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Premières lignes

  • Premières lignes #85

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Echange fatal de Siobhàn MacDonald

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    Elle n’aurait jamais tenu aussi facilement dans le coffre de sa voiture à lui. Il pose deux doigts contre son joli cou et appuie légèrement. Au cas où. Aucun pouls. Le coup a été fatal. Il glisse vers elle un ultime regard puis referme le coffre.
    Il a les mains couvertes de son sang. Oscar contemple les curieux motifs qui se forment sur sa peau pâle. Pas de gants en latex, cette fois-ci. Il tente de réfléchir. Dans le froid, il bouge à peine, et regarde les minuscules perles rouges glisser le long de ses poils rêches jusqu’à son alliance. Son ventre le brûle – la sensation remonte jusqu’à sa poitrine. Il perd le contrôle ; sa respiration saccadée dessine des nuages dans l’obscurité. Oscar est en panique. En l’espace de trois minutes, l’homme s’est mué en un animal tremblant.
    De l’autre côté de la rue, l’eau des chutes déferle. Oscar a déjà connu ce sentiment. C’était il y a longtemps, mais le souvenir est encore vivace. En CM1, il flanque à Annabel Klein un tel coup de poing au ventre que la fille vomit. Un autre souvenir le traverse. Cette fois, il est penché au-dessus de Brigitte et la regarde mourir. Au loin retentit un funèbre carillon. Ce qui est fait est fait.
    Un soudain battement d’ailes. Oscar lève les yeux et voit une nuée de cygnes piquer à travers le ciel du soir. Une bruine se met à tomber ; le clapotis des gouttes se fait entendre sur les sacs en plastique qui jonchent le sol à ses pieds. Les éclats de verre d’un bocal brisé se mêlent à des sachets de pop-corn éventrés. À côté gisent une banane écrasée – la pulpe débordant de la peau – et un paquet de brownies maculé de sang.
    Ne devrait-il pas inspecter une dernière fois le coffre de la voiture pour en avoir le cœur net ?
    Du bout des doigts, il cherche la poignée. C’est une berline, une Volkswagen. Différente de sa BMW. La voiture dans laquelle ils s’étaient querellés, tentant de réparer les choses. Il avait tellement voulu rectifier le tir. Ses doigts glissent de gauche à droite à la recherche de la poignée. Il y a du sang partout sur l’insigne VW. Enfin, la voilà.
    — Papa ?
    Il s’immobilise. Il n’avait pas vu les enfants s’avancer prudemment sur les gravillons.
    — Elliot ?
    Son fils de neuf ans, en pyjama dans l’allée, est tout tremblant. Derrière lui se trouve Jess, sa fille de douze ans.
    — Ça fait un temps fou que t’es sorti, papa, dit Elliot.
    C’est plus une question qu’une affirmation.
    Jess, perplexe, ouvre de grands yeux innocents. Il la voit balayer du regard ce qui reste des courses répandues dans l’allée. Pas question que ses enfants apprennent ce qui vient de se passer. Il faut les protéger, coûte que coûte. Ces acouphènes qui le reprennent. Sa bouche dessine un sourire forcé, qu’il espère convaincant.
    Le visage de Jess devient livide à mesure qu’elle progresse vers lui. Il peine à supporter le bruit dans ses oreilles.
    — Qu’est-ce qu’il y a, Jess ?
    Il voit la bouche de sa fille bouger. Elle lui demande quelque chose.
    — Qu’est-ce que tu as dit ? crie-t-il.
    — Où est maman ? crie-t-elle à son tour.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #84

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Apostasie de Vincent Tassy.

     

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    Mon ombre.
    Ma pauvre ombre.
    Depuis le coucher du soleil, elle saigne. Et ça ne s’arrêtera plus. Mais d’où vient-il, tout ce sang ? De nulle part, sans doute. Des eaux noires d’une malédiction.
    Je ne pourrai plus sortir de chez moi, maintenant. Je m’en moque. Je vais peut-être me laisser mourir de faim. Me noyer. Est-ce que mon ombre saignera encore quand je serai mort ? Est-ce qu’elle pourra engloutir le monde ? Oui. Je crois bien. Je l’ai lu.
    On trouvera mon corps, la source de ce mal inconnu. On l’enterrera quelque part. On priera pour que des funérailles mettent fin à l’inondation. Mais le sang se répandra encore et encore ; partout dans la terre, depuis la racine poreuse de mon cercueil. Même dans l’obscurité de la tombe j’aurai toujours une ombre. Alors on étudiera les arcanes de ma dépouille pour neutraliser son fléau, on voudra me réduire en cendres, mais leurs ombres invisibles, même celles de mes chairs désintégrées, saigneront en averses éternelles. Dans des siècles, ou plus tôt, ou plus tard, mes ombres auront tout noyé.

