Oh, je me souviens de l’amour.


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #81

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Dry de Neal Shusterman.

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    Le robinet de la cuisine produit des bruits très étranges.
    Il toussote et siffle comme un vieillard asthmatique. Il gargouille comme une personne qui se noie. Il crache une fois, puis se tait. Notre chien, Kingston, dresse les oreilles tout en se tenant à distance de l’évier de peur qu’il ne se ranime soudain. Malheureusement, ce n’est pas le cas.
    Maman se tient plantée là, l’air étonnée, la gamelle de Kingston tendue sous le robinet. Elle le referme.
    — Alyssa, va chercher ton père.
    Depuis qu’il a entrepris de rénover notre cuisine tout seul, papa se prend pour un expert en plomberie. Et un électricien professionnel. « Pourquoi payer des entrepreneurs les yeux de la tête quand on peut le faire soi-même ? » nous rabâchait-il sans cesse. Jusqu’au jour où il a joint le geste à la parole. Depuis, nous croulons sous les problèmes d’électricité et de tuyauterie.
    Papa est dans le garage, occupé à réparer sa voiture avec oncle Basil – qui vit plus ou moins avec nous depuis que sa plantation d’amandiers de Modesto a mis la clé sous la porte. En réalité, oncle Basil se prénomme Herb, mais un jour, mon frère et moi on s’est mis à le rebaptiser sous différents noms d’herbes aromatiques de notre jardin. Oncle Dill, comme l’aneth. Oncle Thym, ou encore oncle Chive, pour la ciboulette. Et même, à une époque que nos parents préféreraient oublier, oncle Cannabis. Pour finir, on a adopté oncle Basil, comme le basilic.
    — Papa ! je crie dans le garage. Y a un souci dans la cuisine.
    Mon père est allongé sous sa Toyota Camry. Seuls ses pieds dépassent. Ça me fait penser à ceux de la Méchante Sorcière de l’Ouest. Quant à oncle Basil, il est caché derrière un épais nuage de vapeur produit par sa cigarette électronique.
    — Ça ne peut pas attendre ? rétorque mon père, sous la voiture.
    Mon petit doigt me dit que non… Ça urge.
    — Je pense que la situation est critique.
    Il s’extirpe de dessous la carrosserie et, dans un profond soupir, se dirige vers la cuisine.
    Maman s’est déplacée. Elle se tient maintenant sur le seuil du salon, immobile, la gamelle du chien dans la main gauche. Un frisson me parcourt, et je ne saurais dire pourquoi.
    — Qu’est-ce qu’il y a de si important pour que tu me déranges en pleine séance de…
    — Chut ! l’interrompt maman.
    Ça lui arrive rarement de dire à papa de se taire. À Garrett et moi, oui, toute la journée. Mais mes parents ne font jamais ça entre eux. C’est une règle tacite.
    Elle regarde la télé, où la présentatrice du journal télévisé évoque la « crise de l’eau ». C’est ainsi que les médias en parlent depuis que les gens en ont eu assez d’entendre rabâcher le mot « sécheresse ». Un peu comme le « réchauffement climatique » devenu le « changement climatique », et le terme « guerre » remplacé par le mot « conflit ». Maintenant, ils ont trouvé une nouvelle formule. Une nouvelle étape dans le drame qui touche nos ressources en eau. On parle désormais de « Tap-Out », pour faire référence à l’eau qui ne coule plus des robinets.
    Oncle Basil émerge de son nuage de vapeur un instant.
    — Qu’est-ce qui se passe ?
    — L’Arizona et le Nevada viennent de se retirer de l’accord sur l’approvisionnement en eau, lui apprend maman. Ils ont fermé tous les barrages sous prétexte qu’ils ont eux-mêmes besoin de l’eau.
    Autrement dit, le fleuve Colorado n’atteindra plus la Californie.
    Oncle Basil s’imprègne de la nouvelle.
    — Ils ferment le fleuve comme s’il s’agissait d’un vulgaire robinet ! Ils ont le droit ?
    Mon père hausse un sourcil.
    — Ils viennent de le faire.

     

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  • Premières lignes #80

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    Cette semaine, je vous présente Dix millions d'étoiles de Robin Roe.

