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Premières lignes - Page 4

  • Premières lignes #91

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Toute la vérité sur Ella Black de Emily Barr

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    Quarante jours avant sa mort

    Recroquevillée sur un banc, je frissonne, mais je suis occupée alors je me fiche d’avoir un peu froid. J’ai un crayon et un carnet à dessin en équilibre sur les genoux et je suis assise dans un parc, adossée à Jack qui lit un livre. Je fais face au palais de Westminster, très concentrée sur mon dessin. Pourtant, ce n’est pas la vue que je dessine – j’ai déjà quelques pages de Big Ben dans mon carnet. Aujourd’hui, c’est autre chose qui semble vouloir apparaître sur la page.
    — Tu as bientôt fini ? demande Jack. Prends tout le temps qu’il te faut, bien sûr, mais il va pleuvoir et…
    Il se retourne pour regarder mon dessin.
    — Ah, fait-il. Ah ouais, une interprétation métaphorique du paysage ?
    — C’est ça.
    — Ella Black m’a fait grelotter sur un banc pendant une heure pour dessiner… Ella Black.
    — Ce n’est pas Ella Black.
    — Désolé de te l’apprendre, ma belle, mais je crois bien que si.
    Je baisse les yeux vers le papier. Elle me ressemble, mais ce n’est pas moi. J’aimerais que Jack s’en rende compte, même si je ne vois pas comment faire. Si je lui expliquais, il finirait sans doute par comprendre, mais ça n’arrivera pas. Je laisse échapper un petit rire nerveux et lui aussi.
    — Et ton livre, il est comment ? je demande.
    — Génial, en fait. On est en plein dans l’apocalypse. Et tu sais quoi ? Tu as raison. Ce dessin, ce n’est pas tout à fait toi. C’est toi avec un regard de folle. Toi en train de penser à quelque chose que tu hais, pas vrai ?
    Je lève les yeux vers lui et respire un bon coup.
    — Oui, je dis. Oui, voilà. C’est exactement ça.
    — Ce n’est pas à moi que tu penses, au moins ?
    Je le regarde. Blond, quelconque, il est l’un de mes deux meilleurs amis. L’un des deux seuls amis que j’ai au monde. J’adore sa bouille. J’adore tous les secrets qu’on partage. Sauf que moi, je connais son grand secret, mais lui ne connaît pas tous les miens. Cela dit, il est possible qu’il me cache aussi des choses.
    C’est même sûrement le cas.
    — Évidemment que non, idiot, je lui réponds.
    Au même instant, une goutte de pluie s’écrase sur mon dessin et efface en partie le visage. Je ferme le carnet, Jack range son thriller apocalyptique, et nous courons nous abriter sous un arbre. Nous restons là, sous l’averse, à regarder les gens qui pressent le pas vers des destinations mystérieuses. Quand la pluie se sera un peu calmée, nous marcherons jusqu’à Trafalgar Square pour aller prendre un train qui nous ramènera dans le Kent.
    Nous avons profité des vacances de mi-trimestre pour aller faire un tour à Londres. Nous avons passé la matinée à visiter les galeries d’art, avant d’acheter des livres et de nous asseoir dans ce parc. J’ai d’abord essayé de dessiner la jolie vue, mais à la place je me suis dessinée avec des yeux de folle. Je sais pourquoi. Et je suis contente de l’avoir fait.
    À la gare de Charing Cross, c’est déjà l’heure de pointe. Il est plus tard que ce qu’on croyait. C’était bien la peine de passer la majeure partie de l’après-midi les yeux rivés sur l’une des pendules les plus célèbres du monde.
    — On s’est bien plantés, commente Jack.
    — Tu m’étonnes.
    Le hall de la gare grouille de monde, pas seulement des banlieusards qui rentrent chez eux après une journée de boulot (même s’ils sont les plus nombreux), mais aussi des jeunes comme Jack et moi qui ont profité de leur première journée de vacances pour faire un peu de tourisme à Londres et ont oublié de rentrer avant ou après le pic d’affluence. Si nous prenons le bon train, le trajet ne devrait pas durer plus d’une quarantaine de minutes, mais sans doute pas dans les meilleures conditions. Nous venons d’une banlieue-dortoir, comme des milliers d’autres gens.


