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Premières lignes - Page 3

  • Premières lignes #101

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Piège conjugal de Michelle Richmond

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    Je me réveille à bord d’un Cessna au vol cahoteux. J’ai la tête qui me lance et la chemise tachée de sang. J’ignore combien de temps s’est écoulé. Je regarde mes mains, m’attendant à les trouver menottées, mais non. Je n’ai qu’une ceinture de sécurité classique autour de la taille. Qui m’a attaché ? Je ne me rappelle même pas être monté dans l’avion.

    J’aperçois la tête du pilote par la porte ouverte du cockpit. Il n’y a personne d’autre à bord. Nous survolons des pics enneigés. De violentes rafales secouent l’appareil. Les épaules tendues, l’homme semble totalement concentré sur les commandes.

    Je porte la main à mon crâne. Le sang a séché, laissant un magma poisseux. Mon estomac gargouille. La dernière fois que j’ai mangé, c’est au petit déjeuner. Mais combien de temps s’est-il écoulé depuis ? Sur le siège à côté de moi, il y a une bouteille d’eau et un sandwich enveloppé dans du papier. Je bois à grandes goulées.

    Je déballe le sandwich – jambon-gruyère – et je mords dedans. Aïe. J’ai trop mal pour mastiquer. Quelqu’un a dû me frapper au visage lorsque j’étais à terre.

    J’interpelle le pilote.

    — Est-ce qu’on rentre à la maison ?

    — Ça dépend de ce que vous appelez la maison. On va à Half Moon Bay.

    — On ne vous a rien dit à mon sujet ?

    — Prénom, destination, c’est à peu près tout. Je ne suis que le taxi, Jake.

    — Mais vous êtes membre, non ?

    — Bien sûr, répond-il d’une voix neutre. Fidèle au conjoint, loyal au Pacte. Jusqu’à ce que la mort nous sépare.

    Il se retourne et me jette un regard éloquent : j’ai assez posé de questions.

    L’avion est happé par un trou d’air. Le choc est si brutal que mon sandwich s’envole. Un bip menaçant retentit. Le pilote jure et appuie frénétiquement sur des boutons. Il crie quelque chose au contrôle aérien. Nous perdons rapidement de l’altitude et je m’agrippe aux accoudoirs, songeant à Alice, à notre dernière conversation, à tout ce que je ne lui ai pas dit.

    Soudain, l’avion se redresse. Je ramasse les morceaux épars de mon sandwich, remets le tout dans l’emballage et le pose sur le fauteuil voisin.

    — Désolé pour les turbulences.

    — Ce n’est pas votre faute. Vous avez assuré.

    Au-dessus de Sacramento, le ciel est dégagé. Le pilote s’autorise enfin à se détendre. Nous parlons des Golden State Warriors, l’équipe de basket d’Oakland qui a remporté une incroyable série de victoires cette saison.

    — Quel jour on est ?

    — Mardi.

    Je regarde la côte familière avec soulagement et j’éprouve une gratitude disproportionnée à la vue du petit aérodrome de Half Moon Bay. L’avion atterrit en douceur. Le pilote se tourne vers moi.

    — Faites en sorte que ça ne devienne pas une habitude, OK ?

    — Je n’en ai pas l’intention.

    J’attrape mon sac et je descends. Sans couper le moteur, l’homme referme la porte, fait demi-tour et décolle.

    Au café de l’aérodrome, je commande un chocolat chaud et envoie un SMS. Il est 14 heures, en pleine semaine. Elle a sans doute dix mille rendez-vous importants, mais j’ai besoin de la voir.

    Sa réponse arrive presque aussitôt : Où es-tu ?

    HMB.

    Je pars dans 5 min.

    Il y a plus de trente kilomètres entre son bureau et Half Moon Bay. Peu après, elle m’écrit qu’elle est coincée dans les embouteillages, alors je commande du pain perdu et du bacon. La salle est vide. Une serveuse enjouée en uniforme impeccable tourne autour de ma table. Quand je paie l’addition, elle me lance : « Bonne journée, mon Ami. »

    Dehors, j’attends Alice sur un banc. Il fait froid et le brouillard arrive par vagues. Lorsque sa vieille Jaguar apparaît enfin, je suis frigorifié. Je me lève et, tandis que je m’assure n’avoir rien oublié, Alice me rejoint. Elle porte un tailleur, mais a troqué ses chaussures à talons contre des baskets pour conduire. Le brouillard dépose un voile humide sur ses cheveux noirs. Ses lèvres sont rouge sombre et je me demande si c’est pour moi qu’elle s’est maquillée. Je l’espère.

    Elle se hisse sur la pointe des pieds afin de m’embrasser. Je réalise tout à coup à quel point elle m’a manqué. Elle recule pour me regarder, puis me caresse la joue.

    — Au moins, tu es entier. Qu’est-ce qui s’est passé ?

    — Je me le demande encore, réponds-je en l’enlaçant.

    — Pourquoi est-ce qu’on t’a convoqué, alors ?

    Il y a tant de choses que je voudrais lui dire, mais j’ai peur. Plus elle en saura, plus ce sera dangereux pour elle. Et puis, inutile de se voiler la face, la vérité risque de ne pas lui plaire.