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    Il y a dans cette école une pièce que je suis le seul à connaître. Si je pouvais me téléporter, j’y serais en ce moment. Peut-être qu’en me concentrant…
    — Julian.
    Son ton est tellement tranchant que je sursaute.
    — Vous êtes au lycée depuis à peine un mois et vous avez déjà raté six fois le cours de lettres.
    Je suis sûr d’avoir séché encore plus que ça, mais j’imagine que personne ne s’en est rendu compte.
    Le proviseur se penche en avant, les deux poings autour de sa grande canne biscornue, celle avec la petite créature sculptée. J’ai entendu d’autres élèves en parler, se demander si c’est un gnome, un troll ou carrément une réplique minuscule de M. Pearce. De là où je suis, je vois bien la ressemblance.
    — Regardez-moi ! crie-t-il.
    Je ne comprends pas trop pourquoi les gens veulent qu’on les regarde quand ils sont en colère contre vous. C’est justement dans ces moments-là qu’on a le plus envie de détourner la tête. Quand je fais ce qu’il me demande, son bureau sans fenêtres semble rapetisser, et moi avec.
    — Avec une bonne coupe de cheveux, vous auriez moins de mal à regarder les gens dans les yeux.
    Lorsqu’il me voit dégager la mèche qui tombe sur mon visage, il fulmine encore plus.
    — Pourquoi n’allez-vous pas en cours de lettres ?
    — Je… (Je me racle la gorge.) Je n’aime pas ce cours.
    — Pardon ?
    Les gens me demandent tout le temps de répéter ou de parler plus fort. La raison principale pour laquelle je n’aime pas le cours de lettres est que Mlle Cross nous oblige à lire tout haut. Et quand c’est mon tour, je bute sur les mots, et elle me reproche de parler trop bas. Sachant cela, je décide de hausser un peu la voix :
    — Je n’aime pas ce cours.
    L’air complètement abasourdi, M. Pearce lève deux sourcils gris.
    — Pensez-vous vraiment que le fait de ne pas aimer un cours vous dispense d’y assister ?
    — Je…
    Pour les autres, parler semble être naturel. Ils savent automatiquement quoi répondre lorsqu’on s’adresse à eux. Mais chez moi, c’est comme si le conduit reliant le cerveau à la bouche était endommagé, et que je souffrais d’une forme rare de paralysie. Vu que je n’arrive pas à trouver mes mots, je tripote le bout en plastique de mon lacet.
    — Répondez à ma question ! Est-ce que le fait de ne pas aimer un cours vous dispense d’y assister ?
    Les gens n’ont pas envie d’entendre ce que vous pensez vraiment. Ils veulent vous entendre dire ce qu’ils pensent eux. Et c’est compliqué de lire dans les pensées des autres…
    Le principal roule des yeux.
    — Regardez-moi, jeune homme !
    Je lève la tête et je me retrouve nez à nez avec sa figure toute rouge. M. Pearce grimace, et je me demande s’il a mal au genou ou au dos, comme c’est apparemment tout le temps le cas.
    — Je suis désolé, dis-je.
    Ses traits se détendent alors. Et puis soudain, ses sourcils broussailleux se rapprochent et il ouvre brusquement une chemise sur laquelle mon nom est écrit.
    — Je devrais appeler vos parents.
    Mes doigts se figent et laissent échapper le lacet.
    Ses lèvres esquissent un sourire.
    — Savez-vous ce qui me met du baume au cœur ?
    Je parviens à secouer la tête.
    — Voir cet air apeuré sur le visage d’un élève lorsque je menace de prévenir ses parents.
    Il colle le combiné contre son oreille. Lui et son petit monstre en bois me regardent tandis que les secondes défilent. Puis, lentement, il éloigne l’appareil de son visage.
    — Je ne suis peut-être pas obligé de téléphoner… En revanche, vous devez me promettre que je ne vous verrai plus jamais dans ce bureau.
    — Je vous le promets.
    — Alors filez en cours.
    Dans le couloir, j’essaie de respirer, mais je suis encore tout tremblant. Comme quand vous avez failli être renversé par une voiture et que vous vous êtes écarté d’un bond à la toute dernière seconde.

     

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  • Premières lignes #79

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    Cette semaine, je vous présente Ash princess de Laura Sebastian 

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    Prologue

    La dernière personne qui m’ait appelée par mon vrai nom a été ma mère, juste avant de mourir. J’avais six ans ; ma main était encore assez petite pour que la sienne la recouvre entièrement — et elle la serrait si fort que le reste ne comptait presque plus à mes yeux. Si fort que j’ai à peine remarqué l’éclat argenté de la lame contre son cou, la peur dans son regard.
    – Tu sais qui tu es, m’a-t-elle murmuré.
    Sa voix n’a pas tremblé, même lorsque le sang a fleuri en gouttelettes sur sa peau, là où le poignard l’avait entaillée.
    – Tu es le dernier espoir de notre peuple, Theodosia.
    Puis la lame a tranché sa gorge. Et ils m’ont volé mon nom.

    Thora

    – Thora !
    Je me retourne : de l’autre côté du vestibule du palais, tout en dorures, Crescentia se précipite vers moi, ses jupons de soie rose relevés à deux mains pour faciliter sa course, un grand sourire illuminant son ravissant visage.
    Ses deux femmes de chambre ont du mal à suivre, leurs formes émaciées noyées dans de simples tuniques.
    Évite soigneusement de regarder leurs visages, me dis-je. Cela ne m’a jamais fait plaisir de les voir, de scruter ces yeux ternes, ces lèvres affamées. Cela ne m’a jamais fait plaisir de constater à quel point elles me ressemblaient, avec leur peau basanée et leurs cheveux foncés. Cela ne fait que donner de la force à la voix qui résonne dans mon esprit. Et quand elle est assez sonore pour dépasser la frontière de mes lèvres, le Kaiser se fâche.

