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Premières lignes

  • Premières lignes #29

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Le testament de Marie de Colm Toibin dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    Ils viennent plus souvent ces temps-ci, mes deux visiteurs, et ils se montrent chaque fois plus impatients avec moi et avec le monde. Il y a en eux quelque chose d’affamé et de dur, une brutalité qui leur bout dans le sang, que je reconnais et que je flaire comme un animal aux abois. Mais je ne suis plus un animal. Maintenant c’est autre chose. On s’occupe de moi, on m’interroge avec douceur, on me surveille. Ils croient que je ne connais pas la nature complexe de leurs désirs. Mais rien ne m’échappe. Sauf le sommeil. Le sommeil m’échappe. Peut-être suis-je trop vieille pour dormir. Ou alors n’y a-t-il plus rien à gagner pour moi en dormant. Peut-être n’ai-je plus besoin de rêver ni de me reposer. Peut-être mes yeux savent-ils qu’ils vont bientôt se fermer pour de bon. Qu’il en soit ainsi alors. Je resterai éveillée. Je traverserai encore ce couloir au lever du jour, quand l’aube insinue ses rayons dans cette pièce. J’ai mes propres raisons de guetter, d’observer, d’attendre. Avant le repos définitif, il y a cette longue veille. Et il me suffit de savoir qu’elle va prendre fin.
    Ils croient que je ne comprends pas ce qui se trame dans le monde ; ils croient que le sens de leurs questions m’échappe, que je ne perçois pas l’ombre de cruauté sur leur visage et l’exaspération dans leur voix chaque fois que j’évite de leur répondre, ou que je leur réponds d’une façon évasive qui ne mène à rien. Ou quand je ne me souviens pas de ce dont ils aimeraient que je me souvienne. Ils sont trop enfermés dans leurs propres besoins, qui sont insatiables ; trop abrutis aussi par les restes de cette terreur que nous avons tous subie pour comprendre qu’en réalité je me souviens de tout. La mémoire emplit mon corps autant que le sang et que les os.
    Cela me plaît qu’ils me nourrissent, m’habillent et me protègent. En retour, je ferai pour eux ce que je peux, mais pas davantage. De même que je ne peux respirer à la place d’un autre, aider son cœur à battre, empêcher ses os de s’effriter ni sa chair de se flétrir, je ne peux dire autre chose que ce que je dis. Et je sais combien cela les dérange et les perturbe. Ils me feraient presque sourire avec leur sérieux, leur soif d’anecdotes, leur besoin avide d’une forme simple, définie, où couler le récit de ce qui nous est arrivé. C’est seulement que j’ai oublié comment on fait. Je n’ai plus l’usage des sourires. De même que je n’ai plus l’usage des larmes. Il fut un temps où je croyais avoir épuisé ma réserve de larmes, mais par chance les pensées dérisoires de ce genre ne m’encombrent pas longtemps. Elles s’en vont ; seul demeure ce qui est vrai. Il reste toujours des larmes pour qui en a suffisamment besoin. C’est le corps qui fabrique les larmes. Moi, je n’en ai plus le besoin, et cela devrait m’être un soulagement. Mais je ne recherche pas le soulagement ; seulement la solitude, et la satisfaction amère qui me vient de la certitude que je ne dirai rien qui ne soit vrai.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #28

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Gravé dans le sable de Michel Bussi dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    La péniche ouvrit son ventre. Les cent quatre-vingt-huit rangers plongèrent dans l’eau froide puis se dispersèrent rapidement. Vus du haut de la Pointe-Guillaume, ils n’étaient guère plus grands que des fourmis sur une nappe froissée.
    Difficiles à viser.
    Lucky Marry parvint le premier sur la plage, à peine essoufflé. Il s’allongea dans le sable humide, protégé par un petit bloc de granit et la lourde caisse d’explosifs qu’il posa devant lui. Il entendit des bruits de pas rapides dans son dos et un souffle court. Ralph Finn se jeta lui aussi derrière l’abri de fortune.
    Vivant !
    Il regarda un instant la Pointe-Guillaume, tout en haut dans la brume, puis le mur de béton, cinquante mètres devant eux. Il sourit à Lucky, un sourire de brave type pris dans la tourmente du monde, et pourtant prêt à se comporter jusqu’au bout en héros anonyme.
    Une explosion retentit à moins de dix mètres d’eux. Sans un cri. Des nuages de sable mouillé s’élevèrent. Alan Woe surgit du brouillard et s’allongea à côté de Lucky et Ralph.
    Vivant lui aussi !
    Son regard s’enfonça dans celui de Lucky. Un regard calme, empreint de sagesse. Un supplément d’humanité. A quoi cela lui servait, ici ?

    — Un ! hurla le lieutenant Dean.
    Immédiatement, comme des machines bien entraînées, Lucky, Ralph, Alan pointèrent leurs armes en direction de la Pointe-Guillaume et tirèrent. La mitraille devint soudain assourdissante. Une pluie de balles s’abattit sur le blockhaus juché au sommet du piton rocheux. Tout en visant, Lucky se forçait à penser à Alice. Il s’en sortirait, grâce à elle, comme toujours.
    Un hurlement déchira le vacarme des détonations. Le malheureux Benjamin Yes n’était pas allé loin.