    Je donnerais n’importe quoi pour revenir en arrière, avant le mariage, avant Finnegan, avant que le Pacte ne bouleverse notre vie.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #100

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente La rumeur de Elin Hilderbrand

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    On n’aimait pas les ragots. On les adorait.

    Est-ce que tu es au courant ?

    La plupart du temps, vivre à Nantucket nous réconfortait ; on avait l’impression que l’océan nous tenait au creux de sa main. Mais parfois, cette île nous pesait et nous agaçait. L’hiver était difficile à supporter. Quant au printemps, il était pire encore, parce qu’il ressemblait exactement à l’hiver, sauf pendant quelques brèves semaines.

    Que disait T.S. Eliot, déjà ? « Avril est le mois le plus cruel. »

    Les ragots se propageaient toujours de façon effrénée au printemps. Ils coulaient comme l’eau d’un ruisseau après le dégel ; ils se répandaient comme du pollen. On ne pouvait pas s’empêcher de les répéter, de la même façon qu’on ne pouvait s’empêcher de frotter nos yeux allergiques.

    Nous n’étions pas mal intentionnés, méchants ou cruels. On mourait simplement d’ennui et après une longue période sans les touristes, l’argent ou la magie de l’été, nos réservoirs étaient vides.

    De plus, on était des êtres humains, en proie à la curiosité. On avait conscience que des choses se passaient ailleurs dans le monde, qu’on décodait des génomes humains sur le campus du MIT, que les plaques tectoniques bougeaient en Californie, que Poutine faisait la guerre à l’Ukraine, mais ces événements ne retenaient pas autant notre attention que ceux qui se déroulaient sur les cent soixante-huit kilomètres carrés de notre île. On échangeait des ragots chez le coiffeur, chez l’esthéticienne, au rayon « produits frais » du supermarché, au bar du Boarding House ; on recommençait le vendredi soir pendant l’apéritif au Club de pêche, le samedi à 17 heures entre les prie-Dieu de la messe et quand on faisait la queue pour acheter le New York Times, le dimanche matin.

    Est-ce que tu es au courant ?

    Personne ne pouvait prévoir qui serait notre prochaine cible. Mais si quelqu’un nous avait dit, pendant ce mois d’avril glacial et gris, qu’on passerait le plus clair de l’été à parler de Grace et Eddie Pancik…

    … de Trevor Llewellyn et Madeline King…

    … et de Benton Coe, le célèbre paysagiste…

    … on serait sans doute restées muettes de surprise.

    Non, c’est pas vrai.

    Impossible.

    C’était les gens les plus gentils qu’on connaissait.


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #99

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    Cette semaine, je vous présente La faute de Paula Daly

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    Il arrive un peu en avance, se gare en marche arrière et descend de voiture. Le froid le gifle, lui mord la peau. Il sent bon ; un parfum coûteux.

    Il s’est arrêté à une centaine de mètres de l’école, là où, par temps clair, on bénéficie d’une vue imprenable sur le lac et les montagnes en arrière-plan. S’il faisait meilleur, il y aurait là un vendeur de glaces et des touristes japonais avec leurs appareils photos braqués sur le panorama. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, le ciel d’automne est trop couvert et à cette époque de l’année, la nuit tombe rapidement.

    Les arbres se reflètent dans l’eau du lac, une eau boueuse, couleur café – dans peu de temps, elle virera au gris ardoise. L’air est immobile.

    Et s’il prenait un chien, songe-t-il un bref instant. Une gentille bête, genre épagneul, ou alors l’une de ces grosses peluches blanches. Les enfants aiment les chiens, pas vrai ? Ça vaudrait le coup d’essayer.

    Il regarde autour de lui mais pour l’instant, rien ne bouge. Seul, l’œil aux aguets, il inspecte les alentours, évalue les risques.

    L’évaluation des risques fait partie de son boulot. En général, il se contente d’inventer un truc et couche noir sur blanc ce que l’officier de sécurité-incendie a envie de lire, en ajoutant quelques petits détails pour faire bonne mesure.

    Là, c’est différent. Il a vraiment besoin d’une estimation très précise. D’autant plus qu’il se sait impulsif, capable de commettre une négligence qu’il finirait par payer. De cela, il n’est pas question. Pas cette fois-ci.

    Il jette un coup d’œil à sa montre. Il lui reste encore du temps avant son prochain rendez-vous. C’est vraiment le gros avantage de ce boulot : les longues plages de liberté. Une liberté qu’il peut consacrer à cet autre… passe-temps.

    Sur l’instant, il ne trouve pas de terme plus exact. C’est vrai, il s’agit d’un simple passe-temps. Rien de sérieux. Il essaie des trucs pour voir si ça lui plaît, tout comme ces gens qui décident de suivre des cours du soir sans trop savoir quelle matière choisir.

    « Vous pourriez participer à une ou deux séances de calligraphie avant d’opter pour une inscription à l’année. »

    « Finalement, je ne suis pas sûr que les cours de conversation française répondent à vos attentes. »

    Il sait que son intérêt peut disparaître du jour au lendemain mais, après tout, les gens brillants n’ont-ils pas tendance à s’ennuyer plus vite que les autres ? Or il se considère comme quelqu’un de brillant.