    Ne pas mécontenter le Kaiser. Ainsi, il te laissera la vie sauve. Telle est la règle que j’ai appris à suivre.
    Je concentre mon attention sur mon amie. Cress a le don de faciliter les choses. Elle porte son bonheur comme une couronne solaire ; elle s’en sert pour illuminer et réchauffer tous ceux qui l’entourent. Elle sait que j’en ai plus besoin que quiconque, raison pour laquelle elle n’hésite pas à m’emboîter le pas en se cramponnant à mon bras.
    Elle n’est pas avare de ses sentiments, qualité que possèdent les quelques élus qui n’ont jamais perdu un être cher. Sa beauté spontanée, enfantine, ne l’abandonnera jamais, pas même dans le grand âge — son visage est tout en traits délicats, en grands yeux limpides qui n’ont jamais contemplé l’horreur. Sa pâle chevelure blonde est coiffée en une longue tresse qui pend par-dessus son épaule, étoilée de dizaines de Spirigemmes. Le soleil qui transperce les vitraux du vestibule les fait scintiller.
    Je ne peux pas non plus regarder les gemmes, mais je ressens malgré tout leur présence. Une douce pression née sous ma peau me pousse vers eux, m’offrant leur pouvoir — je n’ai qu’à m’en emparer. Mais je ne le ferai pas. C’est impossible.
    Autrefois, les gemmes étaient sacrées. Autrefois : avant la conquête d’Astrée par les Kalovaxiens.
    Ces pierres précieuses viennent des grottes qui s’étendaient sous les quatre temples principaux — il y en avait un pour chaque grand dieu ou grande déesse – du feu, de l’air, de l’eau, et de la terre. Les grottes constituaient le cœur de leurs pouvoirs ; elles en étaient si profondément imprégnées que les gemmes qu’elles contenaient étaient devenues magiques à leur tour. Avant le siège, les dévots pouvaient passer des années dans les grottes des divinités auxquelles ils avaient prêté allégeance. Ils y adoraient leur déesse ou leur dieu : s’ils en étaient dignes, ils étaient bénis et s’imprégnaient eux aussi du pouvoir divin. Ils faisaient usage de ces dons pour servir Astrée et son peuple ; on les appelait « Gardiens ».
    À cette époque, il était rare que le dieu ne bénisse pas ses adorateurs, même si cela se produisait — deux ou trois fois par an, peut-être. Ces bannis devenaient fous et mouraient rapidement. C’était un risque cependant, que ne prenaient que les croyants les plus sincères. Devenir Gardien était une vocation, un honneur ; mais chacun en comprenait les dangers.
    Mais c’était il y a longtemps, cela. Une éternité. Avant.

     

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  • Premières lignes #78

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente La symphonie des Abysses, Livre 1 de Carina Rozenfeld

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    Les rayons dorés du soleil inondant la place du village, devant l’immeuble gris aux angles rongés par le vent et le sel… Des femmes occupées à leurs tâches quotidiennes, des familles déjeunant à l’ombre des calebassiers, une journée tranquille, identique à toutes celles qui se sont déjà déroulées, et qui ressemblera à toutes les suivantes…
    L’eau glacée faisait trembler ses mains. La vieille timbale en aluminium cabossée tinta contre le seau métallique et quelques gouttes froides jaillirent pour s’écraser sur l’herbe.
    — Fais attention, Aby. Tu sais bien que…
    — … que l’eau est précieuse. Je sais, oui. Je ne suis plus un bébé.
    La femme la plus âgée soupira et haussa les épaules avant de se consacrer à sa propre tâche. Ce n’était pas la peine de discuter. Ces derniers temps, surtout depuis la mort de Paol, la communication avec sa fille était devenue difficile. Elle aurait pu lui demander pourquoi, proposer d’écouter, chercher à comprendre afin d’aider son unique enfant, mais elle s’en gardait bien. Elle avait trop peur de la réponse.
    Abrielle serra les lèvres et ignora le regard un peu trop pesant de sa mère. D’un geste rapide, elle repêcha le gobelet tombé dans le seau. Il fallait faire vite. D’autres familles attendaient de pouvoir utiliser la vaisselle pour déjeuner à leur tour. Les assiettes et les fourchettes déjà lavées séchaient, posées au soleil, sur la pelouse épaisse.
    La lumière se reflétait vaguement sur leur surface dépolie, usée par les années. Sa corvée achevée, Aby rassembla prestement les couverts dans le creux de son tablier qu’elle tenait relevé d’une main et, en se hâtant, alla les transmettre à ceux qui patientaient, pendant que leur repas mijotait sur les tables à feu de la cuisine extérieure, exhalant des parfums familiers. Puis elle retourna près de sa mère.
    — C’est bon. Baako a tout récupéré. Je peux y aller, maintenant ?
    Du bout de ses doigts fébriles à la peau fripée par la longue immersion dans l’eau, elle chassa une mèche de cheveux bruns qui chatouillait son front.
    — Aller où ?
    — Je ne sais pas, n’importe où. C’est une façon de parler. Une façon de te demander si tu as encore besoin de moi.
    — Alors pourquoi tu ne me demandes pas tout simplement : « Est-ce que tu as encore besoin de moi » ?
    Abrielle haussa les épaules.
    — Je peux y aller ?
    — Oui. On a terminé nos tâches pour la journée. Tu vas à la plage ?
    — Peut-être. Il fait chaud.
    Abela se redressa en lissant de la paume sa longue jupe grise, puis elle dénoua les cordons qui retenaient son tablier blanc autour de sa taille. Avec précision, elle le plia et le glissa dans la large poche ouverte sur le devant de sa robe. Elle tendit la main pour récupérer celui qu’Abrielle ôtait à son tour.
    — Merci, maman, dit la jeune fille, alors qu’Abela fourrait la blouse de sa fille avec la sienne.
    — Pas de quoi. Ne traîne pas. Le soleil…
    Elle leva les yeux pour évaluer la course de l’astre dans le ciel limpide de cette journée caniculaire.
    — … passera derrière le Mur dans une heure et demie, environ.
    — Ça me laisse le temps de profiter de la mer.
    — Vas-y. Tu me raconteras, ça fait longtemps que je ne suis pas allée au Cercle. Il doit être très bleu aujourd’hui.
    — Je te dirai ! cria Abrielle qui s’éloignait déjà du village au petit trot.
    Abela sourit en observant sa fille se diriger vers le bord de mer. Oui, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas profité de l’eau magnifique du vaste lagon circulaire Elle devrait peut-être y aller aussi. Elle avait terminé tôt, aujourd’hui. Pour une fois. Mais une immense lassitude s’abattit sur ses épaules. Finalement, elle n’avait pas le courage d’aller jusque là-bas, d’emprunter le Pont dans le Vent. Mieux valait pour elle qu’elle rentre dans sa cellule et qu’elle profite de son temps libre, trop rare, pour faire la sieste.
    D’un pas pesant, repensant avec envie à la course légère de sa fille qui avait disparu derrière des buissons touffus, elle remonta le chemin qui menait à l’immeuble – le seul bâtiment du village – dans lequel elle vivait avec Abrielle, et avec tout le reste de leur petite communauté, en emportant le seau plein d’une eau limpide et fraîche.
    La longue barre s’éleva bientôt, triste et grise, le béton corrodé par les siècles, émoussé par l’usure qui dentelait son sommet et les cadres des fenêtres. Le bâtiment était très laid, mais il constituait leur seul abri. À une courte distance derrière, le Mur se dressait, haut d’une bonne trentaine de mètres. Implacable, infranchissable.