    — Deux ! hurla Dean
    Déjà ?
    Tout en continuant de tirer à l’aveugle, Lucky se retourna. Dans le flux et reflux de l’eau souillée, il observa un instant les corps des compagnons tombés, les corps des compagnons blessés, les corps inertes aussi de ceux qui n’avaient pas osé aller au bout, courir à découvert, sortir plus que la tête de l’eau.
    Parmi eux, Oscar Arlington. Il parvenait enfin sur la plage. Trempé, rampant dans la boue grise, il se rapprochait lentement de la caisse d’explosifs. Il tremblait, incapable de saisir son arme, les yeux injectés de sang.
    Lucky croisa le regard effaré d’Arlington.
    — Trois ! hurla le lieutenant Dean.
    Une violente explosion répondit à la mitraille des rangers. Des débris de terre ocre mouillée les recouvrirent. Oscar Arlington, maculé de terre, d’eau et de larmes, presque méconnaissable, l’avait rejoint derrière les explosifs.
    Lucky ne lui accorda pas un regard. Il lui fallait oublier. Il lui fallait se concentrer sur le visage d’Alice, sa fiancée, sa si belle fiancée. Il allait gagner de toute façon, comme toujours, d’une manière ou d’une autre, il gagnerait, contre tous les Arlington de la terre.

    — Quatre ! hurla le lieutenant Dean.
    Un immense frisson parcourut Lucky. Il sourit. Jamais, au poker, il n’avait connu une telle excitation. Même sur ses mises les plus incroyables. La vie était un formidable jeu, un jeu à 1,44 million de dollars ! Il ferma les yeux puis les rouvrit : le doux visage d’Alice remplaçait désormais le brouillard de poudre.
    Il était immortel.
    Il sentit la main molle d’Oscar Arlington chercher à agripper un pan de son treillis.
    Trop tard.
    Ne plus hésiter maintenant.
    Il allait enfin savoir. Trouver la réponse à cette folie entreprise trois jours plus tôt. Lucky était-il le plus insensé ou le plus génial de tous les rangers de l’opération Overlord ?

    Trois jours plus tôt…

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #27

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Les cœurs fêlés de Gayle Forman dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    "Ce devait être une excursion au Grand Canyon et je n’avais aucune envie d’y aller. En plein été, il devait bien faire trois mille degrés dans ce désert. Entre le climat et les deux jours de trajet en voiture avec mon père et le Monstre, sa seconde femme, j’étais sûre d’y laisser ma peau. Le Monstre est toujours après moi. Tout y passe : mes cheveux, rouges avec des mèches noires, ou noirs avec des mèches rouges, si l’on préfère ; mes tatouages — un brassard celtique, une guirlande de pâquerettes sur la cheville, et un cœur situé à un endroit qu’elle ne risque pas de voir ; ma prétendue mauvaise influence sur Billy, mon demi-frère, qui n’est encore qu’un bébé et doit prendre mes tatouages pour de la BD, si même il les a remarqués.
    En plus, c’était mon dernier week-end de liberté avant l’entrée en première et il s’annonçait d’enfer. Je joue de la guitare dans un groupe, Clod, et on devait se produire au Festival de l’été indien d’Olympia parmi des orchestres top niveau, le genre qui est sous contrat avec des producteurs. Rien à voir avec les cafés et les soirées particulières où l’on jouait d’habitude. Mais, bien sûr, le Monstre s’en fichait. Elle considère le rock punk comme une sorte de culte diabolique. D’ailleurs, après la naissance de Billy, elle m’a interdit de continuer à répéter dans le sous-sol pour protéger le petit trésor. Du coup, je dois me replier chez Jed, qu’elle n’aime pas non plus parce qu’il a dix-neuf ans et qu’il habite — horreur! — non pas avec ses parents, mais en colocation.
    J’ai donc refusé poliment. Bon, d’accord, peut-être pas si poliment que ça. J’ai dit que je préférais bouffer du verre pilé, ce qui a fait se précipiter le Monstre vers papa, lequel m’a demandé d’un air las la raison de ma mauvaise humeur. J’ai expliqué l’histoire du concert. Dans une vie antérieure, mon père s’est s’intéressé à la musique, mais, là, il s’est contenté d’ôter ses lunettes et de se masser la cloison nasale en déclarant que c’était comme ça et pas autrement. On allait au Grand Canyon en famille, point final. Comme je n’avais pas l’intention de me laisser faire, j’ai sorti tout mon arsenal d’arguments : pleurs, silence obstiné, vaisselle fracassée. Pour rien. Le Monstre a refusé de discuter et je me suis retrouvée face à papa, à qui je n’aime pas faire de la peine. Résultat, j’ai cédé.
    J’ai dû annoncer la nouvelle au groupe. Erik, le batteur, amateur de fumette, s’est contenté de lâcher mollement un juron, mais Denise et Jed étaient contrariés. « On a tellement bossé, tu as tellement bossé », s’est lamenté Jed. J’étais désolée de le voir si déçu. D’autant qu’il avait raison. J’étais sur le point de participer à un méga-concert alors que, trois ans plus tôt, j’étais incapable de faire la différence entre un accord de do et un fa. J’allais devoir tirer un trait dessus et Clod serait réduit à un trio lors du festival. Ça me ravageait de ne pas pouvoir y aller, mais, en même temps, la réaction de Jed me réchauffait le cœur.
    J’aurais dû me douter qu’un coup tordu se préparait quand, le vendredi matin, j’ai vu papa en train de charger seul le monospace marronnasse que le Monstre lui a fait acheter à la naissance de Billy. Ni elle ni mon petit frère n’étaient présents.
    Cela m’a énervée. « Elle est toujours en retard, ai-je lancé.
    — Brit, ta mère ne voyage pas avec nous.
    — D’abord, c’est pas ma mère, et puis qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu as dit qu’on partait en famille, donc que j’étais o-bli-gée d’y aller. Mais s’ils ne viennent pas, je n’y vais pas non plus.
    — On part en famille », a martelé mon père. Il a fourré ma valise à l’arrière avant d’ajouter : « Simplement, Billy est trop jeune pour supporter un voyage de deux jours en voiture. Ils vont prendre l’avion et on se retrouvera tous là-bas. »
    Je ne me suis pas méfiée non plus lorsque, en arrivant à Las Vegas, papa a proposé qu’on s’y arrête. A l’époque où maman était encore avec nous, c’est ce qu’on faisait. On sautait dans la voiture sur une impulsion et on filait à Vegas ou San Francisco. Je me souviens qu’une nuit, parce qu’une vague de chaleur nous empêchait de dormir, on a fourré nos sacs de couchage dans la voiture et on a mis le cap sur les montagnes, où l’air était plus frais. Papa n’a plus jamais été aussi cool depuis. Le Monstre a réussi à le convaincre que la spontanéité équivaut à de l’irresponsabilité."