    Je n’ignore plus les raisons de cette blessure indolore qui ne cicatrisera jamais. Ce sang, ce sang qui ne tarit pas, mon ombre ne l’aurait jamais versé si je n’avais pas été la proie des fleurs de la Sylve Rouge.
    À l’heure noire où mon ombre ruisselle je voudrais dire l’histoire des fleurs maudites, des amours maudites, des splendeurs maudites qui m’ont mené ici. Reclus dans mon taudis, à la lueur grise et fatiguée d’une ampoule nue, je voudrais une dernière fantaisie, raconter l’histoire d’Apostasie.
    Mon encre n’est pas enchantée. Mes mots n’auront pas d’énergie ; il n’y aura pas de miracle. Lorsqu’à la surface du monde il n’y aura plus que du sang, mes feuillets se ramolliront, et les souvenirs qu’ils renferment disparaîtront bêtement. C’est tout.
    Mais je dois faire vite. Bientôt, on frappera à ma porte ; ce sera quelqu’un qui passe près d’ici, et qui s’inquiète du liquide qui se faufile dans l’interstice.

     

    Alors, tentés?

  • C'est lundi que lisez-vous? #242

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    Rendez-vous initié par Mallou qui s'est inspirée de It's Monday, What are you reading ? de One Person’s Journey Through a World of Books. Le récapitulatif des liens se fait maintenant sur le blog I believe in Pixie Dust.

     

    Il s'agit de répondre à trois questions:

    Qu'ai-je lu la semaine passée?
    Que suis-je en train de lire?
    Que lirai-je après?

     

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    La vallée des Carnutes.jpg Assassins - Les Psychopathes célèbres.jpg La surprise de noël.jpg

    Les dieux déchus.jpg Un palais de glace et de lumière.jpg

     

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    Et vous, que lisez-vous?

  • Premières lignes #83

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente The wicked deep de Shea Ernshaw

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    LA MER

    Trois sœurs arrivèrent à Sparrow, dans l’Oregon, en 1822, après avoir débarqué du Lady Astor, un navire qui faisait commerce de fourrure et qui coula dans le port cette même année, juste au-delà du cap.
    Ces trois sœurs furent parmi les premières à s’installer dans la ville côtière tout juste fondée, dans ce nouveau territoire qu’elles parcouraient comme des oiseaux à fines pattes, cheveux caramel ondoyant au vent et peau pastel. Elles étaient belles – trop belles, diraient plus tard les gens de la ville. Marguerite, Aurora et Hazel tombaient souvent amoureuses, mais rarement des hommes qu’il fallait – plutôt de ceux dont le cœur appartenait déjà à quelqu’un. C’étaient des séductrices, des tentatrices auxquelles les hommes ne parvenaient pas à résister.
    Mais pour les habitants de Sparrow, elles étaient bien davantage. Ils pensaient qu’elles étaient des sorcières qui jetaient des sorts aux hommes pour les rendre infidèles.
    Et c’est ainsi qu’à la fin du mois de juin, alors que la lune n’était plus qu’un éclat ténu dans le ciel couvert, on attacha des pierres aux chevilles des trois sœurs et on les jeta dans l’océan juste au-delà du cap, où elles sombrèrent et se noyèrent. Tout comme le navire sur lequel elles étaient arrivées.