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #90

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente L’épicerie Sansoucy de Richard Gougeon

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    Samedi soir, six heures moins le quart. Postée derrière la caisse de l’épicerie-boucherie, Émilienne Sansoucy exhalait de grands soupirs d’affaissement ; elle avait la désagréable sensation de disparaître dans le plancher. Ses jambes lui arrachaient des grimaces qu’elle s’efforçait tant bien que mal de réprimer. Tout près, à côté d’un étalage de boîtes de tomates rondes Heinz en solde, son fils Léandre poussait avec ardeur sa large brosse en pensant à la soirée qui venait. Deux clientes devisant entre elles se présentèrent enfin au comptoir pour des achats de dernière minute.

    — Vous avez l’air ben fatiguée, madame Sansoucy ! commenta l’une, en déposant sa pinte de lait sur le comptoir.

    — C’est ben simple, mes jambes me rentrent dans le corps ! exprima l’épicière.

    Depuis des années, chaque vendredi et chaque samedi que le bon Dieu amenait, Émilienne Sansoucy assistait son mari au magasin. Lorsque Léandre était occupé dans les étalages et qu’elle avait une minute à la caisse, elle prenait les commandes au téléphone. Elle connaissait les prix par cœur. Et l’épicière avait l’œil. Pas un produit n’échappait à sa vigilance : tous les articles qui sortaient du commerce devaient passer devant elle. Lorsque le client ne payait pas sur-le-champ, elle agrippait un livret placé à côté de la caisse enregistreuse et là, appuyant sa poitrine tombante sur le comptoir, de sa main appliquée, elle rédigeait la facture avec tous les détails. Après, elle s’absorbait dans la colonne de chiffres et effectuait sans se tromper l’addition avant de vérifier le total avec sa grosse machine à calculer. Vaillante comme deux, elle était reconnue pour sa gaieté naturelle. Sans que son mari l’admette, son efficacité, son dévouement entier et son sourire bienveillant contribuaient sans l’ombre d’un doute au succès de l’entreprise familiale.

    La seconde cliente jeta sur le comptoir les pièces de monnaie pour son petit paquet de viande. Émilienne fit crépiter une dernière fois le tiroir-caisse, en retira tout l’argent qu’elle compta vitement. Puis elle engloutit la somme dans un sac en tissu qu’elle enfouit dans la poche de son tablier.

    — Je vas monter, Théo, s’écria-t-elle à son mari à l’arrière du magasin.

    L’épicière s’excusa auprès de ses deux clientes et remonta au logis pour voir aux derniers préparatifs du souper.

    Derrière son étal, comme s’il ressentait tout d’un coup le poids de sa semaine, le boucher ventripotent s’épongea le front avec son mouchoir, s’essuya les mains sur son tablier sale maculé de rouge et s’amena à l’avant du commerce. Une dame fit grelotter la clochette, une longue liste à la main. Léandre crispa les lèvres en consultant l’horloge de ses grands yeux charbonneux.

    — Nous fermons, madame Bazinet, regimba-t-il.

    — Tu ne devrais pas lever le nez sur la clientèle, c’est elle qui vous fait vivre, riposta la dame en s’avançant gaillardement.

    Sansoucy ajusta sa cravate en retrouvant soudainement une humeur plus joyeuse.

    — Vous avez cent fois raison, madame, acquiesça-t-il, prenez le temps de faire votre grocery. D’ailleurs, si Marcel n’est pas revenu de livrer les « ordres », Léandre se fera un plaisir d’apporter votre commande. N’est-ce pas, Léandre ?

    Affichant un petit air glorieux, ses yeux brillant de gratitude, Rolande Bazinet tendit son papier au fils du propriétaire qu’elle devança à la boucherie du magasin.