     

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  • Premières lignes #77

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    Cette semaine, je vous présente Le Dieu-Oiseau d'Aurélie Wellenstein.

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    Resté sur la plage, Faolan avait la tête pleine du grondement des vagues. Le vent sifflait contre ses oreilles, jouait dans ses cheveux noirs emmêlés. Sous ses pieds nus, le sable volcanique se dérobait en glissant, aspiré par le ressac, avant de rouler avec les algues et les coquillages dans l’écume. Le fracas des rouleaux dominait tout, même le piaillement des mouettes. À sentir l’électricité flotter dans l’air, un gros orage se préparait.
    Faolan ne quittait pas Torok des yeux. Sans s’en rendre compte, il avait calqué son souffle sur la respiration profonde et rauque de la mer.
    Torok s’était élancé un instant plus tôt et déjà, sa silhouette s’amenuisait, devenait toute petite et blanche dans ce déchaînement liquide. Une seconde, il disparut dans le creux d’une vague, avant de remonter le flanc de la suivante en un crawl énergique.
    Si seulement les profondeurs pouvaient t’aspirer, songea Faolan avec rancœur.
    L’eau froide lui mordit les chevilles. Le jeune esclave recula avec un frisson. Il était vêtu trop légèrement ; la chair de poule hérissait sa peau. Le vent qui gonflait les pans de sa tunique sans manches dévoilait par moments son ventre creusé par la famine, ainsi que les boursouflures rosées d’anciennes cicatrices sur ses reins.
    Tout en surveillant la lutte de Torok contre les vagues, Faolan se mit à marcher le long de la grève. Leurs montures, deux grands bouquetins laissés libres au pied de la falaise, le regardaient avec curiosité. Ils avaient pourtant l’habitude : quand Torok allait nager, Faolan en profitait pour s’exercer à la course. Il n’allait jamais loin, car il fallait qu’il soit à son poste dès l’instant où Torok ferait mine de rejoindre la plage, mais le peu de distance qu’il couvrait était déjà une victoire en soi.
    Le jeune homme partit à petites foulées sur le sable noir. Malgré les mauvais traitements, son corps soutenait l’effort. Il était certes maigre, mais de grande taille et ses enjambées avalaient l’espace.
    Il parcourut cent mètres dans un sens, jeta un œil vers la mer pour vérifier que Torok était toujours occupé, et pivota pour revenir en courant sur ses pas.
    Dans ces moments, loin de son maître, le garçon pouvait presque s’imaginer libre. Il n’avait pas toujours été esclave. Dix ans auparavant, il n’était encore qu’un enfant, avec une sœur, un père, une mère. Une famille et un clan.
    N’y pense pas !
    Penser à ces années était trop dur. Pire, c’était dangereux. Il faisait donc comme s’il était né lors du banquet, alors que les hommes mangeaient d’autres hommes, et que le jeune Torok, onze ans à cette époque, l’avait pointé du doigt en disant : « Je veux celui-là, avec ses yeux bizarres. »
    Oui, alors qu’on violait sa mère et sa petite sœur, alors qu’on dévorait son père, Faolan avait eu la vie sauve parce qu’il avait les yeux bleus – cadeau des étrangers qui s’étaient échoués sur le rivage, des siècles plus tôt.
    Avec les ans, Torok aurait pu se lasser de lui – il se lassait de tout très vite – mais Faolan, adolescent puis adulte avait continué de le fasciner : sa silhouette presque féline, souple et élancée comme celle d’un danseur, ses cheveux noirs en bataille, son nez cassé – par Torok, bien entendu. En grandissant, il était devenu l’ombre de son maître, le reflet noir du soleil dévorant qu’était le jeune chef de clan. Et Torok s’était entiché de lui de la pire des façons, raffolant des souffrances et des supplications de son esclave, des blessures qu’il lui infligeait, des cicatrices qu’il laissait, et plus terrible encore : des ténèbres qu’il créait dans le cœur de sa victime.
    Faolan n’était pas mort le jour du banquet, mais c’était tout comme…
    La respiration du garçon se raccourcit. S’il ne se calmait pas, il allait perdre le souffle et son entraînement, déjà médiocre, ne servirait à rien. Les sélectifs se déroulaient dans moins d’une semaine. Dans quelques jours, comme tous les habitants de l’île, du plus riche au plus humble, Faolan pourrait participer aux épreuves qualificatives désignant le champion de chaque clan. S’il échouait et que Torok gagnait, il périrait, sacrifié, le cœur arraché par son maître ; mais s’il réussissait, il représenterait le clan lors de la Quête de l’homme-oiseau.