    UN

    J’ai une vieille photo noir et blanc, qui date des années 1920, où l’on voit une femme dans un cirque ambulant, flottant dans un énorme aquarium rempli d’eau ; ses cheveux clairs tourbillonnent autour de sa tête et ses jambes sont dissimulées dans une fausse queue de sirène, faite de tissu et de fil métalliques pour donner l’illusion des écailles. Fine et angélique, les lèvres étroitement serrées, elle retient sa respiration dans l’eau glaciale. Devant la cuve en verre, des hommes la contemplent comme s’il s’agissait d’une véritable sirène. Si facilement dupés par ce spectacle.
    Je repense à cette photographie chaque printemps, quand, à travers la ville, les murmures se réveillent au sujet des trois sœurs qui ont été noyées de l’autre côté de l’embouchure du port, après l’île Lumière, où je vis avec ma mère. J’imagine les trois jeunes femmes flottant en délicats fantômes sous la surface de l’eau et ses ombres obscures, préservées, versatiles, tout comme la sirène de foire. Est-ce qu’elles ont lutté pour rester hors de l’eau, deux cents ans plus tôt, quand on les a jetées dans les profondeurs, ou est-ce qu’elles ont laissé le poids de chacune des pierres les entraîner au fond du Pacifique glacé ?
    Un brouillard matinal, sombre et humide, glisse au-dessus de l’océan entre l’île Lumière et la ville de Sparrow. L’eau est calme alors que je descends vers le ponton. Je commence à détacher le skiff – un bateau à fond plat avec deux banquettes et un moteur hors-bord. Ce n’est pas l’idéal pour manœuvrer dans les tempêtes ni les bourrasques, mais ça suffit amplement pour des allers-retours en ville. Otis et Olga, les deux chats roux tigrés qui ont mystérieusement fait leur apparition sur l’île il y a deux ans alors qu’ils n’étaient que des chatons, m’ont suivie jusqu’au bord de l’eau, miaulant derrière moi comme s’ils pleuraient mon départ. Je pars tous les matins à cette heure-ci, traversant la baie avant que la sonnerie n’annonce le début des cours – économie mondiale, matière qui ne me servira jamais – et, tous les matins, ils m’accompagnent jusqu’au ponton.
    La lumière intermittente du phare balaie l’île et, à un moment, passe sur une silhouette qui se tient sur la rive rocheuse à l’ouest, au sommet de la falaise : ma mère. Les bras croisés, son buste fragile bien enveloppé dans son pull beige à mailles côtelées, elle scrute l’immense Pacifique comme tous les matins, attendant quelqu’un qui ne reviendra jamais : mon père.
    Olga se frotte contre mon jean, arrondit son maigre dos et lève la queue, essayant de m’amadouer pour que je la prenne dans les bras, mais je n’ai pas le temps. Je relève la capuche de mon ciré bleu marine, monte dans le bateau et tire la ficelle du moteur jusqu’à ce qu’il s’anime en crachotant, puis j’engage le bateau dans le brouillard. Je ne vois ni la rive ni la ville à travers la couche d’humidité opaque, mais je sais qu’elles sont là.

     

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  • Premières lignes #82

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente La prisonnière du temps de Kate Morton.

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    Si nous nous sommes retrouvés à Birchwood Manor, c’est que les lieux, disait Edward, étaient hantés. Ce n’était pas le cas – pas encore –, mais il faut être bien revêche pour s’abstenir de raconter une bonne histoire sous prétexte qu’elle est fausse. Edward était tout sauf revêche. Sa passion, sa foi aveugle en ce qu’il défendait, même les idées les plus absurdes, constituaient deux des raisons pour lesquelles j’étais tombée amoureuse de lui. Il avait la ferveur du prêcheur : dans sa bouche, n’importe quelle opinion revêtait la puissance d’une parole d’évangile. Il avait aussi le don d’attirer à lui des hommes et des femmes et d’allumer en eux des enthousiasmes incendiaires – brasiers devant lesquels tout pâlissait, hormis Edward et ses convictions.
    Mais Edward n’était pas un prêcheur.
    Je me souviens de lui. Je n’ai rien oublié.
    L’atelier dans le jardin de sa mère, à Londres, avec son toit de verre, l’odeur des couleurs qu’il venait de mélanger, le crissement des soies du pinceau sur la toile, tandis que son regard frôlait ma peau. Ce jour-là, j’avais les nerfs à vif. J’étais si désireuse de l’impressionner, de lui donner à voir une jeune femme que je n’étais pas, pendant qu’il me jaugeait et que l’injonction de Mme Mack me trottait dans la tête. « Ta mère était une vraie dame, ta famille des plus honorables : ne va pas l’oublier, ça, hein ! Si tu joues les bonnes cartes, nous recueillerons le fruit de nos efforts. »
    Alors je m’étais redressée sur la chaise en bois de rose, ce jour-là, dans l’atelier aux murs passés à la chaux, sous le buisson de pois de senteur aux rougeurs subtiles.

    Lorsque j’avais eu faim, la plus jeune de ses sœurs m’avait servi du thé et des gâteaux. Puis sa mère avait descendu l’étroite allée pour le regarder peindre. Elle adorait son fils. Elle voyait en lui s’accomplir les espoirs de la famille. Membre distingué de la Royal Academy, il était fiancé à une demoiselle généreusement dotée avec laquelle il engendrerait bien vite une portée d’héritiers aux yeux bruns.
    Une fille comme moi n’était pas faite pour lui.