    — Taboire ! marmonna Léandre. On va finir tard à soir, le père…

     

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  • Premières lignes #89

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente le tome 1 de Le Dernier Magicien de Lisa Maxwell

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    Mars 1902 — Pont de Brooklyn


    Debout sur le rebord du monde, le Magicien regarda une dernière fois la ville. Les clochers des églises jaillissant comme des dents acérées, les fenêtres des immeubles délabrés qui reflétaient le soleil levant... Il l’aimait, autrefois, cette ville. Dans le chaos de ses rues, on pouvait devenir ce que l’on voulait — il en était la preuve vivante. Mais en fin de compte, sa ville s’était révélée une prison: elle l’avait vu naître, elle l’avait vu grandir et, à présent, elle allait le voir mourir.
    De si bon matin, le pont était désert, longue travée solitaire entre deux rives. Ses câbles vertigineux étaient éclairés par les douces lueurs de l’aube et le Magicien n’entendait que les vagues qui s’écrasaient contre les piliers et le craquement des planches sous ses pieds. Un instant, il se laissa aller à rêver qu’une foule était assemblée devant lui. Il pouvait presque voir les visages nerveux, les postures gênées des spectateurs attendant d’assister à sa toute dernière démonstration suicidaire. Il leva un bras pour saluer ce public invisible et, dans son esprit, celui-ci l’acclama avec ferveur. Il tâcha d’arborer son sourire de scène, celui qui n’était guère plus qu’un mensonge.
    Mais les meilleurs magiciens sont avant tout de bons menteurs, et ce magicien-là n’était rien moins qu’exceptionnel.
    Il baissa le bras ; le silence et le vide du pont l’enveloppèrent et la dure réalité le heurta de plein fouet. Si sa vie était une suite d’illusions, sa mort serait la plus grande d’entre elles. Car pour une fois, il n’y aurait pas d’imposture. Pour une fois, il n’y aurait que la vérité. Son ultime évasion.
    Cette pensée le fit frissonner — à moins que ce ne fût le vent glacial qui transperçait le fin tissu de sa veste. D’ici quelques semaines, le froid aurait complètement disparu.
    Il faisait le bon choix. Le printemps était une saison agréable mais l’été, entre la puanteur humide des rues, la chaleur oppressante qui régnait dans les appartements et la sueur qui perlait en permanence dans le dos... Cette façon qu’avait la ville de perdre un peu la tête dès que montaient les températures, voilà qui ne lui manquerait pas.
    Mais bien sûr, c’était un autre mensonge. Un de plus, un de moins... Il laisserait le soin à d’autres de faire le tri.
    Il pouvait encore partir, pensa-t-il alors dans un élan de désespoir. Il pouvait traverser le reste du pont, braver la Barrière. Peut-être atteindrait-il l’autre côté. Certains y parvenaient, après tout. Peut-être finirait-il comme sa mère — il ne méritait certainement pas mieux.
    Il restait une petite chance qu’il survive, auquel cas il pourrait repartir de zéro. Il connaissait assez de tours: il avait déjà changé de vie et de nom par le passé, il pouvait recommencer. Ou essayer, tout du moins.
    Non, il savait que cela ne fonctionnerait pas. Fuir n’était qu’une autre façon de mourir. Et l’Ordre, lui, n’était pas limité par la Barrière, il continuerait de le pourchasser. Un certain temps, en tout cas. Détruire le Livre ne suffirait pas. Quand l’Ordre le retrouverait — et ce n’était qu’une question de temps —, il ne le lâcherait plus jamais. L’Ordre se servirait de lui. Il serait exploité jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du jeune homme qu’il était.
    Il préférait s’en remettre à l’océan.
    Il grimpa sur la rambarde et dut s’agripper à un câble pour garder l’équilibre contre les bourrasques violentes de ce mois de mars. Au loin, côté ville, il perçut le grondement des calèches mêlé de bribes de voix animées. L’heure n’était plus à l’hésitation.
    Un seul pas, c’est tout. Combien de pas faisait-il chaque jour ? Pourtant, celui-ci...
    Le bruit à l’entrée du pont se fit plus fort, plus proche, et il sut que le moment était venu. Si on le capturait, sa magie, ses illusions et ses mensonges ne lui seraient d’aucune aide. Alors, avant qu’on ne le repère, il lâcha le câble et fit le pas fatal pour emporter le Livre avec lui, là où l’Ordre ne pourrait pas les suivre.
    La dernière chose qu’il entendit fut le hurlement de protestation du Livre. Ou peut-être était-ce le cri déchirant qui s’échappa de sa gorge lorsqu’il s’abandonna au vent.