     

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  • Premières lignes #76

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    Cette semaine, je vous présente Cendrillon et moi: La belle-mère parle enfin de Danielle Teller.

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    Il est devenu bien trop oppressant de dîner à la cour. La faute n’en revient pas seulement aux repas interminables, ou à l’obligation de respecter la dernière mode vestimentaire, de se poudrer le visage, de s’infliger des tortures capillaires pour exhiber de grandes cornes de bélier ornées de bijoux, de porter des robes en soie aux manches si étroites qu’on ne peut plus amener une cuillère à ses lèvres peintes avec soin... Non, ce sont les commérages qui sont insupportables, le bourdonnement sinistre de ces guêpes prêtes à piquer le moindre bout de chair tendre exposé à leurs dards empoisonnés.
    Ce soir, on m’a placée à côté du comte de Bryston, un sot vaniteux qui se fait rare à la cour. Il règne sur une bourgade perdue au nord du royaume, et semble croire que l’allégeance inébranlable des siens à la couronne l’autorise à commenter les faits et gestes de la famille royale.
    « Madame, j’ai cru comprendre que vos nobles filles ne sont pas encore mariées ? a-t-il demandé en tirant sur ses manchettes, si volumineuses qu’elles trempaient dans sa soupe.
    — En effet, comte, ai-je répondu, aussi brièvement que la courtoisie l’autorise.
    — Et pourtant, d’après ce qu’on m’a rapporté, il fut un temps où elles se seraient disputé les faveurs du prince Henry en personne ? » Le comte a délicatement tamponné ses lèvres écarlates avec sa serviette. « Elles auraient ainsi tenté de le détourner de la princesse Elfida ?
    — L’idée semble vous divertir, comte. Je crains que, pour l’essentiel, tout ce que vous avez entendu ne soit que pure invention », ai-je répliqué avec une froideur manifeste.
    Il a souri de toutes ses dents.
    « Ah, eh bien, c’est une histoire des plus incroyables ! La belle jeune fille opprimée qui devient princesse, les demi-sœurs jalouses, la pantoufle de vair qui résiste...
    — Comte, je ne peux donner crédit à de telles affabulations.
    — Voyons, madame ! Vous savez bien que tout le royaume est sous le charme de notre bienveillante et radieuse princesse ! Et j’ai beaucoup entendu parler de vos filles et de vous.
    — Une histoire captivante passe bien souvent sous silence l’humble vérité.
    — J’espère que vous me parlerez de la pantoufle », a-t-il poursuivi en ignorant ma réticence. Il a rompu un morceau de pain et laissé une traînée de miettes sur la table. « Mon épouse brûle de connaître les détails ! On dit que le prince a invité toutes les jeunes filles en âge de se marier à essayer la chaussure, y compris vos filles ! » À ces mots, il a éclaté de rire.
    « Est-ce si drôle de les imaginer recevoir les attentions d’un prince ?
    — Eh bien... »
    Son haussement d’épaules était des plus éloquents.
    « Elles sont laides, et Elfida est belle », ai-je déclaré.
    Le comte a froncé les sourcils et grimacé. L’élégance recommande de sous-entendre les vilenies plutôt que de les formuler explicitement.
    « Comte, j’ai eu vent de certaines des rumeurs auxquelles vous faites allusion. Pour moi, ces fables trahissent une épidémie de cécité. Le prince Henry devrait être aveugle pour ne pas reconnaître l’objet de son admiration ou distinguer un laideron d’une jeune fille à la beauté inégalée. Mes filles seraient aveugles de ne pas se voir telles qu’elles sont dans le miroir ou sur les visages de ceux qu’elles rencontrent... » J’ai haussé le ton, si bien que j’ai dû marquer une pause pour reprendre d’une voix neutre. « Elles devraient également se voiler la face pour méconnaître cette vérité : les hommes se persuadent que les belles femmes sont pourvues de vertu et de moralité, alors qu’aucune vertu n’est assez grande pour embellir un laideron.
    — Madame, la princesse Elfida est une étoile resplendissante qui brille au firmament royal, là où elle a toute sa place. Qu’elle vous invite, vos filles et vous, à dîner ici au palais témoigne de sa compassion, de sa mansuétude et de sa générosité, a-t-il conclu sans même tenter de déguiser son mépris.
    — Il est vrai, comte. Il est vrai », ai-je murmuré.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #75