    Sa mère par la suite s’est reproché le cours des événements. Mais il lui aurait été plus facile d’empêcher la lune de se lever que de nous séparer. J’étais, disait Edward, sa muse, son destin. Il l’avait su, compris, à la seconde où il m’avait vue sous la lumière trouble des becs de gaz, dans le vestibule du théâtre de Drury Lane.
    J’étais sa muse et son destin. Et lui, il était mien.
    C’était il y a si longtemps. Et c’était hier.
    Oh, je me souviens de l’amour.


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #81

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Dry de Neal Shusterman.

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    Le robinet de la cuisine produit des bruits très étranges.
    Il toussote et siffle comme un vieillard asthmatique. Il gargouille comme une personne qui se noie. Il crache une fois, puis se tait. Notre chien, Kingston, dresse les oreilles tout en se tenant à distance de l’évier de peur qu’il ne se ranime soudain. Malheureusement, ce n’est pas le cas.
    Maman se tient plantée là, l’air étonnée, la gamelle de Kingston tendue sous le robinet. Elle le referme.
    — Alyssa, va chercher ton père.
    Depuis qu’il a entrepris de rénover notre cuisine tout seul, papa se prend pour un expert en plomberie. Et un électricien professionnel. « Pourquoi payer des entrepreneurs les yeux de la tête quand on peut le faire soi-même ? » nous rabâchait-il sans cesse. Jusqu’au jour où il a joint le geste à la parole. Depuis, nous croulons sous les problèmes d’électricité et de tuyauterie.
    Papa est dans le garage, occupé à réparer sa voiture avec oncle Basil – qui vit plus ou moins avec nous depuis que sa plantation d’amandiers de Modesto a mis la clé sous la porte. En réalité, oncle Basil se prénomme Herb, mais un jour, mon frère et moi on s’est mis à le rebaptiser sous différents noms d’herbes aromatiques de notre jardin. Oncle Dill, comme l’aneth. Oncle Thym, ou encore oncle Chive, pour la ciboulette. Et même, à une époque que nos parents préféreraient oublier, oncle Cannabis. Pour finir, on a adopté oncle Basil, comme le basilic.
    — Papa ! je crie dans le garage. Y a un souci dans la cuisine.
    Mon père est allongé sous sa Toyota Camry. Seuls ses pieds dépassent. Ça me fait penser à ceux de la Méchante Sorcière de l’Ouest. Quant à oncle Basil, il est caché derrière un épais nuage de vapeur produit par sa cigarette électronique.
    — Ça ne peut pas attendre ? rétorque mon père, sous la voiture.
    Mon petit doigt me dit que non… Ça urge.
    — Je pense que la situation est critique.
    Il s’extirpe de dessous la carrosserie et, dans un profond soupir, se dirige vers la cuisine.
    Maman s’est déplacée. Elle se tient maintenant sur le seuil du salon, immobile, la gamelle du chien dans la main gauche. Un frisson me parcourt, et je ne saurais dire pourquoi.
    — Qu’est-ce qu’il y a de si important pour que tu me déranges en pleine séance de…
    — Chut ! l’interrompt maman.
    Ça lui arrive rarement de dire à papa de se taire. À Garrett et moi, oui, toute la journée. Mais mes parents ne font jamais ça entre eux. C’est une règle tacite.
    Elle regarde la télé, où la présentatrice du journal télévisé évoque la « crise de l’eau ». C’est ainsi que les médias en parlent depuis que les gens en ont eu assez d’entendre rabâcher le mot « sécheresse ». Un peu comme le « réchauffement climatique » devenu le « changement climatique », et le terme « guerre » remplacé par le mot « conflit ». Maintenant, ils ont trouvé une nouvelle formule. Une nouvelle étape dans le drame qui touche nos ressources en eau. On parle désormais de « Tap-Out », pour faire référence à l’eau qui ne coule plus des robinets.
    Oncle Basil émerge de son nuage de vapeur un instant.
    — Qu’est-ce qui se passe ?
    — L’Arizona et le Nevada viennent de se retirer de l’accord sur l’approvisionnement en eau, lui apprend maman. Ils ont fermé tous les barrages sous prétexte qu’ils ont eux-mêmes besoin de l’eau.
    Autrement dit, le fleuve Colorado n’atteindra plus la Californie.
    Oncle Basil s’imprègne de la nouvelle.
    — Ils ferment le fleuve comme s’il s’agissait d’un vulgaire robinet ! Ils ont le droit ?
    Mon père hausse un sourcil.
    — Ils viennent de le faire.

     

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  • Premières lignes #80

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Dix millions d'étoiles de Robin Roe.