    Quand il était enfant, on le disait velléitaire, incapable de se tenir tranquille et de se concentrer sur une seule et unique chose. Cela lui arrive encore aujourd’hui. Voilà pourquoi il ne doit pas s’engager à la légère. Il veut en avoir le cœur net et être convaincu d’aller jusqu’au bout avant même de faire le premier pas.

    Sa montre affiche 15 h 40. Ils seront bientôt là – les premiers se dépêcheront de rentrer chez eux.

    Remontant en voiture, il attend patiemment.

    En premier lieu, il étudiera ses propres réactions pour savoir si son intuition se confirme. Et si c’est le cas, alors il sera fixé.

    Quand il les aperçoit, son cœur s’affole. Sans manteau, ni bonnet, leurs chaussures sont trop légères pour la saison. Deux filles aux cheveux teints passent devant sa voiture, l’air maussade, les jambes épaisses, sans galbe.

    Non, songe-t-il, ça ne va pas. Rien à voir avec ce qu’il recherche.

    Viennent ensuite deux groupes de garçons de 14-15 ans qui jouent à se donner des tapes derrière la tête en rigolant bêtement. L’un d’entre eux l’aperçoit et, hilare, lui adresse deux doigts d’honneur. Pas bien méchant, pense-t-il.

    C’est alors qu’elle apparaît.

    Elle marche seule d’un air décidé, le dos bien droit, à courtes et fermes enjambées. Elle doit avoir dans les 12 ans, probablement un peu plus. Peut-être fait-elle plus jeune que son âge.

    Quand elle passe devant sa voiture, son cœur se met à palpiter et un délicieux frisson le traverse de part en part. Elle vient de ralentir, comme pour laisser de la distance entre elle et les garçons. Elle semble hésiter. Fasciné, il regarde son expression changer lorsqu’elle trouve enfin le courage de presser le pas.

    Moitié courant, moitié sautillant, ses pieds touchent à peine le bitume alors qu’elle accélère l’allure. On dirait un jeune faon ! se dit-il, émerveillé. Ses hanches étroites remuent très vite quand elle dépasse le groupe qui chahute.

    Ses mains posées sur le volant sont moites. Désormais, il en a le cœur net : il ne s’est pas trompé. Souriant, il sait qu’il a eu raison de venir.

    Il baisse le pare-soleil pour examiner son visage dans le miroir. S’il a toujours la même apparence, il se sent pourtant différent. C’est incroyable, comme si toutes les pièces d’un puzzle avaient enfin trouvé leur place. Une expression lui vient à l’esprit, un truc banal dont il n’avait jamais pleinement éprouvé le sens : « Tout va pour le mieux. »

    Il met le contact, allume le siège chauffant et, sans cesser de sourire, prend la direction de Windermere.

     

    Alors, tenté?

  • Premières lignes #98

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    Cette semaine, je vous présente La mort s'invite à Pemberley de P.D. James

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    Les habitantes de Meryton s’accordaient à penser que Mr et Mrs Bennet avaient eu bien de la chance de trouver des maris à quatre de leurs cinq filles. Meryton, un petit bourg du Hertfordshire, ne figure sur l’itinéraire d’aucun voyage d’agrément, n’ayant à offrir ni cadre pittoresque ni épisode historique notable. Quant à Netherfield Park, son unique grande demeure, aussi imposante soit-elle, elle n’est pas mentionnée dans les ouvrages consacrés aux architectures remarquables du comté. La ville possède une salle des fêtes où se tiennent régulièrement des bals, mais elle n’a pas de théâtre, et la plupart des divertissements restent confinés dans les maisons particulières, où les ragots viennent adoucir l’ennui des dîners et des tables de whist qui rassemblent invariablement la même société.

    Une famille de cinq filles à marier peut être assurée de susciter l’intérêt et la compassion de tous ses voisins, surtout lorsque les distractions sont rares. Or la situation des Bennet était particulièrement fâcheuse. En l’absence d’un héritier mâle, le domaine de Mr Bennet devait en effet revenir à son cousin, le révérend William Collins, lequel, comme Mrs Bennet aimait à le déplorer à grands cris, était légalement en droit de les expulser de chez elles, ses filles et elle, avant même que son époux ne reposât, froid, dans sa tombe. Il faut convenir que Mr Collins avait cherché à réparer ce tort, dans la mesure de ses possibilités. Malgré le dérangement que lui imposait cette démarche, mais avec l’approbation de sa redoutable protectrice Lady Catherine de Bourgh, il avait quitté sa paroisse de Hunsford dans le Kent pour rendre visite aux Bennet, dans la charitable intention de se choisir une épouse parmi leurs cinq filles. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme par Mrs Bennet, laquelle jugea cependant préférable de l’avertir que, selon toute vraisemblance, Miss Bennet, l’aînée, serait fiancée sous peu. Son choix s’était donc porté sur Elizabeth, la deuxième en âge et en beauté, mais il s’était heurté à un refus inébranlable qui l’avait contraint à chercher une réponse plus favorable à ses prières auprès de l’amie d’Elizabeth, Miss Charlotte Lucas. Miss Lucas avait reçu sa demande avec un empressement flatteur et l’avenir auquel pouvaient s’attendre Mrs Bennet et ses filles avait été ainsi tranché, sans que la plupart de leurs voisins en conçoivent un trop grand regret. À la mort de Mr Bennet, Mr Collins envisageait d’installer ces dames dans un des plus spacieux cottages du domaine, où elles bénéficieraient de la nourriture spirituelle de sa tutelle et de l’alimentation matérielle des reliefs de la table de Mrs Collins, agrémentées d’un occasionnel présent de gibier ou d’une flèche de lard.