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Tu tueras le père de Sandrone Dazieri dont vous pouvez lire ma chronique ICI

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    Le monde est une paroi arrondie de ciment gris. Le monde est fait de bruits ouatés et d'échos. Le monde est un cercle deux fois plus large que ses bras grands écartés. La première chose que le garçon a apprise dans ce monde circulaire, ce sont ses nouveaux noms. Il en a deux. « Fils » est celui qu'il préfère. Il y a droit quand il fait bien les choses, quand il obéit, quand ses pensées sont simples et rapides. Dans le cas contraire, son nom est « Bête ». Quand il s'appelle Bête, le garçon est puni. Quand il s'appelle Bête, le garçon a froid et faim. Quand il s'appelle Bête, le monde circulaire empeste.
    Si Fils ne veut pas devenir Bête, il doit savoir précisément où se trouvent les choses qui lui ont été confiées et en prendre soin. Le seau pour les besoins doit toujours être suspendu à la poutre, en attendant d'être vidé. Le broc pour l'eau doit toujours être au centre de la table. Le lit doit rester fait et propre, avec la couverture toujours bien repliée. Le plateau du repas doit toujours être proche de la trappe.
    La trappe est le centre du monde circulaire. Le garçon la craint et la vénère comme une divinité capricieuse. La trappe peut s'ouvrir tout à coup, ou rester fermée des jours durant. La trappe peut laisser entrer nourriture, vêtements propres et couvertures, livres et crayons, ou bien distribuer des punitions.
    L'erreur est toujours punie. Pour les erreurs mineures, il y a la faim. Pour les erreurs plus importantes, le froid ou la chaleur atroce. Une fois, il a eu tellement chaud qu'il ne pouvait plus transpirer. Il s'est effondré sur le ciment en pensant qu'il allait mourir. Il a été pardonné par un jet d'eau glacée. Il était de nouveau Fils. Il pouvait de nouveau boire et nettoyer le seau bourdonnant de mouches. La punition est sévère dans le monde circulaire. Implacable et précise.
    C'est ce qu'il a toujours cru, avant de découvrir que le monde circulaire était imparfait. Le monde circulaire avait une fissure. Aussi longue que son index, la fissure s'est ouverte dans le mur, à l'endroit où la poutre s'encastre dans le ciment, là où s'accroche le seau.
    Le garçon n'a pas osé la regarder de près pendant des semaines. Il savait qu'elle était là, elle faisait pression aux frontières de sa conscience, elle le brûlait comme le feu. Le garçon savait que regarder la fissure était une Chose Interdite, parce que dans le monde circulaire tout ce qui n'est pas explicitement permis est défendu. Mais, une nuit, le garçon a cédé à la tentation. Il a transgressé pour la première fois le temps toujours égal de son monde circulaire. Il l'a fait avec prudence, lentement, attentif à chacun de ses mouvements. Il s'est levé du lit et il a fait semblant de tomber.
    Stupide Bête. Bête incapable. Il a fait semblant de se rattraper au mur pour ne pas tomber et, l'espace d'un instant, il a posé l'œil gauche sur la fissure. Il n'a rien vu, rien que du noir, mais l'énormité de son geste l'a fait suer de peur pendant des heures. Des heures où il a attendu la punition et la douleur, le froid et la faim. Mais rien ne s'est produit. Cela a été une surprise extraordinaire. Pendant ces heures, qui sont devenues une nuit d'insomnie et une journée de fièvre, le garçon a compris que certains de ses actes n'étaient pas vus. Certains de ses actes n'étaient pas évalués ni jugés, récompensés ou punis. Il s'est senti perdu et totalement seul, comme ça ne lui était plus arrivé depuis ses premiers jours dans le monde circulaire, quand le souvenir d'Avant était encore très présent, quand les murs n'existaient pas et qu'il portait un autre nom, qui n'était ni Bête ni Fils. Le garçon a senti ses certitudes s'écrouler et c'est pour ça qu'il a osé regarder de nouveau. La deuxième fois, il a collé son œil contre la fissure pendant presque une seconde entière. La troisième fois, le temps d'une respiration. Et il a vu. Il a vu le vert. Il a vu le bleu. Il a vu un nuage qui ressemblait à un cochon. Il a vu le toit rouge d'une maison.
    Maintenant le garçon est en train de regarder encore, en équilibre instable sur la pointe des pieds, les mains grandes ouvertes sur le ciment froid pour ne pas tomber. Il y a quelque chose qui bouge dehors, dans une lumière que le garçon imagine être celle de l'aube. C'est une silhouette sombre qui devient de plus en plus grande au fur et à mesure qu'elle s'approche. Tout à coup le garçon comprend qu'il est en train de faire l'erreur la plus grave qui soit, qu'il est en train de commettre la transgression la plus impardonnable qui soit.
    L'homme qui marche dans la prairie, c'est le Père, et il le regarde. Comme s'il avait deviné ses pensées, le Père presse le pas. Il vient pour lui.
    Et il a un couteau à la main.