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    Il y a dans cette école une pièce que je suis le seul à connaître. Si je pouvais me téléporter, j’y serais en ce moment. Peut-être qu’en me concentrant…
    — Julian.
    Son ton est tellement tranchant que je sursaute.
    — Vous êtes au lycée depuis à peine un mois et vous avez déjà raté six fois le cours de lettres.
    Je suis sûr d’avoir séché encore plus que ça, mais j’imagine que personne ne s’en est rendu compte.
    Le proviseur se penche en avant, les deux poings autour de sa grande canne biscornue, celle avec la petite créature sculptée. J’ai entendu d’autres élèves en parler, se demander si c’est un gnome, un troll ou carrément une réplique minuscule de M. Pearce. De là où je suis, je vois bien la ressemblance.
    — Regardez-moi ! crie-t-il.
    Je ne comprends pas trop pourquoi les gens veulent qu’on les regarde quand ils sont en colère contre vous. C’est justement dans ces moments-là qu’on a le plus envie de détourner la tête. Quand je fais ce qu’il me demande, son bureau sans fenêtres semble rapetisser, et moi avec.
    — Avec une bonne coupe de cheveux, vous auriez moins de mal à regarder les gens dans les yeux.
    Lorsqu’il me voit dégager la mèche qui tombe sur mon visage, il fulmine encore plus.
    — Pourquoi n’allez-vous pas en cours de lettres ?
    — Je… (Je me racle la gorge.) Je n’aime pas ce cours.
    — Pardon ?
    Les gens me demandent tout le temps de répéter ou de parler plus fort. La raison principale pour laquelle je n’aime pas le cours de lettres est que Mlle Cross nous oblige à lire tout haut. Et quand c’est mon tour, je bute sur les mots, et elle me reproche de parler trop bas. Sachant cela, je décide de hausser un peu la voix :
    — Je n’aime pas ce cours.
    L’air complètement abasourdi, M. Pearce lève deux sourcils gris.
    — Pensez-vous vraiment que le fait de ne pas aimer un cours vous dispense d’y assister ?
    — Je…
    Pour les autres, parler semble être naturel. Ils savent automatiquement quoi répondre lorsqu’on s’adresse à eux. Mais chez moi, c’est comme si le conduit reliant le cerveau à la bouche était endommagé, et que je souffrais d’une forme rare de paralysie. Vu que je n’arrive pas à trouver mes mots, je tripote le bout en plastique de mon lacet.
    — Répondez à ma question ! Est-ce que le fait de ne pas aimer un cours vous dispense d’y assister ?
    Les gens n’ont pas envie d’entendre ce que vous pensez vraiment. Ils veulent vous entendre dire ce qu’ils pensent eux. Et c’est compliqué de lire dans les pensées des autres…
    Le principal roule des yeux.
    — Regardez-moi, jeune homme !
    Je lève la tête et je me retrouve nez à nez avec sa figure toute rouge. M. Pearce grimace, et je me demande s’il a mal au genou ou au dos, comme c’est apparemment tout le temps le cas.
    — Je suis désolé, dis-je.
    Ses traits se détendent alors. Et puis soudain, ses sourcils broussailleux se rapprochent et il ouvre brusquement une chemise sur laquelle mon nom est écrit.
    — Je devrais appeler vos parents.
    Mes doigts se figent et laissent échapper le lacet.
    Ses lèvres esquissent un sourire.
    — Savez-vous ce qui me met du baume au cœur ?
    Je parviens à secouer la tête.
    — Voir cet air apeuré sur le visage d’un élève lorsque je menace de prévenir ses parents.
    Il colle le combiné contre son oreille. Lui et son petit monstre en bois me regardent tandis que les secondes défilent. Puis, lentement, il éloigne l’appareil de son visage.
    — Je ne suis peut-être pas obligé de téléphoner… En revanche, vous devez me promettre que je ne vous verrai plus jamais dans ce bureau.
    — Je vous le promets.
    — Alors filez en cours.
    Dans le couloir, j’essaie de respirer, mais je suis encore tout tremblant. Comme quand vous avez failli être renversé par une voiture et que vous vous êtes écarté d’un bond à la toute dernière seconde.

     

    Alors, tentés?