    La famille Bennet avait toutefois eu le bonheur d’échapper à ces bienfaits. À la fin de l’année 1799, Mrs Bennet pouvait s’enorgueillir d’être la mère de quatre filles mariées.

     

    Alors, tenté?

  • Premières lignes #97

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    Cette semaine, je vous présente Eleanor & Park de Rainbow Rowell

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    Il n’essayait plus de la faire revenir.
    Elle revenait seulement quand elle en avait envie, dans des rêves, des mensonges et des déjà-vu délabrés.
    En voiture, par exemple, quand il allait au travail et qu’il apercevait au coin d’une rue une fille aux cheveux roux, il pouvait jurer, le temps d’une suffocation, que c’était elle.
    Alors il voyait que les cheveux de la fille étaient plus blonds que roux.
    Et qu’elle tenait une cigarette… Et qu’elle portait un tee-shirt des Sex Pistols.
    Eleanor détestait les Sex Pistols.
    Eleanor…
    Elle était debout derrière lui jusqu’à ce qu’il tourne la tête. Étendue près de lui juste avant qu’il se réveille. Elle lui donnait l’impression que tout le monde était terne et morne, jamais assez bien.
    Eleanor, qui gâchait tout.
    Eleanor, partie.
    Il n’essayait plus de la faire revenir.

     

    août 1986

     

    Park

    XTC ne pouvait pas faire disparaître les débiles au fond du bus.
    Park plaqua son casque sur ses oreilles.
    Demain, il prendrait Skinny Puppy ou les Misfits. Ou peut-être qu’il se ferait une cassette spéciale pour le bus avec dessus autant de cris et de hurlements que possible.
    Il pourrait repasser à la new wave en novembre, une fois son permis en poche. Ses parents lui avaient déjà promis l’Impala de sa mère, et il économisait pour un nouveau lecteur cassettes. Quand il irait au lycée en voiture, il pourrait écouter tout ce qu’il voudrait, ou pas, et en plus traîner au lit vingt minutes supplémentaires.
    Il entendit hurler derrière lui :
    — Ça n’existe pas !
    — Putain que si, ça existe ! beuglait Steve. La technique de kung-fu dans Drunken Monkey, mec, c’est un putain de vrai truc. Tu peux tuer quelqu’un avec ça…
    — Tu racontes que des conneries.
    — C’est toi qui racontes que des conneries. Park ! Hé, Park !
    Park l’a entendu, mais il n’a pas répondu. Parfois, si on ignorait Steve ne serait-ce qu’une minute, il passait à quelqu’un d’autre. Le savoir assurait quatre-vingts pour cent de votre survie lorsque Steve était dans les parages. Les vingt pour cent restants consistaient à faire profil bas.
    Mais Park avait oublié de baisser la tête et une boule de papier atterrit sur sa nuque.
    — C’était mes notes de Croissance et développement humain, suce-bite ! a gémi Tina.
    — Désolée, chérie. Je t’apprendrai tout ce que tu veux savoir sur la croissance et le développement humain. C’est quoi ta question au juste ?
    — Montre-lui la technique de Drunken Monkey, suggéra quelqu’un.
    Steve a braillé :
    — PARK !
    Park a enlevé son casque et s’est tourné vers le fond : Steve tenait séance sur la banquette arrière. Même assis, sa tête frôlait le toit. Steve avait toujours l’air d’un géant dans une maison de poupées. Il avait l’apparence d’un adulte depuis son entrée au collège, et encore, c’était avant qu’il se laisse pousser la barbe. Mais alors juste avant.
    Des fois, Park se demandait si Steve n’était pas avec Tina parce qu’il avait l’air encore plus monstrueux à côté d’elle. La plupart des filles du quartier des Flats étaient petites, mais Tina ne devait même pas atteindre un mètre cinquante. Épaisse chevelure comprise.
    Un jour, au collège, un mec avait essayé d’embrouiller Steve en lui sortant qu’il ferait mieux de ne pas mettre Tina en cloque, parce que ses bébés géants pourraient la tuer :
    — Ils vont lui exploser le ventre comme dans Alien.
    Steve s’était cassé le petit doigt en balançant son poing dans la tête du mec.
    Quand le père de Park avait entendu ça, il avait dit :
    — Quelqu’un ferait bien d’apprendre au petit Murphy à cogner.
    Mais Park espérait sincèrement que personne ne se dévouerait. Le mec que Steve avait frappé n’avait pas pu ouvrir les yeux pendant une semaine.
    Park renvoya son cours chiffonné à Tina.
    Son géant de copain a embrayé :
    — Park, explique à Mikey la technique de Drunken Monkey.
    — J’y connais rien en karaté, a répondu Park en haussant les épaules.
    — Mais ça existe, pas vrai ?
    — Je crois.
    — Tu vois, a ricané Steve.
    Il a cherché un truc à balancer dans la tronche de Mikey, mais ne trouvant rien, il a pointé un doigt sur lui en répétant :
    — Je te l’avais dit, putain.
    — Et qu’est-ce que Sheridan y connaît en kung-fu ?
    — T’es débile ou quoi ? Sa mère est chinoise.
    Mikey a dévisagé Park. Qui lui a souri en plissant les yeux.
    — Ouais, je crois que je vois maintenant. J’ai toujours pensé que t’étais mexicain.
    — Merde, Mikey, t’es vraiment qu’un gros connard de raciste, a ajouté Steve.
    — Elle n’est pas chinoise, a rectifié Tina. Elle est coréenne.
    — Qui ça ? a fait Steve.
    — La mère de Park.