     

    Alors, tentés?

     

  • Premières lignes #74

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Engrenages et sortilèges d'Adrien Tomas.

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    Grise sentit une boule se former dans son ventre dès qu’elle ouvrit les yeux. Aujourd’hui était le dernier jour des vacances d’hiver, le dernier jour passé à la maison, le dernier jour avant le retour à la fois tant attendu et tant redouté à l’Académie.
    Elle aimait pourtant aller en cours, apprendre l’art de la mécanique et de l’automatique, écouter ses professeurs disserter de la dernière merveille d’ingénierie sortie des ateliers impériaux, ou se plonger des heures entières dans les ouvrages de la vaste bibliothèque de mécanique, à la recherche de connaissances nouvelles sur tel engrenage, piston ou cadran…
    Et pourtant, quelque chose en elle hurlait sa hantise de retourner là-bas, à Celumbre, si loin au nord. Celumbre et son climat pluvieux, Celumbre et son vent mordant, Celumbre et ses habitants maussades. Malgré la science de ses enseignants, malgré le confort de son dortoir, malgré l’intérêt qu’elle portait à son cursus, Grise aurait tout donné pour rester ici, à Vérémise, la lumineuse, la solaire, la splendide capitale de l’Empire.
    Et pourquoi pas, après tout ? Qu’est-ce qui l’empêchait de rester ? Pourquoi, plutôt qu’étudier au sein d’une institution poussiéreuse, ne deviendrait-elle pas à la place l’apprentie du plus grand technologiste de l’Empire ? Pourquoi, au lieu de s’enfermer dans des salles de classe et d’apprendre stupidement par cœur la liste des soixante-dix sortes de boulons de sûreté, n’apprendrait-elle pas la mécanique directement de son plus génial disciple, son propre père, ingénieur d’État à la cour ?
    Ingénieur d’État qui ouvrit d’un jovial coup pied la porte de sa chambre, les mains occupées par un imposant plateau de petit déjeuner.
    – Bonjour, marmotte de fille ! tonna l’immense Elenzo Oolonga. Enfin réveillée ? Moi, je suis debout depuis cinq heures du matin ! J’ai eu le temps de finir deux automates et une pompe à puits ! Je n’ai jamais compris ceux qui geignent au sujet des insomnies : tout ce temps libre pour construire encore plus de choses, comment peut-on se plaindre ?
    Grise sourit. Son père avait à peine fait deux pas dans sa chambre que déjà il l’enveloppait de sa chaleureuse et perpétuelle litanie, son bavardage incessant et précipité qui n’attendait la plupart du temps aucune réponse. Elenzo Oolonga aimait parler, aux autres mais aussi – et surtout – à lui-même. Il adorait raconter que même son miroir, pourtant son plus fidèle confident, en avait parfois assez de l’entendre jacasser.
    Géant tout en muscles et en sourires, Elenzo Oolonga ressemblait à l’un de ces mythiques guerriers xamoréens, à la peau sombre, au poitrail saillant, aux bras cuivrés et aux longs dreadlocks ornés de plumes et de bijoux. Mais il n’allait pas jusqu’à arborer les amples robes blanches et noires traditionnelles de Xamorée, pas plus qu’il ne supportait de s’enfermer dans les stricts costumes à haut col et lavallière prisés par les autres ingénieurs d’État. Elenzo Oolonga se vêtait exclusivement de son éternelle salopette d’un rouge passé. À ses trois ceintures de cuir, passées autour de ses épaules et de sa taille, pendait sa collection entière d’instruments, de la pince la plus fine au marteau le plus impressionnant. Il était très strict à ce sujet : tous ses outils devaient impérativement se trouver à portée de main. Grise pensait que cette étrange manie était en grande partie responsable du cou de taureau et des épaules de colosse de son père, qui charriait chaque jour vingt kilos d’attirail bringuebalant.
    Seule son épouse, la mère de Grise, parvenait autrefois à le convaincre d’abandonner son matériel derrière lui lorsqu’il était convoqué au palais impérial. « Si tu arrives avec autant de métal sur toi, la Garde de Cuivre va croire que tu es là pour assassiner l’impératrice ! », l’avertissait Alimba Oolonga. Elenzo éclatait alors d’un gros rire, prenait sa femme dans ses bras pour l’embrasser (« Veux-tu bien cesser, grand idiot, protestait-elle en se tortillant, tes clefs à molette me rentrent dans le ventre ! ») et allait se débarrasser de ses ceintures. Grise sentit les larmes lui monter aux yeux en songeant à cette scène pas si lointaine et chassa rapidement l’image de son esprit.
    L’ingénieur déposa avec douceur le plateau sur les genoux de sa fille, puis s’assit sur le rebord du lit – en y laissant une vaste trace d’huile, la faute à une burette mal refermée. « Peu importe, songea Grise en fondant avec gourmandise sur la gelée de méduse : je ne dormirai plus ici avant les vacances d’été. »

     

    Alors, tentés?

     

  • Premières lignes #73

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Rouille de Floriane Soulas.