     

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  • Premières lignes #26

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente La fille du faiseur de rois de Philippa Gregory dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    Héritière légitime, épouse du plus grand sujet du royaume, Mère entre la première. Ensuite vient Isabelle, car elle est l’aînée. Et enfin moi, la dernière, comme toujours. De ma place, je ne vois pas grand-chose lorsque nous pénétrons dans la grande salle du trône, dans la tour de Londres. Ma mère fait une révérence puis s’écarte. Isabelle s’incline bien bas, comme nous l’avons appris, car un roi reste un roi même s’il n’est qu’un jeune homme installé sur le trône par mon père, et quoi que l’on pense d’elle, son épouse sera sacrée reine. Alors que je m’avance pour faire ma révérence, je vois enfin, pour la première fois, la femme que nous sommes venues honorer à la cour.
    Elle est impressionnante, la plus belle femme que j’ai jamais vue de toute ma vie. Aussitôt, je comprends pourquoi le roi a arrêté son armée à sa vue, pour ensuite l’épouser quelques semaines plus tard. Elle a un sourire qui s’épanouit lentement, puis brille d’un éclat angélique. Je connais des statues qui paraîtraient fades à côté d’elle, des madones peintes dont les traits seraient grossiers en comparaison de sa beauté lumineuse. Après ma révérence, je me relève pour la fixer telle une icône raffinée, incapable de détourner les yeux. Sous mon regard insistant, elle me sourit en rougissant, et je ne peux m’empêcher de lui rendre son sourire. Elle rit, comme si ma franche adoration l’amusait, mais j’aperçois alors le coup d’œil furieux de ma mère et me précipite à ses côtés, où ma sœur Isabelle fait la grimace.
    — Tu la fixais comme une idiote, siffle-t-elle. C’est embarrassant pour nous. Que dirait Père ?
    Le roi s’avance et embrasse chaleureusement ma mère sur les deux joues.
    — Avez-vous reçu des nouvelles de mon cher ami, votre époux ?
    — Il travaille à votre service, répond-elle promptement.
    Père manque le banquet de ce soir et toutes les autres fêtes, car il s’entretient avec le roi de France en personne et le duc de Bourgogne, d’égal à égal, afin de se réconcilier avec ces puissants hommes de la chrétienté maintenant que le roi endormi a été vaincu et que nous sommes les nouveaux souverains d’Angleterre. Mon père est un grand homme, le représentant du nouveau roi et de toute l’Angleterre.
    Ce nouveau roi — le nôtre — esquisse une petite révérence devant Isabelle et me tapote la joue. Il nous connaît depuis que nous sommes toutes petites, trop petites pour assister à de tels banquets, et que lui était un garçon sous la garde de notre père. Pendant ce temps, ma mère regarde autour d’elle comme si nous étions chez nous au château de Calais, à la recherche d’une erreur commise par les serviteurs. Je sais qu’elle souhaite ardemment découvrir quelque chose qu’elle pourra rapporter plus tard à mon père, une preuve que cette magnifique reine n’est pas faite pour tenir ce rang. À son expression hargneuse, je devine qu’elle n’a rien trouvé.
    Personne n’aime cette reine, je ne devrais donc pas l’admirer. Nous devrions nous moquer qu’elle nous adresse un sourire chaleureux, à Isabelle et moi, qu’elle se lève de son grand fauteuil pour venir serrer les mains de ma mère. Nous sommes tous résolus à ne pas l’aimer. Mon père avait prévu un excellent mariage pour ce roi, avec une princesse de France. Il avait préparé le terrain, rédigé le contrat, convaincu ceux qui détestent les Français que cette union serait bénéfique pour le pays, protégerait Calais, et pourrait même faire revenir Bordeaux dans notre giron. Cependant, le nouveau roi, d’une éblouissante beauté, notre adorable Édouard — comme un petit frère pour mon père et un oncle illustre pour nous — a déclaré, aussi simplement que s’il commandait son dîner, qu’il était déjà marié et que l’on ne pouvait rien y faire. Déjà marié ? Oui, à Elle.
    Il a eu tort d’agir sans le conseil de mon père, tout le monde le sait. C’est la première fois depuis la longue campagne triomphante qui a fait passer la maison d’York du déshonneur — devoir demander pardon au roi endormi et à la méchante reine — à la victoire, puis au trône d’Angleterre. Aux côtés d’Édouard, mon père le conseillait, le guidait, lui dictait ses moindres gestes, car il a toujours su ce qui était le mieux pour lui. Le roi reste un jeune homme qui doit tout à mon père. Il ne serait pas monté sur le trône si celui-ci n’avait pas embrassé sa cause, ne lui avait pas appris à mener une armée, n’avait pas combattu à sa place. Mon père a risqué sa vie, d’abord pour le père d’Édouard, ensuite pour Édouard lui-même. Or, juste après la fuite du roi endormi et de la méchante reine, et son propre couronnement, alors que l’avenir semblait merveilleux, Édouard est parti l’épouser en secret.