     

    Alors, tenté?

  • Premières lignes #96

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    Cette semaine, je vous présente La disparue de la cabine n°10 de Ruth Ware

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    Dans mon rêve, la fille dérivait, bien au-dessous des vagues et du cri des mouettes, dans les profondeurs froides et ténébreuses de la mer du Nord. Ses yeux rieurs étaient blancs et gorgés d’eau salée, sa peau pâle était ridée, ses vêtements réduits à l’état de haillons par des rochers coupants.
    Seuls restaient ses longs cheveux noirs qui flottaient dans l’eau comme des algues, s’emmêlaient dans les coquillages et les filets de pêche, pour s’échouer finalement tels des écheveaux de corde effilochée, tandis que le mugissement des vagues qui s’écrasaient sur la rive résonnait dans mes oreilles, assourdissant.
    Je me suis réveillée, pleine d’effroi. Il m’a fallu un petit moment pour me rappeler où je me trouvais, et plus longtemps encore pour réaliser que le grondement que j’entendais n’était pas le fruit de mon imagination.
    La pièce était plongée dans la pénombre, et l’humidité y suintait comme dans mon rêve. En me redressant, j’ai senti un courant d’air frais contre ma joue. Le bruit semblait venir de la douche.
    Je suis descendue du lit en frissonnant légèrement. La salle de bains était fermée, mais en m’approchant j’ai entendu le grondement enfler, tandis que mon cœur s’emballait. Prenant mon courage à deux mains, j’ai ouvert brusquement la porte. Le bruit de l’eau emplissait l’espace confiné. J’ai cherché l’interrupteur à tâtons. La lumière a inondé la pièce – et c’est là que je l’ai vu.
    En travers du miroir couvert de buée, en lettres d’une vingtaine de centimètres de haut, on avait écrit les mots : « ARRÊTE DE FOUINER ».


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #95

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    Cette semaine, je vous présente La disparue de Noël de Rachel Abbott