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    Violante observait son reflet, éclaté dans les dizaines de miroirs qui tapissaient les murs et le plafond de la chambre. Elle aimait cet instant après les passes où, tant que personne ne parlait, il était encore possible d’oublier qu’elle venait d’ouvrir les cuisses pour une heure de plaisir à prix d’or. Elle savoura ce répit et le silence qui régnait dans la petite chambre, inspira lentement les odeurs de sueur et de parfum bon marché. Ses cheveux châtains dénoués lui chatouillaient le creux de la gorge. Des jetons cliquetèrent en tombant dans un petit bol en fer forgé posé près de la porte d’entrée, et le temps reprit sa course. La jeune fille poussa un soupir discret pour contenir sa frustration. Elle ramena le drap sur sa poitrine menue et frissonnante.
    – Y’a pas à dire, t’es vraiment la meilleure putain de toute cette foutue ville, rigola l’homme en reboutonnant son pantalon.
    – Je suis également la plus chère.
    – Tu vaux bien ton prix.
    L’homme s’avança vers la prostituée et lui saisit la nuque à pleine main pour mieux l’attirer à lui. Violante retint sa respiration quand l’haleine avinée de son client lui fouetta le visage. Elle posa un bras sur son torse tandis qu’il écrasait sa bouche contre la sienne et lui arrachait un gémissement de douleur. La jeune fille sortit les dents et mordit la langue qui fouillait sa bouche avant de se rejeter en arrière, rompant l’étreinte.
    – Hé ! je ne suis pas une de tes souris de trottoir, Angus ! s’exclama-t-elle en massant sa nuque douloureuse. Tu rajouteras un jeton pour ça.
    – Et dangereuse avec ça, marmonna l’homme en essuyant d’un revers de main le mince filet de sang à la commissure de ses lèvres.
    – Tu sais ce qu’on dit, chaton : « Quand tombe la nuit, choisis bien ta souris. »
    Violante s’extirpa du lit et attrapa sa robe qui traînait au sol. Les bras chargés de vêtements, sous le regard lubrique de son client, elle se dirigea vers le petit paravent qui cachait un nécessaire de toilette. Elle se nettoya et se rhabilla prestement, grimaça de douleur lorsque la prothèse qui prolongeait son auriculaire mutilé se prit dans un accroc de son jupon. Alors qu’Angus la regardait d’un air lubrique, elle tira un cordon qui pendait près de la porte. Quelques secondes plus tard, on frappait doucement. Violante alla ouvrir et un automate grinçant en tablier blanc déposa sur le guéridon un plateau où trônaient une bouteille de whisky à moitié vide et un verre, avant de disparaître en silence. Elle lui emboîta le pas, raflant au passage les jetons contenus dans la petite coupelle. Avant de refermer la porte, elle se retourna une dernière fois vers le marin et lui lança avec un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux : « Cadeau de la maison. » Celui-ci la salua en portant un pouce à son front et elle claqua la porte.
    De la musique résonnait depuis le rez-de-chaussée, accompagnée de rires et du murmure des discussions. Violante se concentra sur la poignée de pièces qu’elle tenait dans sa main. Quatre passes en trois heures. Une bonne moyenne, pensa la jeune femme. Elle avait encore le temps d’attraper un homme ou deux avant la fin de la nuit. Ou peut-être de s’éclipser pour rattraper son sommeil en retard. À peine cette idée sacrilège eut-elle traversé son esprit qu’elle perçut des bruits de pas dans l’escalier de service.
    Une démarche lourde qu’elle aurait reconnue entre mille. Elle se redressa d’un bond, rangea son butin dans une petite poche cousue à l’intérieur de son jupon et leva la tête vers Madeleine. Avec ses cheveux noirs striés de gris et ses yeux de rapace enfoncés dans un visage dodu, Madeleine régnait en maîtresse absolue sur
    Les Jardins Mécaniques. Du haut de son mètre soixante-cinq tout en embonpoint, la matrone darda sur Violante un regard venimeux. Elle planta les poings sur ses larges hanches.
    – Qu’est-ce que tu traficotes encore ? Les clients s’impatientent ! Et puis c’est quoi, ces cernes, là ?
    Elle saisit le menton de la jeune femme entre ses doigts épais et lui releva la tête. Violante croisa l’un des nombreux miroirs qui flanquaient le couloir. Deux grands yeux lui rendirent un regard terni par l’inquiétude. Son nez retroussé lui donnait l’air mutin que les clients du bordel semblaient tellement apprécier, une touche enfantine sous ses yeux hantés par l’absence de mémoire, d’identité. Elle n’avait ni la beauté ostentatoire mais un rien classique de Livia, ni les formes généreuses de la rousse Scarlett, ni le mystère androgyne de la discrète Diane. Mais il fallait reconnaître que les traînées sombres qui soulignaient ses paupières lui conféraient un certain charme, comme une aura de défiance qui se reflétait dans ses grands yeux hantés. Violante jugula sa colère et son dégoût et se contenta de hausser dédaigneusement les épaules.
    – Ne tente pas le diable, ma petite souris, la prévint Madeleine. Un claquement de doigts et tu retournes dans la rue.
    Violante suivit le regard de sa patronne, baissé sur son auriculaire manquant. Son doigt avait été remplacé par une prothèse en acier brillant, retenue à son poignet par une mince lanière de cuir.
    – Ça t’a pas réussi la dernière fois.

     

    Alors, tentés?