     

  • Premières lignes #79

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    Cette semaine, je vous présente Ash princess de Laura Sebastian 

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    Prologue

    La dernière personne qui m’ait appelée par mon vrai nom a été ma mère, juste avant de mourir. J’avais six ans ; ma main était encore assez petite pour que la sienne la recouvre entièrement — et elle la serrait si fort que le reste ne comptait presque plus à mes yeux. Si fort que j’ai à peine remarqué l’éclat argenté de la lame contre son cou, la peur dans son regard.
    – Tu sais qui tu es, m’a-t-elle murmuré.
    Sa voix n’a pas tremblé, même lorsque le sang a fleuri en gouttelettes sur sa peau, là où le poignard l’avait entaillée.
    – Tu es le dernier espoir de notre peuple, Theodosia.
    Puis la lame a tranché sa gorge. Et ils m’ont volé mon nom.

    Thora

    – Thora !
    Je me retourne : de l’autre côté du vestibule du palais, tout en dorures, Crescentia se précipite vers moi, ses jupons de soie rose relevés à deux mains pour faciliter sa course, un grand sourire illuminant son ravissant visage.
    Ses deux femmes de chambre ont du mal à suivre, leurs formes émaciées noyées dans de simples tuniques.
    Évite soigneusement de regarder leurs visages, me dis-je. Cela ne m’a jamais fait plaisir de les voir, de scruter ces yeux ternes, ces lèvres affamées. Cela ne m’a jamais fait plaisir de constater à quel point elles me ressemblaient, avec leur peau basanée et leurs cheveux foncés. Cela ne fait que donner de la force à la voix qui résonne dans mon esprit. Et quand elle est assez sonore pour dépasser la frontière de mes lèvres, le Kaiser se fâche.

    Ne pas mécontenter le Kaiser. Ainsi, il te laissera la vie sauve. Telle est la règle que j’ai appris à suivre.
    Je concentre mon attention sur mon amie. Cress a le don de faciliter les choses. Elle porte son bonheur comme une couronne solaire ; elle s’en sert pour illuminer et réchauffer tous ceux qui l’entourent. Elle sait que j’en ai plus besoin que quiconque, raison pour laquelle elle n’hésite pas à m’emboîter le pas en se cramponnant à mon bras.
    Elle n’est pas avare de ses sentiments, qualité que possèdent les quelques élus qui n’ont jamais perdu un être cher. Sa beauté spontanée, enfantine, ne l’abandonnera jamais, pas même dans le grand âge — son visage est tout en traits délicats, en grands yeux limpides qui n’ont jamais contemplé l’horreur. Sa pâle chevelure blonde est coiffée en une longue tresse qui pend par-dessus son épaule, étoilée de dizaines de Spirigemmes. Le soleil qui transperce les vitraux du vestibule les fait scintiller.
    Je ne peux pas non plus regarder les gemmes, mais je ressens malgré tout leur présence. Une douce pression née sous ma peau me pousse vers eux, m’offrant leur pouvoir — je n’ai qu’à m’en emparer. Mais je ne le ferai pas. C’est impossible.
    Autrefois, les gemmes étaient sacrées. Autrefois : avant la conquête d’Astrée par les Kalovaxiens.
    Ces pierres précieuses viennent des grottes qui s’étendaient sous les quatre temples principaux — il y en avait un pour chaque grand dieu ou grande déesse – du feu, de l’air, de l’eau, et de la terre. Les grottes constituaient le cœur de leurs pouvoirs ; elles en étaient si profondément imprégnées que les gemmes qu’elles contenaient étaient devenues magiques à leur tour. Avant le siège, les dévots pouvaient passer des années dans les grottes des divinités auxquelles ils avaient prêté allégeance. Ils y adoraient leur déesse ou leur dieu : s’ils en étaient dignes, ils étaient bénis et s’imprégnaient eux aussi du pouvoir divin. Ils faisaient usage de ces dons pour servir Astrée et son peuple ; on les appelait « Gardiens ».
    À cette époque, il était rare que le dieu ne bénisse pas ses adorateurs, même si cela se produisait — deux ou trois fois par an, peut-être. Ces bannis devenaient fous et mouraient rapidement. C’était un risque cependant, que ne prenaient que les croyants les plus sincères. Devenir Gardien était une vocation, un honneur ; mais chacun en comprenait les dangers.
    Mais c’était il y a longtemps, cela. Une éternité. Avant.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #78

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente La symphonie des Abysses, Livre 1 de Carina Rozenfeld