     

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  • Premières lignes #88

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Grace and fury de Tracy Banghart

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    Serina Tessaro se trouvait sur les marches de la fontaine au centre de la grand-place de Lanos, parmi neuf autres jeunes filles de son âge toutes vêtues de leur plus belle robe. Son sourire éclatant semblait inaltérable, alors même que le crépuscule étouffant, accompagné d’une brume charbonneuse, pesait sur elle.
    Signor Pietro jaugea chacune des candidates, les yeux mi-clos. Il les connaissait toutes depuis leur naissance, les observait, les évaluait, jugeait leur potentiel. Sa moustache poivre et sel frémit lorsqu’il pinça les lèvres.
    La silhouette sombre et imposante des montagnes dominait la ville couverte de suie, ne laissant passer que les ultimes lueurs du jour. La famille de Serina se tenait un peu en retrait de la foule, dans l’ombre. Seules les joues rougies de Nomi étaient visibles. Même à cette distance, Serina percevait la fureur dans le regard de sa sœur. Leur frère, Renzo, laissait une main sur le bras de celle-ci, comme pour la retenir. Serina ne pouvait pas déchiffrer son expression, cependant elle était convaincue qu’il ne partageait pas l’excitation qu’affichaient leurs parents.
    Signor Pietro se détourna des jeunes filles sur les marches de la fontaine pour s’adresser à l’assemblée réunie pour l’occasion. Il allait rendre son verdict. Serina sentait son cœur battre dans sa gorge, mais elle dissimulait son impatience derrière une apparente sérénité. Sa mère lui avait appris l’importance des masques.
    — Cette année, pour la première fois, l’Héritier reprendra la tradition et se choisira trois Grâces. Chaque province est autorisée à envoyer une concurrente dans l’espoir d’accéder à cet honneur. En tant que gouverneur de Lanos, il m’incombe de choisir celle de nos filles qui entreprendra le voyage jusqu’à Bellaqua.
    Peut-être marqua-t-il un silence. Peut-être chercha-t-il à faire durer le suspense. Et pourtant, contrairement à ce que Serina s’était imaginé, le temps ne ralentit pas. Le gouverneur continuait à égrener les mots de sa voix égale et dépassionnée, et ces mots étaient :
    — J’ai choisi Serina Tessaro.
    La foule applaudit. Une lueur d’espoir éclaira le regard de Mamma Tessaro. Nomi se décomposa.
    Hébétée, Serina fit un pas en avant puis exécuta une révérence. Elle n’en revenait pas. Elle irait à Bellaqua. Elle quitterait la ville sale et étouffante de Lanos.
    Elle en avait si souvent rêvé. Elle prendrait le train pour la première fois et traverserait les paysages luxuriants de Viridia. Elle découvrirait la ville du Supérieur, avec ses canaux et son immense palais de marbre. Elle rencontrerait l’Héritier. Il serait aussi beau qu’un prince de conte de fées.
    Et, s’il la choisissait, elle vivrait dans son beau palazzo jusqu’à la fin de ses jours. Elle n’aurait jamais à travailler dans une usine de textile comme sa mère ou à devenir servante comme sa cousine. Pas plus qu’elle ne serait forcée d’épouser l’homme prêt à débourser le plus pour obtenir sa main. Elle assisterait à des bals somptueux et ne manquerait de rien. Sa famille ne connaîtrait pas non plus le besoin. Et même Nomi, en dépit de ses réticences, vivrait une vie meilleure : elle quitterait Lanos, elle aussi, puisqu’elle serait au service de sa sœur.

     

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  • Premières lignes #87

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    Cette semaine, je vous présente 1984 de George Orwell.