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    Dans dix minutes à peine, elle serait chez elle, saine et sauve.
    Caroline Joseph poussa un soupir de soulagement. Le long trajet était quasiment terminé. Elle détestait conduire la nuit ; elle avait l’impression d’être privée d’une partie de ses moyens. C’était comme si chaque paire de phares qui approchait l’attirait vers elle, et quand leur lumière blanche illuminait l’habitacle de la voiture, elle devait s’accrocher au volant pour ne pas dévier de sa trajectoire.
    Tout serait bientôt terminé, cependant. Elle avait hâte de faire prendre son bain à Natasha, de lui donner une tasse de chocolat chaud et de la border dans son lit. Elle pourrait ensuite consacrer ce qui resterait de la soirée à David. Quelque chose le turlupinait, elle en était certaine, mais si elle parvenait à le convaincre de boire un verre de vin avec elle au coin du feu, elle n’aurait aucun mal à le faire parler de son problème, qui avait sans doute trait à son travail.
    Caroline jeta un coup d’œil à son rétroviseur pour observer son adorable petite fille. Sa silhouette frêle la faisait paraître plus jeune, mais Tasha avait déjà six ans (ou six ans trois quarts, comme elle se plaisait à le dire). Ses cheveux blond platine retombaient en ondulations sur ses épaules, et ses traits délicats étaient baignés de lumière jaune chaque fois qu’elles passaient près d’un réverbère. Ses paupières étaient fermées. Et elle semblait si paisible que Caroline ne put s’empêcher de sourire.
    Ce jour-là, Tasha s’était montrée comme à son habitude très mignonne, jouant gaiement avec ses petits cousins pendant que les adultes se démenaient pour satisfaire les caprices de son grand-père. Son dernier décret : que Caroline, ses frères et sœurs et leurs familles respectives se rassemblent de toute urgence chez lui pour dîner ensemble avant Noël. Comme toujours, tout le monde s’était plié à sa volonté. Enfin, tout le monde sauf David.
    Le carrefour précédant le hameau où ils habitaient se rapprochait. Caroline jeta un dernier coup d’œil à Natasha. Une fois qu’elles auraient quitté la route principale et se seraient éloignées des vitrines vivement éclairées des magasins et de la lueur ambrée des hauts réverbères, la banquette arrière serait plongée dans le noir. La petite avait dormi pendant la plus grande partie du trajet, mais elle commençait à s’agiter.
    « Ça va, Tasha ? » lui demanda Caroline. Pas suffisamment réveillée pour répondre, la fillette murmura un vague « hmm » tout en se frottant les yeux avec ses poings. Caroline sourit. Elle freina et rétrograda pour bifurquer. Il ne lui restait plus que trois kilomètres à parcourir dans les routes sombres, étroites et bordées de haies. Trois petits kilomètres, et elle pourrait se détendre un peu. Elle ressentit soudain un élan de colère à l’encontre de David. Il savait bien qu’elle détestait conduire la nuit ; il aurait tout de même pu faire un effort. Au moins pour Natasha. Il leur avait manqué, à toutes les deux, au cours de la soirée.
    Tout à coup, un mouvement, à sa gauche, attira son attention. Le cœur battant à se rompre, elle tourna la tête. Une chouette qui volait au-dessus des haies ; son jabot blanc, éclairé par ses pleins phares, et se détachait nettement sur le ciel nocturne. Elle laissa échapper un soupir.
    Il n’y avait pas de lune, et le goudron noir des routes étroites qui menaient à leur maison scintillait de fragments de givre. Tout autour d’elle semblait parfaitement silencieux, comme si le temps s’était arrêté, et maintenant que la chouette avait disparu, elle avait l’impression d’être le seul être encore en mouvement. Elle savait que si elle ouvrait sa fenêtre, elle n’entendrait aucun autre bruit que le discret ronronnement du moteur. Il n’y avait pas la moindre lumière, ni devant ni derrière. Or elle avait toujours eu peur du noir, et cette peur menaçait de la submerger.
    Dès qu’elle eut mis la radio en sourdine, elle se sentit rassurée par la gaieté des chansons de Noël si familières. Dans quelques jours à peine, elle ne pourrait plus les supporter, mais en cet instant, leur banalité joyeuse eut sur elle un effet apaisant.
    Elle sourit. Et au même instant, son téléphone, sur le siège passager, se mit à sonner. Certaine qu’il s’agissait de David appelant pour demander quand elle pensait être rentrée, elle jeta un coup d’œil distrait à l’appareil, mais au dernier moment, elle s’aperçut que l’appel provenait d’un numéro masqué. Machinalement, elle appuya sur l’écran pour l’effacer. Elle ne savait pas qui c’était, mais cela attendrait. Alors qu’elle replaçait le téléphone sur le siège, elle dut aborder un virage serré de sa seule main libre. Les roues patinèrent un peu sur le givre, et elle fut soudain prise de panique. Mais la voiture tint la route, et elle put respirer à nouveau.
    Caroline négocia prudemment les quelques virages qui suivirent et elle sentit ses épaules crispées se détendre quand elle arriva à la courte ligne droite que de hautes haies protégeaient des profonds fossés. Tout à coup, elle se pencha vers le pare-brise pour mieux voir. Ses phares venaient d’éclairer une ombre plus sombre que les autres, un peu plus loin sur la route. Craignant un danger quelconque, elle appuya doucement sur la pédale de frein et rétrograda.
    Arrivée devant l’obstacle, elle passa la seconde et finit par comprendre avec horreur qu’il s’agissait d’une voiture arrêtée en travers de la route, ses roues avant enfoncées dans le fossé de droite. Il lui sembla discerner une silhouette à l’intérieur, comme le corps d’une personne avachie sur le volant.
    Tout en continuant d’avancer lentement, le cœur battant, elle appuya sur le bouton qui permettait de baisser la vitre. Apparemment, la ou les personnes qui se trouvaient dans cette voiture avaient besoin d’aide.
    Le téléphone se remit à sonner.
    Elle fut d’abord tentée de l’ignorer. Mais s’il y avait bel et bien eu un accident, il faudrait peut-être qu’elle demande de l’aide ? Brusquement, donc, elle saisit l’appareil et décrocha, s’apercevant à ce moment-là que ses mains tremblaient.
    « Allô ?
    — Caroline ? Tu es rentrée chez toi ? »
    La voix lui disait vaguement quelque chose, mais elle n’arrivait pas à la resituer. Sans quitter du regard l’obstacle qui se trouvait devant elle, elle immobilisa la voiture et retira sa ceinture de sécurité.
    « Pas encore, non. Pourquoi ? Qui est-ce ?
    — Écoute-moi. Quoi qu’il puisse se passer, il ne faut surtout pas que tu arrêtes la voiture. Quoi qu’il arrive, quelles que soient les circonstances, tu ne t’arrêtes pas, d’accord ? » L’homme parlait rapidement, mais d’une voix basse. « Rentre chez toi. Rentre chez toi directement. Tu m’as bien compris ? »

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #94

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente L’île des absents de Caroline Eriksson