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    Les rayons dorés du soleil inondant la place du village, devant l’immeuble gris aux angles rongés par le vent et le sel… Des femmes occupées à leurs tâches quotidiennes, des familles déjeunant à l’ombre des calebassiers, une journée tranquille, identique à toutes celles qui se sont déjà déroulées, et qui ressemblera à toutes les suivantes…
    L’eau glacée faisait trembler ses mains. La vieille timbale en aluminium cabossée tinta contre le seau métallique et quelques gouttes froides jaillirent pour s’écraser sur l’herbe.
    — Fais attention, Aby. Tu sais bien que…
    — … que l’eau est précieuse. Je sais, oui. Je ne suis plus un bébé.
    La femme la plus âgée soupira et haussa les épaules avant de se consacrer à sa propre tâche. Ce n’était pas la peine de discuter. Ces derniers temps, surtout depuis la mort de Paol, la communication avec sa fille était devenue difficile. Elle aurait pu lui demander pourquoi, proposer d’écouter, chercher à comprendre afin d’aider son unique enfant, mais elle s’en gardait bien. Elle avait trop peur de la réponse.
    Abrielle serra les lèvres et ignora le regard un peu trop pesant de sa mère. D’un geste rapide, elle repêcha le gobelet tombé dans le seau. Il fallait faire vite. D’autres familles attendaient de pouvoir utiliser la vaisselle pour déjeuner à leur tour. Les assiettes et les fourchettes déjà lavées séchaient, posées au soleil, sur la pelouse épaisse.
    La lumière se reflétait vaguement sur leur surface dépolie, usée par les années. Sa corvée achevée, Aby rassembla prestement les couverts dans le creux de son tablier qu’elle tenait relevé d’une main et, en se hâtant, alla les transmettre à ceux qui patientaient, pendant que leur repas mijotait sur les tables à feu de la cuisine extérieure, exhalant des parfums familiers. Puis elle retourna près de sa mère.
    — C’est bon. Baako a tout récupéré. Je peux y aller, maintenant ?
    Du bout de ses doigts fébriles à la peau fripée par la longue immersion dans l’eau, elle chassa une mèche de cheveux bruns qui chatouillait son front.
    — Aller où ?
    — Je ne sais pas, n’importe où. C’est une façon de parler. Une façon de te demander si tu as encore besoin de moi.
    — Alors pourquoi tu ne me demandes pas tout simplement : « Est-ce que tu as encore besoin de moi » ?
    Abrielle haussa les épaules.
    — Je peux y aller ?
    — Oui. On a terminé nos tâches pour la journée. Tu vas à la plage ?
    — Peut-être. Il fait chaud.
    Abela se redressa en lissant de la paume sa longue jupe grise, puis elle dénoua les cordons qui retenaient son tablier blanc autour de sa taille. Avec précision, elle le plia et le glissa dans la large poche ouverte sur le devant de sa robe. Elle tendit la main pour récupérer celui qu’Abrielle ôtait à son tour.
    — Merci, maman, dit la jeune fille, alors qu’Abela fourrait la blouse de sa fille avec la sienne.
    — Pas de quoi. Ne traîne pas. Le soleil…
    Elle leva les yeux pour évaluer la course de l’astre dans le ciel limpide de cette journée caniculaire.
    — … passera derrière le Mur dans une heure et demie, environ.
    — Ça me laisse le temps de profiter de la mer.
    — Vas-y. Tu me raconteras, ça fait longtemps que je ne suis pas allée au Cercle. Il doit être très bleu aujourd’hui.
    — Je te dirai ! cria Abrielle qui s’éloignait déjà du village au petit trot.
    Abela sourit en observant sa fille se diriger vers le bord de mer. Oui, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas profité de l’eau magnifique du vaste lagon circulaire Elle devrait peut-être y aller aussi. Elle avait terminé tôt, aujourd’hui. Pour une fois. Mais une immense lassitude s’abattit sur ses épaules. Finalement, elle n’avait pas le courage d’aller jusque là-bas, d’emprunter le Pont dans le Vent. Mieux valait pour elle qu’elle rentre dans sa cellule et qu’elle profite de son temps libre, trop rare, pour faire la sieste.
    D’un pas pesant, repensant avec envie à la course légère de sa fille qui avait disparu derrière des buissons touffus, elle remonta le chemin qui menait à l’immeuble – le seul bâtiment du village – dans lequel elle vivait avec Abrielle, et avec tout le reste de leur petite communauté, en emportant le seau plein d’une eau limpide et fraîche.
    La longue barre s’éleva bientôt, triste et grise, le béton corrodé par les siècles, émoussé par l’usure qui dentelait son sommet et les cadres des fenêtres. Le bâtiment était très laid, mais il constituait leur seul abri. À une courte distance derrière, le Mur se dressait, haut d’une bonne trentaine de mètres. Implacable, infranchissable.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #77

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Le Dieu-Oiseau d'Aurélie Wellenstein.