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    C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.
    Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.
    Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.
    Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.
    À l’intérieur de l’appartement de Winston, une voix sucrée faisait entendre une série de nombres qui avaient trait à la production de la fonte. La voix provenait d’une plaque de métal oblongue, miroir terne encastré dans le mur de droite. Winston tourna un bouton et la voix diminua de volume, mais les mots étaient encore distincts. Le son de l’appareil (du télécran, comme on disait) pouvait être assourdi, mais il n’y avait aucun moyen de l’éteindre complètement. Winston se dirigea vers la fenêtre. Il était de stature frêle, plutôt petite, et sa maigreur était soulignée par la combinaison bleue, uniforme du Parti. Il avait les cheveux très blonds, le visage naturellement sanguin, la peau durcie par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées et le froid de l’hiver qui venait de prendre fin.
    Au-dehors, même à travers le carreau de la fenêtre fermée, le monde paraissait froid. Dans la rue, de petits remous de vent faisaient tourner en spirale la poussière et le papier déchiré. Bien que le soleil brillât et que le ciel fût d’un bleu dur, tout semblait décoloré, hormis les affiches collées partout. De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche, dont un angle était déchiré, battait par à-coups dans le vent, couvrant et découvrant alternativement un seul mot : ANGSOC. Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C’était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule comptait la Police de la Pensée.

     

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  • Premières lignes #86

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    Cette semaine, je vous présente Un couple irréprochable d'Alafair Burke.

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    En un instant, je suis devenue celle que j’étais censée être depuis le début : l’épouse qui ment pour protéger son mari.
    J’ai bien failli ne pas entendre toquer à la porte d’entrée. J’avais ôté le heurtoir de cuivre douze jours plus tôt, comme si c’était suffisant pour empêcher d’autres journalistes de se présenter chez moi à l’improviste. Quand j’ai fini par identifier l’origine du bruit, je me suis redressée dans mon lit et j’ai récupéré la télécommande pour couper le son de la télévision. Luttant contre l’instinct qui me poussait à ne pas bouger, je me suis levée pour aller écarter les rideaux devant la fenêtre de ma chambre. Éblouie par la lumière de l’après-midi, j’ai plissé les yeux.
    J’ai distingué sur mon perron la silhouette d’une femme aux courts cheveux noirs. L’Impala garée devant la bouche d’incendie de l’autre côté de la rue aurait tout aussi bien pu s’orner d’un panneau « Voiture de patrouille banalisée ». C’était encore cette inspectrice de police. J’avais rangé sa carte de visite dans mon portefeuille, pour éviter que Jason ne tombe dessus par inadvertance. Elle frappait toujours à la porte, et je me suis bornée à l’observer, jusqu’au moment où elle s’est assise sur une marche, avant d’ouvrir le journal déposé par le livreur.
    Après avoir enfilé un sweat-shirt par-dessus mon pyjama, je suis descendue au rez-de-chaussée.
    — Je vous ai réveillée ? a-t-elle lancé d’un ton réprobateur. À trois heures de l’après-midi ?
    J’aurais aimé rétorquer que j’avais tout à fait le droit de me reposer chez moi sans avoir à me justifier, pourtant je me suis contentée de marmonner que j’avais la migraine. Mensonge numéro un – un petit, mais un mensonge quand même.
    — Je vous conseille un mélange de vinaigre et de miel, a-t-elle déclaré. Ça marche à tous les coups.
    — Je crois que je préfère encore avoir mal à la tête. Bon, si vous voulez parler à Jason, adressez-vous à notre avocate.
    — Je vous l’ai déjà dit, Olivia Randall n’est pas votre avocate, c’est celle de votre mari.
    Lorsque j’ai voulu fermer le battant, elle l’a écarté avec autorité.
    — Écoutez, Angela, vous pensez sans doute que l’instruction concernant votre époux est suspendue. Or je suis habilitée à poursuivre mes investigations, surtout dans le cadre d’une nouvelle affaire.
    J’aurais sans doute dû lui claquer la porte au nez, mais elle brandissait la menace d’une autre calamité imminente. Mieux valait la prendre en pleine figure plutôt que d’attendre qu’elle me tombe dessus par surprise.
    — De quoi s’agit-il, cette fois ?
    — J’ai besoin de savoir où se trouvait Jason hier soir.
    Pourquoi fallait-il qu’elle m’interroge justement sur cette nuit-là ? Si la question avait porté sur n’importe quelle autre date au cours de nos six années de mariage, je lui aurais répondu en toute franchise.
    J’avais déjà été informée par l’avocate de Jason que, pour ce genre d’information, je ne pouvais pas me retrancher derrière le principe du privilège conjugal. Si on me traînait devant un jury, ma réticence à répondre pourrait passer pour l’aveu implicite que je cachais quelque chose. Or cette policière ne faisait que formuler une demande simple : où était mon mari la veille au soir ?
    — Il était ici, avec moi.
    La dernière fois qu’un policier m’avait posé une question directe remontait à douze ans, pourtant ma première réaction était toujours de mentir.
    — Toute la nuit ?
    — Oui. Un ami nous avait apporté à manger pour la journée. On évite les apparitions en public, depuis quelque temps.
    — Quel ami ?
    — Colin Harris. Il avait acheté des plats dans un restaurant de Gotham. Je peux vous donner les coordonnées de l’établissement, si vous voulez vérifier.
    — Quelqu’un d’autre peut confirmer que votre mari était ici avec vous ?
    — Mon fils, Spencer. Il a téléphoné de son camp de vacances vers dix-neuf heures trente et nous a parlé à tous les deux.
    Les mots semblaient jaillir tout seuls de ma bouche, s’enchaînant avec aisance.
    — Vous n’avez qu’à éplucher nos relevés téléphoniques, si vous ne me croyez pas. Bon, vous allez m’expliquer ce qui se passe ?
    — Kerry Lynch a disparu.
    Cette déclaration m’a fait un drôle d’effet. Kerry Lynch a disparu. Cette femme qui nous harcelait s’était soudain volatilisée ?