     

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  • Premières lignes #25

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Diabolic de S.J. Kincaid dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    Tout le monde croit qu’un Diabolic n’éprouve pas la peur. Pendant les premières années de ma vie, pourtant, je n’ai rien connu d’autre. Cette terreur redoubla ce matin-là, lorsque les Empyreé vinrent m’inspecter dans les corrals.

    Je ne savais pas encore parler, mais je comprenais presque tout. Le maître d’élevage était dans tous ses états lorsqu’il avertit ses assistants : le sénateur von Empyreé et sa femme, la matriarche Empyreé, allaient arriver d’un moment à l’autre. Les gardiens arpentèrent mon enclos en m’examinant de la tête aux pieds, à l’affût du moindre défaut.

    Le cœur affolé, prête au combat, j’attendis le sénateur et la matriarche.

    Puis ils entrèrent.

    Dresseurs et gardiens s’agenouillèrent aussitôt devant eux. Le maître d’élevage prit leurs mains d’un geste révérencieux et les porta à ses joues.

    – C’est un immense honneur pour nous de recevoir votre visite.

    La peur m’envahit. Quel genre de créatures était-ce là pour que le redoutable maître des corrals lui-même se prosterne devant eux ? Le champ de force luminescent qui entourait ma cage me parut plus oppressant que jamais. Je me recroquevillai le plus loin possible. Le sénateur von Empyreé et sa femme s’approchèrent d’un pas tranquille et m’observèrent en silence à travers la barrière invisible.

    – Comme vous pouvez le constater, déclara le maître d’élevage, Némésis a presque le même âge que votre fille, et nous avons modelé son apparence physique selon vos instructions. Au cours des prochaines années, elle deviendra seulement plus robuste et plus puissante.

    – Êtes-vous certain que cette fille est dangereuse ? s’enquit le sénateur d’une voix traînante. On dirait un enfant effrayé.

    Ses mots me glacèrent.
    Il m’était interdit d’être effrayée. La peur me valait des décharges électriques, des réductions de rations, des mauvais traitements ; je ne devais jamais me montrer apeurée, devant personne. Je fixai le sénateur d’un regard féroce.
    Il sembla sur le point d’ajouter quelque chose, mais il se ravisa et tourna la tête.

    – Vous avez peut-être raison, grommela-t-il. Ses yeux ne trompent pas. On y décèle toute sa bestialité. Très chère, êtes-vous certaine de vouloir une chose aussi monstrueuse sous notre toit ?

    – Toutes les grandes familles possèdent un Diabolic, maintenant. Je refuse que notre fille soit la seule à ne pas bénéficier de protection rapprochée, déclara la matriarche, avant de s’adresser au maître d’élevage : Je tiens à être sûre que nous en aurons pour notre argent.

    – Bien entendu, répondit le responsable, qui fit signe à un assistant. Nous allons lui donner un leurre en pâture, et elle…

    – Non, pas de leurre, le coupa la femme, d’une voix cinglante. Nous ne voulons rien laisser au hasard. Nous avons amené trois détenus. Affronter ces criminels endurcis sera une épreuve suffisante.

    Le maître sourit.

    – Bien sûr, Grandeé von Empyreé. On n’est jamais trop prudent. Il existe tellement d’éleveurs incompétents… Némésis ne vous décevra pas.