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    Le canot à moteur fend les eaux glauques avec la précision d’une lame. Le soleil est bas en ce soir d’été. Assise à la proue, je ferme les yeux pour les protéger des gouttes d’eau, luttant contre la nausée qui me gagne au rythme des bonds du hors-bord. Si seulement il allait un peu moins vite. Comme s’il avait lu dans mes pensées, Alex ralentit. Je le regarde. Installé à la poupe, une main sur la barre, tout son être exprime la virilité et le contrôle. Le crâne rasé, la mâchoire saillante et les plis de concentration entre les sourcils. Normalement, on n’emploie pas le mot « joli » pour les hommes, mais Alex l’est. Je l’ai toujours pensé. Je le pense toujours.
    Sans crier gare, il coupe le contact et la barque retombe dans l’eau en décrivant un arc de cercle. Smilla vacille sur le banc de nage entre nous. Je me penche pour la soutenir. Par réflexe, elle saisit ma main de ses petits doigts et une vague de chaleur m’envahit. Le silence revient. Les cheveux blonds de Smilla frisottent sur sa nuque, à quelques centimètres de mon visage. Je m’apprête à enfouir le nez dans les fines mèches, quand Alex désigne les rames.
    — Tu veux essayer ?
    Smilla me lâche aussitôt et bondit de son siège.
    — Viens, reprend Alex avec un sourire. Papa va t’apprendre.
    Il l’aide à faire les quelques pas qui la séparent de la poupe et elle s’assied sur ses genoux en lui donnant de petites tapes, ravie. Alex lui montre comment placer ses mains, qu’il entoure des siennes, puis il commence à manœuvrer avec des gestes lents. Smilla glousse de plaisir, de ce rire bien à elle. Je fixe la fossette sur sa joue gauche jusqu’à ce que mon regard se trouble. Alors, je contemple l’immensité du plan d’eau.
    Alex affirme que celui-ci a sûrement un « nom officiel quelque part sur une carte », mais qu’ici on l’appelle le Cauchemar. Il raconte aussi des histoires, toutes pires les unes que les autres, sur le lac et ses prétendus pouvoirs. Des bêtises à propos de ses eaux supposées maudites depuis la nuit des temps, qui pousseraient les hommes à commettre des actes terribles. Dans la région, des adultes et des enfants ont disparu sans laisser de traces, le sang a coulé. Enfin, d’après la légende.
    Je suis interrompue dans mes réflexions par une plainte à donner le frisson. Je me tourne dans la direction du bruit et remarque qu’Alex et Smilla font de même. Le cri retentit à nouveau. Un grincement grave qui se transforme en hululement rauque. Dans un battement d’ailes, une forme sombre fond vers la surface de l’eau. L’instant suivant, elle n’est plus là, avalée par le lac. Pas le moindre clapotement ni la plus infime vague. Alex passe un bras autour de Smilla.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #93

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Que ta chute soit lente de Peter James

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    Je te mets en garde et je ne le ferai pas deux fois. N’accepte pas ce rôle. Crois-moi. Tu l’acceptes, tu crèves. Salope.

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    Gaia Lafayette ne savait pas qu’un homme, caché dans l’obscurité d’un break, était venu pour la tuer. Elle n’avait pas eu connaissance du mail qu’il lui avait envoyé. Des insultes, elle en recevait tout le temps. En général, elles provenaient de fanatiques religieux ou de gens choqués par ses propos ou ses tenues provocantes, sur scène et dans ses clips. Ces messages étaient lus et triés par Andrew Gulli, le chef de son équipe de sécurité. Gaia lui faisait entièrement confiance. Né à Detroit, cet ancien flic avait consacré la majeure partie de sa carrière à la protection rapprochée de personnages politiques de premier rang.
    Il savait quand la situation était grave au point d’alerter sa patronne, et cette vulgaire menace, envoyée depuis une adresse hotmail anonyme, ne l’avait pas inquiété outre mesure. Gaia en recevait une dizaine par semaine.
    Il était 22 heures et Gaia essayait, en vain, de se concentrer sur le scénario qu’elle était en train de lire. Elle n’avait plus de cigarettes, et ça l’obsédait. Pratap, qui était chargé de faire ses courses, était adorable, mais vraiment pas futé. Il avait acheté la mauvaise marque. Elle n’avait pas le courage de le virer, car sa femme avait une tumeur au cerveau. Elle ne fumait plus que quatre cigarettes par jour, et n’avait pas besoin de plus, mais les mauvaises habitudes ont la vie dure. Dans le temps, elle fumait à la chaîne, affirmant que les clopes étaient indispensables à sa célèbre voix cassée. Jusqu’à récemment, elle s’en allumait une avant de sortir du lit, et en laissait une autre se consumer pendant qu’elle prenait sa douche. Chacune de ses actions était rythmée par une cigarette. Elle était en train de se libérer de cette addiction, mais elle avait besoin de savoir qu’il y en avait chez elle, au cas où.
    Tout comme elle avait besoin de se savoir adorée par ses fans. Elle ne pouvait pas s’empêcher de vérifier le nombre de followers, sur Twitter, et de likes, sur Facebook. Ses deux comptes étaient très suivis : le mois précédent, elle avait gagné un million d’abonnés, ce qui la plaçait loin devant celles qu’elle considérait comme ses deux rivales, Madonna et Lady Gaga. Près de dix millions de personnes recevaient sa newsletter mensuelle. Elle possédait désormais sept maisons, la plus spacieuse étant ce palais toscan, érigé cinq ans plus tôt, selon ses propres plans, sur un terrain de plus d’un hectare.
    Les murs étaient couverts de miroirs, du sol au plafond, pour créer une impression d’infini. Les pièces étaient décorées d’œuvres aztèques et de posters d’elle, grandeur nature. Cette maison, comme toutes les autres, témoignait de ses différentes incarnations. Gaia s’était réinventée en permanence, au cours de sa carrière de rock star, et, deux ans plus tôt, à 35 ans, en se lançant dans une carrière d’actrice.