     

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  • Premières lignes #85

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    Cette semaine, je vous présente Echange fatal de Siobhàn MacDonald

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    Elle n’aurait jamais tenu aussi facilement dans le coffre de sa voiture à lui. Il pose deux doigts contre son joli cou et appuie légèrement. Au cas où. Aucun pouls. Le coup a été fatal. Il glisse vers elle un ultime regard puis referme le coffre.
    Il a les mains couvertes de son sang. Oscar contemple les curieux motifs qui se forment sur sa peau pâle. Pas de gants en latex, cette fois-ci. Il tente de réfléchir. Dans le froid, il bouge à peine, et regarde les minuscules perles rouges glisser le long de ses poils rêches jusqu’à son alliance. Son ventre le brûle – la sensation remonte jusqu’à sa poitrine. Il perd le contrôle ; sa respiration saccadée dessine des nuages dans l’obscurité. Oscar est en panique. En l’espace de trois minutes, l’homme s’est mué en un animal tremblant.
    De l’autre côté de la rue, l’eau des chutes déferle. Oscar a déjà connu ce sentiment. C’était il y a longtemps, mais le souvenir est encore vivace. En CM1, il flanque à Annabel Klein un tel coup de poing au ventre que la fille vomit. Un autre souvenir le traverse. Cette fois, il est penché au-dessus de Brigitte et la regarde mourir. Au loin retentit un funèbre carillon. Ce qui est fait est fait.
    Un soudain battement d’ailes. Oscar lève les yeux et voit une nuée de cygnes piquer à travers le ciel du soir. Une bruine se met à tomber ; le clapotis des gouttes se fait entendre sur les sacs en plastique qui jonchent le sol à ses pieds. Les éclats de verre d’un bocal brisé se mêlent à des sachets de pop-corn éventrés. À côté gisent une banane écrasée – la pulpe débordant de la peau – et un paquet de brownies maculé de sang.
    Ne devrait-il pas inspecter une dernière fois le coffre de la voiture pour en avoir le cœur net ?
    Du bout des doigts, il cherche la poignée. C’est une berline, une Volkswagen. Différente de sa BMW. La voiture dans laquelle ils s’étaient querellés, tentant de réparer les choses. Il avait tellement voulu rectifier le tir. Ses doigts glissent de gauche à droite à la recherche de la poignée. Il y a du sang partout sur l’insigne VW. Enfin, la voilà.
    — Papa ?
    Il s’immobilise. Il n’avait pas vu les enfants s’avancer prudemment sur les gravillons.
    — Elliot ?
    Son fils de neuf ans, en pyjama dans l’allée, est tout tremblant. Derrière lui se trouve Jess, sa fille de douze ans.
    — Ça fait un temps fou que t’es sorti, papa, dit Elliot.
    C’est plus une question qu’une affirmation.
    Jess, perplexe, ouvre de grands yeux innocents. Il la voit balayer du regard ce qui reste des courses répandues dans l’allée. Pas question que ses enfants apprennent ce qui vient de se passer. Il faut les protéger, coûte que coûte. Ces acouphènes qui le reprennent. Sa bouche dessine un sourire forcé, qu’il espère convaincant.
    Le visage de Jess devient livide à mesure qu’elle progresse vers lui. Il peine à supporter le bruit dans ses oreilles.
    — Qu’est-ce qu’il y a, Jess ?
    Il voit la bouche de sa fille bouger. Elle lui demande quelque chose.
    — Qu’est-ce que tu as dit ? crie-t-il.
    — Où est maman ? crie-t-elle à son tour.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #84