    La matriarche adressa un hochement de tête à quelqu’un que je ne voyais pas. Le danger que je flairais depuis le début se matérialisa devant moi : on fit venir trois hommes aux mains entravées par des chaînes. Je me plaquai davantage contre le champ de force, dont je sentis les vibrations magnétiques dans mon dos. Une boule glaciale se forma dans mon ventre. Je savais ce qui allait se passer, ces hommes n’étaient pas les premiers qu’on me présentait.

     

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  • Premières lignes #24

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    Cette semaine, je vous présente La perle et la coquille de Nadia Hashimi dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    SHAHLA NOUS ATTENDAIT, POSTÉE DEVANT LA PORTE DE notre maison, dont le métal vert vif rouillait sur les bords. Elle tendait le cou. Au tournant, Parwin et moi décelâmes le soulagement dans ses yeux. Nous n’avions pas intérêt à être en retard une fois de plus.
    Parwin me lança un regard et nous pressâmes le pas. Nous fîmes de notre mieux pour ne pas courir. Nos semelles de caoutchouc claquaient contre la route et soulevaient des nuages de poussière. L’ourlet de nos jupes battait contre nos chevilles. Mon foulard collait à mon front où perlait la sueur. Il en était sûrement de même pour celui de Parwin, vu qu’il ne s’était pas encore envolé.
    Maudits garçons. C’était leur faute ! Avec leurs sourires effrontés et leurs pantalons déchirés ! Ce n’était pas la première fois qu’ils nous mettaient en retard.
    Nous dépassâmes à toute vitesse les portes des maisons : bleue, violet, bordeaux. Des taches de couleur sur une toile d’argile.
    Shahla nous fit signe de la rejoindre.
    — Dépêchez-vous ! chuchota-t-elle fiévreusement.
    Haletantes, nous la suivîmes à l’intérieur. La porte se referma dans un fracas métallique.
    — Parwin ! Pourquoi as-tu fait ça ?
    — Désolée, désolée ! Je ne savais pas que ça ferait autant de bruit.
    Shahla leva les yeux au ciel, tout comme moi. Parwin laissait toujours la porte se claquer derrière elle.
    — Que faisiez-vous, tout ce temps ? Vous n’avez pas pris le raccourci derrière la boulangerie ?
    — On ne pouvait pas, Shahla ! Il était là-bas !
    Nous avions contourné la place du marché, évitant la boulangerie autour de laquelle traînaient les garçons, épaules voûtées, regards scrutateurs balayant la jungle kaki qu’était notre village.
    Après les matchs de football improvisés dans la rue, c’était le sport préféré des garçons en âge d’aller à l’école – regarder les filles. Ils rôdaient, attendaient que nous sortions de nos salles de classe. Dès qu’on s’éloignait de l’établissement, il arrivait qu’un garçon se faufile entre voitures et piétons pour suivre la fille innocente qui lui avait tapé dans l’œil. En la pistant, il revendiquait son droit sur elle. C’est ma copine, se vantait-il alors auprès de ses camarades, la place est prise. Ce jour-là, ma sœur de douze ans, Shahla, s’était trouvée malgré elle dans la ligne de mire.
    Pour le garçon, ce petit jeu était censé flatter la fille. Mais celle-ci prenait peur avant tout, car les gens préféraient croire qu’elle avait volontairement attiré les regards sur elle. En fait, les garçons n’avaient que peu de distractions.
    — Shahla, où est Rohila ? murmurai-je, le cœur battant la chamade tandis que nous traversions la maison sur la pointe des pieds.
    — Elle est allée porter de la nourriture aux voisins. Madar-jan leur a préparé des aubergines. Je crois que quelqu’un est mort là-bas.
    Mort ? Mon estomac se noua et j’emboîtai le pas à Shahla.
    — Où est Madar-jan ? chuchota nerveusement Parwin.
    — Elle est allée coucher le bébé, répondit Shahla en se tournant vers nous. Alors vous avez intérêt à ne pas faire trop de bruit, sinon elle saura que vous venez à peine de rentrer.
    Parwin et moi nous figeâmes soudain. En voyant nos yeux écarquillés, Shahla se décomposa. Elle se retourna brusquement et tomba nez à nez avec Madar-jan. Celle-ci venait d’ouvrir la porte de service et se tenait dans la petite cour pavée située à l’arrière de la maison.
    — Votre mère a parfaitement conscience de l’heure à laquelle vous êtes rentrées et aussi du genre d’exemple que votre grande sœur vous donne.
    Ses bras croisés étaient aussi crispés que le ton de sa voix.
    Shahla, honteuse, baissa la tête. Parwin et moi essayâmes d’éviter le regard foudroyant de Madar-jan.
    — Où étiez-vous passées ?
    Comme j’aurais aimé lui dire la vérité !
    Un garçon, qui avait la chance de posséder une bicyclette, avait suivi Shahla, nous avait doublées avant de décrire des cercles devant nous. Shahla ne lui prêtait pas attention. Quand je murmurai à son oreille qu’il la regardait, elle me fit taire, comme si le seul fait d’en parler rendait cela plus réel. À la troisième boucle, il s’approcha dangereusement.
    Il fit demi-tour puis revint vers nous. Il descendit la rue à toute allure, avant de ralentir en nous rejoignant. Shahla détournait le regard en prenant un air énervé.
    — Parwin, attention !
    Avant que je puisse écarter ma sœur, la roue avant du cycliste harceleur roula sur une boîte de conserve, vacilla de gauche à droite, puis fit une embardée pour éviter un chien errant. La bicyclette fonça alors sur nous. Sourcils dressés, bouche bée, le garçon luttait pour ne pas perdre l’équilibre. Il effleura Parwin avant de dégringoler sur le perron d’un marchand d’épices.
    — Oh, mon Dieu ! s’exclama Parwin tout étourdie. Regarde-le ! Les quatre fers en l’air !
    — Tu crois qu’il est blessé ? demanda Shahla la main sur la bouche, à croire qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi tragique.
    — Parwin, ta jupe !
    Mes yeux étaient passés du visage inquiet de Shahla à l’ourlet déchiré de la jupe de Parwin. Les câbles dentelés reliant les rayons du vélo s’y étaient accrochés.
    C’était son uniforme d’école tout neuf et Parwin se mit instantanément à pleurer. Nous savions que si Madar-jan le répétait à notre père, il nous confinerait à la maison et nous priverait d’école. C’était déjà arrivé par le passé.