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  • Premières lignes #92

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Ronces Blanches et Roses Rouges de Laetitia Arnould

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    Les yeux sont le miroir de l'âme. On le disait jadis, on le dit aujourd'hui, et on le dira encore demain. Ces quelques mots peuvent sembler n'être rien de plus qu'une banalité, un vieux dicton auquel on ne prête que peu d'attention. Pourtant, ils ont un sens certain, et trop nombreux sont ceux qui l'oublient.
    Car les yeux ne peuvent pas mentir...
    Quand les lèvres se tordent en un faux sourire, quand les mains s'enlacent avec hésitation, ou quand les bouches embrassent sans plaisir, les yeux, eux, ne parviennent pas, et ne parviendront jamais, à se parer d'une gentillesse, d'une tendresse ou d'une bonté, qui n'existent pas chez leur hôte.
    L'Illusionniste était bien placé pour le savoir.
    Car s'il était la bonté et la sagesse mêmes, il n'en était pas moins confronté, jour après jour, aux leurres et aux mirages. À la duperie, aussi. Et il était d'ailleurs un maître en la matière.
    L'Illusionniste avait deux filles. Deux filles au cœur pur et naïf, qu'il voulait à tout prix prévenir des faux-semblants, et préserver de la fausseté et des manigances des pires hommes que la Terre devait supporter. « Les yeux sont le miroir de l'âme » leur répétait-il encore et encore. « Souvenez-vous en toujours, mes trésors ».
    Hélas, lorsqu'on est petite fille, on se moque bien des dictons, et beaucoup de recommandations s'envolent à la minute où elles sont entendues. Alors, on se laisse bercer par d'autres mots, convaincre par d'autres sourires. On aime accorder sa confiance. Aux gens. Au temps. À tout et à tout le monde...
    — Montre-moi encore, papa ! S'il te plaît, s'il te plaît...
    L'Illusionniste ajustait sa plus belle veste sur ses épaules, celle qui était bleu foncé comme la nuit, quand une petite tornade de boucles blondes avait fondu sur lui.
    Il baissa les yeux.
    Sa plus jeune fille, Rose, entoura ses jambes de ses bras et leva vers lui un regard implorant et irrésistible. Elle avait les cheveux de la couleur des blés sous le soleil, un petit nez mutin, les joues roses et les lèvres aussi rouges que les fleurs des rosiers qui poussaient dans le jardin.
    L'Illusionniste secoua négativement la tête, soupira, puis finit par laisser échapper :
    — Ah ! Petite magicienne, je ne peux rien te refuser !
    Il fit quelques gestes amples des bras, montra clairement ses paumes. Il ne tenait rien du tout entre ses doigts, Rose s'en assura en sourcillant. Dans un mouvement théâtral, il leva les mains, prononça de drôles de mots et cacha sa main derrière l'oreille de la petite fille. Une seconde après, il lui présentait un joli foulard rouge, juste sous son nez.
    — Oh ! D'où est-il venu ? C'est magique ! s'extasia Rose en observant le foulard, ravie.
    — Oui, c'est magique, confirma son père. (Il remarqua le regard brillant de sa fille.) Prends-le celui-là, ma jolie Rose. C'est un cadeau.
    Rose écarquilla des yeux émerveillés. Elle serra le précieux tissu dans ses petites mains et se blottit contre son père, qui l'embrassa sur le front. Puis elle se précipita vers sa grande sœur, bondissant de joie à l'idée de lui faire voir le beau foulard que leur père avait fait apparaître par magie. Rien que pour elle.
    Mais Blanche, l'aînée, n'était pas aussi impressionnée, ou impressionnable, que la cadette.
    Elle observa le carré de tissu carmin, haussa les épaules et tapota gentiment le bras de Rose. Sans piper mot, elle retourna ensuite auprès de sa mère qui reprisait une veste élimée de son époux, à la lueur d'une vieille ampoule à incandescence.
    Devant le peu de réaction de sa sœur, Rose leva un sourcil interrogateur. Mais elle n'insista pas. Blanche avait toujours été aussi taciturne que Rose était gaie... C'était ainsi, les deux sœurs avaient des caractères et des âmes parfaitement contraires. La plus jeune était aussi rayonnante que le jour, aussi bavarde que le pinson des arbres en plein été, et aussi pleine d'espoir que l'aube qui se lève. Et la plus grande... Elle était belle comme une nuit de pleine lune, silencieuse et mystérieuse comme la chouette harfang qui survole les neiges d'hiver, et aussi sage que les étoiles qui veillent sur le monde. Malgré leurs différences, Blanche et Rose s'aimaient plus que tout et étaient inséparables.


    Alors, tentés?