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Apostasie de Vincent Tassy.

     

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    Mon ombre.
    Ma pauvre ombre.
    Depuis le coucher du soleil, elle saigne. Et ça ne s’arrêtera plus. Mais d’où vient-il, tout ce sang ? De nulle part, sans doute. Des eaux noires d’une malédiction.
    Je ne pourrai plus sortir de chez moi, maintenant. Je m’en moque. Je vais peut-être me laisser mourir de faim. Me noyer. Est-ce que mon ombre saignera encore quand je serai mort ? Est-ce qu’elle pourra engloutir le monde ? Oui. Je crois bien. Je l’ai lu.
    On trouvera mon corps, la source de ce mal inconnu. On l’enterrera quelque part. On priera pour que des funérailles mettent fin à l’inondation. Mais le sang se répandra encore et encore ; partout dans la terre, depuis la racine poreuse de mon cercueil. Même dans l’obscurité de la tombe j’aurai toujours une ombre. Alors on étudiera les arcanes de ma dépouille pour neutraliser son fléau, on voudra me réduire en cendres, mais leurs ombres invisibles, même celles de mes chairs désintégrées, saigneront en averses éternelles. Dans des siècles, ou plus tôt, ou plus tard, mes ombres auront tout noyé.

    Je n’ignore plus les raisons de cette blessure indolore qui ne cicatrisera jamais. Ce sang, ce sang qui ne tarit pas, mon ombre ne l’aurait jamais versé si je n’avais pas été la proie des fleurs de la Sylve Rouge.
    À l’heure noire où mon ombre ruisselle je voudrais dire l’histoire des fleurs maudites, des amours maudites, des splendeurs maudites qui m’ont mené ici. Reclus dans mon taudis, à la lueur grise et fatiguée d’une ampoule nue, je voudrais une dernière fantaisie, raconter l’histoire d’Apostasie.
    Mon encre n’est pas enchantée. Mes mots n’auront pas d’énergie ; il n’y aura pas de miracle. Lorsqu’à la surface du monde il n’y aura plus que du sang, mes feuillets se ramolliront, et les souvenirs qu’ils renferment disparaîtront bêtement. C’est tout.
    Mais je dois faire vite. Bientôt, on frappera à ma porte ; ce sera quelqu’un qui passe près d’ici, et qui s’inquiète du liquide qui se faufile dans l’interstice.

     

    Alors, tentés?

  • C'est lundi que lisez-vous? #242

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    Rendez-vous initié par Mallou qui s'est inspirée de It's Monday, What are you reading ? de One Person’s Journey Through a World of Books. Le récapitulatif des liens se fait maintenant sur le blog I believe in Pixie Dust.

     

    Il s'agit de répondre à trois questions:

    Qu'ai-je lu la semaine passée?
    Que suis-je en train de lire?
    Que lirai-je après?

     

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    La vallée des Carnutes.jpg Assassins - Les Psychopathes célèbres.jpg La surprise de noël.jpg

    Les dieux déchus.jpg Un palais de glace et de lumière.jpg

     

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    Et vous, que lisez-vous?