     

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  • Premières lignes #23

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Du feu de l'enfer de Sire Cédric dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    Elle avait cessé de crier et de pleurer.
    À présent elle courait. Nue, terrifiée, et déjà épuisée après tout ce qu’elle avait subi. Elle courait pour sa vie, si tant est qu’elle ait encore une chance de se sortir de ce piège infernal.
    Ses pieds foulaient le tapis d’aiguilles de pin. Les branches et les buissons s’accrochaient à sa peau exposée, griffant ses bras, ses cuisses, jusqu’au sang.
    Elle gémissait à chaque nouvelle coupure, un bras devant le visage pour protéger ses yeux.
    Plus vite.
    La panique, brûlante et vertigineuse, la poussait dans sa fuite. C’était sa seule chance désormais : il lui fallait à tout prix atteindre l’enceinte de la propriété.
    Ne pas s’arrêter.
    La nuit était assez claire pour qu’elle puisse se repérer parmi les arbres, bien que la brume ne lui facilite pas les choses. Elle trébuchait, ses orteils heurtaient des cailloux. Elle étouffait du mieux possible ses gémissements. Il ne fallait surtout pas attirer l’attention. Surtout pas lui permettre de la retrouver.
    Elle ne devait penser à rien d’autre que fuir. Fuir.
    Se faufiler entre les pins, tant qu’il lui restait des forces.
    L’homme à ses trousses, lui, n’abandonnerait pas. Il s’était peut-être même rapproché. Elle ne l’entendait pas, mais cela ne voulait rien dire, car elle n’entendait plus grand-chose, à cause des battements affolés de son cœur.
    Elle évitait de se retourner pour vérifier.
    Si jamais elle apercevait son masque horrible, là juste derrière elle, la frayeur lui ôterait probablement ses dernières forces. C’était tout ce qu’elle voulait éviter.
    Fuir.
    Elle continua de courir dans l’obscurité. Elle ressentait à peine le froid. Ses seins étaient douloureux à force de tressauter. Elle les écrasa d’une main, protégeant son visage de l’autre.
    Elle dut pourtant ralentir.
    Droit devant elle. En plein milieu du chemin. Quelque chose pendait aux branches d’un arbre. Pendant quelques instants, à cause de l’obscurité, elle ne comprit pas ce qu’elle avait sous les yeux.
    Il n’y avait pas qu’une seule chose. Au moins deux… Non, trois.
    Des silhouettes. Suspendues par les pieds. De la taille d’enfants.
    Elle serra les dents pour ne pas hurler, resta quelques instants pétrifiée par la peur de ce qu’elle allait découvrir.
    Pas des enfants. Par pitié.
    S’approchant à pas craintifs, elle observa les silhouettes. Ce n’était, Dieu merci, pas des êtres humains.
    Des chiens.
    Ils étaient accrochés aux branches par des crocs de boucher. Des chiens de grande taille. L’un d’eux ressemblait à un doberman. Il y avait aussi un berger allemand. Impossible d’être sûre, car on leur avait tranché la tête. Leur sang s’était répandu sur le sol, et à présent elle sentait son contact visqueux sous ses pieds nus.
    Pas le temps de tergiverser. L’affolement et le dégoût lui donnaient l’impression que la terre tanguait et cherchait à la renverser. Elle avança, luttant contre la nausée. Le doberman était partiellement dépecé. La puanteur de la chair en décomposition la prit à la gorge.
    C’était un cauchemar.

     

    Alors, tenté?