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    Resté sur la plage, Faolan avait la tête pleine du grondement des vagues. Le vent sifflait contre ses oreilles, jouait dans ses cheveux noirs emmêlés. Sous ses pieds nus, le sable volcanique se dérobait en glissant, aspiré par le ressac, avant de rouler avec les algues et les coquillages dans l’écume. Le fracas des rouleaux dominait tout, même le piaillement des mouettes. À sentir l’électricité flotter dans l’air, un gros orage se préparait.
    Faolan ne quittait pas Torok des yeux. Sans s’en rendre compte, il avait calqué son souffle sur la respiration profonde et rauque de la mer.
    Torok s’était élancé un instant plus tôt et déjà, sa silhouette s’amenuisait, devenait toute petite et blanche dans ce déchaînement liquide. Une seconde, il disparut dans le creux d’une vague, avant de remonter le flanc de la suivante en un crawl énergique.
    Si seulement les profondeurs pouvaient t’aspirer, songea Faolan avec rancœur.
    L’eau froide lui mordit les chevilles. Le jeune esclave recula avec un frisson. Il était vêtu trop légèrement ; la chair de poule hérissait sa peau. Le vent qui gonflait les pans de sa tunique sans manches dévoilait par moments son ventre creusé par la famine, ainsi que les boursouflures rosées d’anciennes cicatrices sur ses reins.
    Tout en surveillant la lutte de Torok contre les vagues, Faolan se mit à marcher le long de la grève. Leurs montures, deux grands bouquetins laissés libres au pied de la falaise, le regardaient avec curiosité. Ils avaient pourtant l’habitude : quand Torok allait nager, Faolan en profitait pour s’exercer à la course. Il n’allait jamais loin, car il fallait qu’il soit à son poste dès l’instant où Torok ferait mine de rejoindre la plage, mais le peu de distance qu’il couvrait était déjà une victoire en soi.
    Le jeune homme partit à petites foulées sur le sable noir. Malgré les mauvais traitements, son corps soutenait l’effort. Il était certes maigre, mais de grande taille et ses enjambées avalaient l’espace.
    Il parcourut cent mètres dans un sens, jeta un œil vers la mer pour vérifier que Torok était toujours occupé, et pivota pour revenir en courant sur ses pas.
    Dans ces moments, loin de son maître, le garçon pouvait presque s’imaginer libre. Il n’avait pas toujours été esclave. Dix ans auparavant, il n’était encore qu’un enfant, avec une sœur, un père, une mère. Une famille et un clan.
    N’y pense pas !
    Penser à ces années était trop dur. Pire, c’était dangereux. Il faisait donc comme s’il était né lors du banquet, alors que les hommes mangeaient d’autres hommes, et que le jeune Torok, onze ans à cette époque, l’avait pointé du doigt en disant : « Je veux celui-là, avec ses yeux bizarres. »
    Oui, alors qu’on violait sa mère et sa petite sœur, alors qu’on dévorait son père, Faolan avait eu la vie sauve parce qu’il avait les yeux bleus – cadeau des étrangers qui s’étaient échoués sur le rivage, des siècles plus tôt.
    Avec les ans, Torok aurait pu se lasser de lui – il se lassait de tout très vite – mais Faolan, adolescent puis adulte avait continué de le fasciner : sa silhouette presque féline, souple et élancée comme celle d’un danseur, ses cheveux noirs en bataille, son nez cassé – par Torok, bien entendu. En grandissant, il était devenu l’ombre de son maître, le reflet noir du soleil dévorant qu’était le jeune chef de clan. Et Torok s’était entiché de lui de la pire des façons, raffolant des souffrances et des supplications de son esclave, des blessures qu’il lui infligeait, des cicatrices qu’il laissait, et plus terrible encore : des ténèbres qu’il créait dans le cœur de sa victime.
    Faolan n’était pas mort le jour du banquet, mais c’était tout comme…
    La respiration du garçon se raccourcit. S’il ne se calmait pas, il allait perdre le souffle et son entraînement, déjà médiocre, ne servirait à rien. Les sélectifs se déroulaient dans moins d’une semaine. Dans quelques jours, comme tous les habitants de l’île, du plus riche au plus humble, Faolan pourrait participer aux épreuves qualificatives désignant le champion de chaque clan. S’il échouait et que Torok gagnait, il périrait, sacrifié, le cœur arraché par son maître ; mais s’il réussissait, il représenterait le clan lors de la Quête de l’homme-oiseau.

     

    Alors, tentés?