  • Premières lignes #83

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente The wicked deep de Shea Ernshaw

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    LA MER

    Trois sœurs arrivèrent à Sparrow, dans l’Oregon, en 1822, après avoir débarqué du Lady Astor, un navire qui faisait commerce de fourrure et qui coula dans le port cette même année, juste au-delà du cap.
    Ces trois sœurs furent parmi les premières à s’installer dans la ville côtière tout juste fondée, dans ce nouveau territoire qu’elles parcouraient comme des oiseaux à fines pattes, cheveux caramel ondoyant au vent et peau pastel. Elles étaient belles – trop belles, diraient plus tard les gens de la ville. Marguerite, Aurora et Hazel tombaient souvent amoureuses, mais rarement des hommes qu’il fallait – plutôt de ceux dont le cœur appartenait déjà à quelqu’un. C’étaient des séductrices, des tentatrices auxquelles les hommes ne parvenaient pas à résister.
    Mais pour les habitants de Sparrow, elles étaient bien davantage. Ils pensaient qu’elles étaient des sorcières qui jetaient des sorts aux hommes pour les rendre infidèles.
    Et c’est ainsi qu’à la fin du mois de juin, alors que la lune n’était plus qu’un éclat ténu dans le ciel couvert, on attacha des pierres aux chevilles des trois sœurs et on les jeta dans l’océan juste au-delà du cap, où elles sombrèrent et se noyèrent. Tout comme le navire sur lequel elles étaient arrivées.


    UN

    J’ai une vieille photo noir et blanc, qui date des années 1920, où l’on voit une femme dans un cirque ambulant, flottant dans un énorme aquarium rempli d’eau ; ses cheveux clairs tourbillonnent autour de sa tête et ses jambes sont dissimulées dans une fausse queue de sirène, faite de tissu et de fil métalliques pour donner l’illusion des écailles. Fine et angélique, les lèvres étroitement serrées, elle retient sa respiration dans l’eau glaciale. Devant la cuve en verre, des hommes la contemplent comme s’il s’agissait d’une véritable sirène. Si facilement dupés par ce spectacle.
    Je repense à cette photographie chaque printemps, quand, à travers la ville, les murmures se réveillent au sujet des trois sœurs qui ont été noyées de l’autre côté de l’embouchure du port, après l’île Lumière, où je vis avec ma mère. J’imagine les trois jeunes femmes flottant en délicats fantômes sous la surface de l’eau et ses ombres obscures, préservées, versatiles, tout comme la sirène de foire. Est-ce qu’elles ont lutté pour rester hors de l’eau, deux cents ans plus tôt, quand on les a jetées dans les profondeurs, ou est-ce qu’elles ont laissé le poids de chacune des pierres les entraîner au fond du Pacifique glacé ?
    Un brouillard matinal, sombre et humide, glisse au-dessus de l’océan entre l’île Lumière et la ville de Sparrow. L’eau est calme alors que je descends vers le ponton. Je commence à détacher le skiff – un bateau à fond plat avec deux banquettes et un moteur hors-bord. Ce n’est pas l’idéal pour manœuvrer dans les tempêtes ni les bourrasques, mais ça suffit amplement pour des allers-retours en ville. Otis et Olga, les deux chats roux tigrés qui ont mystérieusement fait leur apparition sur l’île il y a deux ans alors qu’ils n’étaient que des chatons, m’ont suivie jusqu’au bord de l’eau, miaulant derrière moi comme s’ils pleuraient mon départ. Je pars tous les matins à cette heure-ci, traversant la baie avant que la sonnerie n’annonce le début des cours – économie mondiale, matière qui ne me servira jamais – et, tous les matins, ils m’accompagnent jusqu’au ponton.
    La lumière intermittente du phare balaie l’île et, à un moment, passe sur une silhouette qui se tient sur la rive rocheuse à l’ouest, au sommet de la falaise : ma mère. Les bras croisés, son buste fragile bien enveloppé dans son pull beige à mailles côtelées, elle scrute l’immense Pacifique comme tous les matins, attendant quelqu’un qui ne reviendra jamais : mon père.
    Olga se frotte contre mon jean, arrondit son maigre dos et lève la queue, essayant de m’amadouer pour que je la prenne dans les bras, mais je n’ai pas le temps. Je relève la capuche de mon ciré bleu marine, monte dans le bateau et tire la ficelle du moteur jusqu’à ce qu’il s’anime en crachotant, puis j’engage le bateau dans le brouillard. Je ne vois ni la rive ni la ville à travers la couche d’humidité opaque, mais je sais qu’elles sont là.

     

    Alors, tentés?