  • Premières lignes #22

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente L'enfant du lac de Kate Morton dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    À présent, la pluie tombait à verse ; le bas de sa robe était maculé de boue. Il faudrait la cacher en rentrant : personne ne devait savoir qu’elle était sortie.
    La lune était masquée par les nuages – bonne fortune qu’elle ne méritait pas ; elle poursuivit sa route dans les ténèbres épaisses aussi promptement qu’elle le pouvait. Elle était venue creuser le trou plus tôt dans la journée : mais ce n’était que maintenant, sous le couvert de la nuit, qu’elle pourrait finir le travail. La pluie hérissait la surface du ruisseau à truites et tambourinait sans relâche sur les berges. Dans les fougères, tout près, un mouvement vif se fit sentir ; elle ne s’en émut pas et continua sa course. Elle parcourait les bois depuis sa plus tendre enfance et connaissait les lieux comme sa poche.
    Quand la chose s’était produite, elle avait pensé tout avouer – au début, c’était encore possible. Mais elle avait raté le coche ; maintenant, c’était trop tard. La machine s’était mise en marche : les battues, la police, les appels à témoignage publiés dans la presse. Elle ne pouvait plus en parler à personne, ne pouvait plus revenir en arrière. On ne lui pardonnerait jamais. Il n’y avait plus qu’une solution : enterrer la preuve.
    Elle atteignit enfin l’endroit qu’elle avait choisi plus tôt dans la journée. La boîte, qu’elle transportait dans un sac, était étonnamment lourde. Quel soulagement de pouvoir la poser. Elle se mit à quatre pattes pour dégager les fougères et les branchages qui dissimulaient le trou. L’odeur de terre mouillée était envahissante : mélange de champignons, de déjections de mulots et autres matières pourrissantes. Un jour, son père lui avait expliqué que la forêt était parcourue par les hommes depuis des générations et que nombreux étaient les corps inhumés au plus profond du lourd humus. Elle le savait, ces pensées réjouissaient son père. La stabilité de la nature le consolait ; ce passé plus que millénaire avait à ses yeux le pouvoir d’atténuer les chagrins et les problèmes du présent. Sans doute était-ce parfois le cas : mais, se dit-elle, pas en cet instant-là, pas pour ce problème-là.
    Elle déposa le sac dans le trou ; la lune alors, pendant une ou deux secondes, sembla percer les nuages. Les larmes n’étaient pas loin : elle les ravala, tout en rabattant la terre à pleines mains. Pleurer, ici, maintenant ? Non, elle n’allait pas s’accorder cette faiblesse. Elle aplatit la terre de ses paumes, l’égalisa soigneusement avant de piétiner le sol, de toutes ses forces, jusqu’à en perdre le souffle.
    Voilà. C’était fait.
    Il lui vint à l’esprit qu’il fallait peut-être prononcer quelques mots avant de quitter ce coin de forêt loin de tout. Parler de la mort de l’innocence, des terribles remords qui l’accompagneraient jusqu’à la fin de ses jours. Elle ne desserra pas les lèvres. Cette sotte idée la faisait rougir de honte.
    Elle rebroussa chemin, retraversa la forêt, prenant soin d’éviter le hangar à bateaux et les souvenirs qui s’y rattachaient. L’aube pointait lorsqu’elle vit paraître la maison. La pluie n’était plus qu’un crachin. Les vaguelettes clapotaient sur le rivage du lac tandis que le dernier rossignol faisait ses adieux. Les fauvettes à tête noire et les pouillots se réveillaient ; un cheval hennit dans le lointain. Elle ne pouvait le savoir alors, mais ces sons de l’aube ne la quitteraient jamais. Ils la suivraient partout où elle irait, s’insinuant dans ses rêves et dans ses cauchemars, lui rappelant sans cesse ce dont elle s’était rendue coupable.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #21

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Le dernier repos de Sarah de Robert Dugoni dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    Son instructeur tactique à l’école de police avait adoré les charrier pendant leurs exercices d’entraînement à l’aube.
    — Le sommeil, c’est surfait. Vous apprendrez à vous en passer, affirmait-il.
    Mensonge.
    Le sommeil, c’était comme le sexe. Moins on en avait, plus on en avait besoin, et ces derniers temps, Tracy Crosswhite manquait singulièrement des deux.
    Elle s’étira les épaules et la nuque. Elle n’avait pas eu le temps pour un jogging matinal, et se sentait raide et ensommeillée, alors même qu’elle ne se souvenait pas d’avoir beaucoup dormi, si ce n’est pas du tout. Trop de mauvaise bouffe et trop de caféine, disait son médecin. Il n’avait pas tort, mais bien manger et faire de l’exercice nécessitait du temps dont Tracy ne disposait pas lorsqu’elle enquêtait sur un homicide. Renoncer à la caféine, autant couper l’arrivée d’essence d’un moteur de voiture. Sans café, elle mourrait.
    — Hé, Prof, tu es là drôlement tôt. Quelqu’un est mort ?
    Vic Fazzio appuya sa considérable carcasse contre la cloison de l’alcôve vitrée de Tracy. La plaisanterie était aussi vieille que le Département des homicides, mais jamais éculée lorsqu’elle sortait de la bouche de Faz, de sa voix rauque et son accent du New Jersey. Avec sa banane poivre et sel et son visage charnu, l’« Affranchi ita- lien » autoproclamé du département aurait parfaitement pu jouer les gardes du corps silencieux des films de mafieux. Faz tenait à la main les mots croisés du New York Times et un livre provenant d’une bibliothèque, ce qui signifiait que le café avait fait son effet. Dieu vienne en aide à ceux qui voulaient utiliser les toilettes des hommes quand Faz les occupait. Il était connu pour rester à mariner une demi-heure sur ses réponses ou bien à la lecture d’un chapitre particulièrement captivant.
    Tracy lui tendit une des photos de scène de crime qu’elle avait imprimée le matin même.
    — Une danseuse sur Aurora.
    — J’en ai entendu parler. Un truc tordu, non ?
    — J’ai vu pire quand je travaillais sur les crimes sexuels.
    — J’avais oublié. Tu as remplacé le sexe par la mort.
    — La mort, c’est plus facile, dit-elle en volant une autre des répliques favorites de Faz.
    La danseuse, Nicole Hansen, avait été retrouvée pieds et poings attachés dans une chambre de motel miteux sur Aurora Avenue, dans les quartiers nord de Seattle. D’abord nouée autour de son cou, la corde était tirée dans son dos, lui liant les poignets et les chevilles – un système très élaboré. Tracy tendit à Faz le rapport du médecin légiste.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #20

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Jamais plus de Colleen Hoover dont vous pouvez lire ma chronique ICI

     

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    À califourchon sur le rebord du toit, je contemple les rues de Boston depuis le onzième étage, sans pouvoir m’empêcher de songer au suicide.
    Pas le mien. J’aime assez ma vie pour compter la savourer jusqu’au bout.
    Je songe davantage à d’autres gens et je me demande comment certains peuvent vouloir mettre fin à leurs jours. Et s’ils finissaient par le regretter ? Durant le moment qui sépare leur saut de l’impact final… Ils doivent bien être pris d’une seconde de remords au cours de cette brève chute libre. Regardent-ils le sol qui s’approche en se disant : Et merde ! Je n’aurais pas dû.
    Au fond, peut-être pas.
    Je pense beaucoup à la mort. Surtout aujourd’hui, alors que je viens – il y a douze heures – de prononcer la plus épique des oraisons funèbres à laquelle les habitants de Plethora aient jamais assisté. Bon, d’accord, ce n’était peut-être pas la plus épique. Certains la considéreraient davantage comme la plus désastreuse. Tout dépend s’il s’agit du point de vue de ma mère ou du mien. Ma mère qui ne voudra sans doute plus m’adresser la parole pendant au moins un an.
    Qu’on ne s’y trompe pas, mon oraison n’était pas assez profonde pour entrer dans l’Histoire, comme celle de Brooke Shields aux funérailles de Michael Jackson, ou celle de la sœur de Steve Jobs, ou celle du frère de Pat Tillman. Mais elle était quand même épique, dans son genre.
    Au début, j’étais anxieuse. C’était bien l’enterrement du prodigieux Andrew Bloom, maire révéré de notre bonne ville de Plethora, dans le Maine. Propriétaire de la plus prospère des agences immobilières de la région. Époux de l’exquise Jenny Bloom, professeure adjointe la plus adorée de tout Plethora. Et père de Lily Bloom – cette drôle de fille aux improbables cheveux roux, qui avait trouvé le moyen de tomber amoureuse d’un S.D.F et jeté l’opprobre sur toute sa famille.
    Bon, c’est moi. Je suis Lily Bloom, et Andrew était mon père.
    J’avais à peine achevé son oraison funèbre que j’ai dû foncer prendre mon vol de retour pour Boston ; là, j’ai filé vers le premier toit accessible. Encore une fois, je ne suis pas suicidaire. Je n’ai aucune intention de me balancer au sol. J’avais juste besoin d’un peu d’air et de silence, choses totalement impossibles depuis mon appartement du deuxième étage, sans aucun accès au toit et où sévit une coloc qui adore s’entendre chanter.
    En revanche, je ne pensais pas qu’il y ferait aussi froid. Ce n’est pas insupportable, c’est juste désagréable. Au moins, je vois les étoiles. Père décédé, coloc exaspérante, éloges douteux, tout ça ne paraît plus si terrible quand le ciel nocturne est assez clair pour littéralement témoigner de la grandeur de l’univers.
    J’aime bien quand le ciel me rend trop insignifiante.
    J’aime cette nuit.
    Enfin… Pour tout dire, il faudrait que j’apporte une petite correction à cette dernière phrase.
    J’aimais cette nuit.
    Car, pas de chance, la porte vient de s’ouvrir si brutalement qu’on pourrait s’attendre à voir l’escalier cracher un être humain sur le toit. Puis elle claque et des pas retentissent derrière moi. Je ne me donne même pas la peine de regarder. Qui que ce soit, il ne risque pas de me repérer, assise sur le rebord à gauche de l’entrée. Cette personne a surgi si brusquement… Ce n’est pas ma faute si elle se croit seule.

     

    Alors, tentés?