Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Premières lignes

  • Premières lignes #114

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Nevermoor T01 de Jessica Townsend

    nevermoor.jpg

    Avant même l’arrivée du cercueil, les journalistes étaient là. Pendant la nuit, ils s’étaient peu à peu rassemblés devant le portail. À l’aube, une foule de gens les avaient rejoints. À neuf heures, c’était noir de monde.

    Il était midi passé lorsque Corvus Crow sortit enfin de chez lui et descendit l’allée jusqu’à la grande grille en fer forgé qui retenait les importuns.

    — Chancelier Crow, cela pèsera-t-il sur votre décision de vous représenter aux élections ?

    — Monsieur le chancelier, quand aura lieu l’enterrement ?

    — Le président vous a-t-il présenté ses condoléances ?

    — Vous devez être soulagé, n’est-ce pas, monsieur le chancelier ?

    — S’il vous plaît, les interrompit Corvus en levant une main gantée de cuir pour les faire taire. J’ai une déclaration à vous faire, au nom de toute ma famille.

    Il sortit un morceau de papier de la poche de son élégant costume noir.

    — « Nous remercions les citoyens de notre grande République de nous avoir soutenus ces onze dernières années, lut-il du ton articulé et autoritaire qu’il avait développé au cours de ses années de chancellerie. Notre famille a connu bien des malheurs, et le chagrin nous accablera encore longtemps. »

    Il se tut un instant pour s’éclaircir la voix, les yeux levés vers son auditoire silencieux. Une multitude d’objectifs et de regards curieux étaient braqués sur lui. Soudain, il fut assailli par un crépitement de flashs.

    — « Le deuil d’un enfant est une chose terrible, reprit-il. Ce deuil est une épreuve pour notre famille, mais aussi pour tous les habitants de Jackalfax, qui, nous le savons, partagent notre profonde tristesse. »

    Au moins cinquante paires de sourcils se haussèrent. Quelques toussotements gênés brisèrent le silence.

    — « Mais ce matin, alors que nous entrons dans la Neuvième Ère de la République de la Mer d’Hiver, nous savons que le pire est derrière nous. »

    Des coassements lugubres se firent entendre au-dessus d’eux. Tous rentrèrent les épaules, visages tendus. Personne ne leva la tête. Les oiseaux planaient en cercles depuis le matin.

    — « La Huitième Ère m’a volé ma femme adorée, et voilà qu’elle vient d’emporter ma seule enfant. »

    Un nouveau coassement vibra dans les airs. Un journaliste fit tomber le micro qu’il tenait tout près du visage du chancelier et plongea vers le sol pour le récupérer. Il se redressa en rougissant et en marmonnant des excuses, que Corvus ignora.

    — « Mais, en partant, elle a aussi balayé le danger et le désespoir qui avaient assombri sa si courte vie. Ma… très chère Morrigane. »

    Il marqua une pause, le visage déformé par le chagrin.

    — « Elle est enfin en paix, comme nous devons l’être aussi. La ville de Jackalfax ainsi que l’État entier des Grandes Plaines du Loup sont enfin à l’abri du danger. Il n’y a plus rien à craindre. »

    Un murmure empreint d’incertitude parcourut la foule, et les flashs se raréfièrent. Le chancelier leva des yeux humides. Son morceau de papier s’agitait dans le vent. Ou étaient-ce ses mains qui tremblaient ?

    — Merci.

    Corvus Crow ne répondrait à aucune question.

     

    Alors, tenté

  • Premières lignes #113

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Au bonheur des filles de Elizabeth Gilbert

    Au bonheur des filles.jpg

    New York, avril 2010

    J’ai reçu une lettre de sa fille, l’autre jour.

    Angela.

    J’avais souvent pensé à Angela au cours des années passées, mais cette lettre n’était que notre troisième contact direct.

    Le premier remontait à 1971, l’année où j’avais réalisé sa robe de mariée.

    Le deuxième datait de 1977 : elle m’avait écrit pour m’annoncer la mort de son père.

    Cette fois, elle prenait la plume pour m’informer du décès de sa mère. Je ne sais pas trop à quelle réaction de ma part elle s’attendait. Elle se doutait peut-être que cette nouvelle allait me remuer. Pour autant, je ne soupçonne Angela d’aucune intention malveillante. Elle n’est pas comme ça. C’est quelqu’un de bon. Et surtout, bien plus important, d’intéressant.

    Il n’empêche, apprendre que sa mère avait vécu tout ce temps a été une sacrée surprise. Je la supposais disparue depuis longtemps comme tant et tant d’autres, hélas. Mais pourquoi m’étonner de la longévité de quiconque quand moi-même je me cramponne à l’existence telle une bernacle à la quille d’un bateau ? Pourquoi serais-je la seule vieille femme qui continue à déambuler dans New York de son pas chancelant, en se refusant catégoriquement à abandonner sa vie ou ses biens immobiliers ?

    De la lettre d’Angela, cependant, c’est la dernière phrase qui m’a affectée le plus.

    « Vivian, m’écrivait-elle, maintenant que ma mère n’est plus là, je me demandais si vous accepteriez de me raconter qui vous étiez pour mon père. »

    Ah.

    Qui étais-je pour son père ?

    Lui seul aurait pu répondre à cette question. Et puisqu’il a choisi de ne jamais parler de moi avec sa fille, ce n’est pas à moi de dire à Angela qui j’étais pour lui.

    En revanche, je peux lui dire qui il était pour moi.


    Alors, tenté?

  • Premières lignes #112

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Pour le pire de E.G. Scott

    Pour le pire.jpg

    Avec un sourire de vainqueur, il monte dans sa BMW rouge sang ; elle démarre en ronronnant, et le bruit des gravillons qui crissent sous ses roues me rappelle la première fois qu’on m’a conduite ici. Les circonstances n’étaient pas du tout les mêmes ; il n’était pas prévu que je m’en aille.

    Cette nuit-là, privée de ma vue par l’obscurité, je comptais sur mes autres sens pour m’indiquer où il m’emmenait. La brise qui soufflait dans les arbres pouvait provenir de l’océan ténébreux et mêlait l’odeur des pins au goût du sel. Mon cœur avait manqué un battement quand j’avais senti la voiture ralentir et entendu les pneus écraser les cailloux ; quand nous nous étions arrêtés, j’ignorais à quel point ma vie allait changer.

    Le son familier du klaxon me ramène devant la maison. Je fais au revoir de la main, et les trois carats jaune vif étincellent à mon doigt sous le soleil de l’après-midi ; la voiture accélère en soulevant une vague de petits cailloux lisses. Il tourne la tête et me fait un clin d’œil ; son beau profil du côté conducteur s’amenuise avec la distance et finit par disparaître. J’ai l’impression que je le reverrai.

    Je franchis le seuil et souris en refermant la porte sur le monde extérieur. Que d’événements pour m’amener à cette étape de mon existence ! C’est ici que je vis désormais.

    Je m’immerge dans la splendeur. Ce qui m’entoure aujourd’hui contraste de façon spectaculaire avec le décor qui se dressait autour de la dalle glacée sur laquelle je gisais cette nuit-là, à peine vivante. La cheminée traversante en pierre monte vertigineusement jusqu’au plafond de cathédrale et au-delà ; les nombreuses fenêtres créent un ravissant effet de prisme sur les planchers. Pendant quelques minutes, je demeure immobile à l’entrée du hall, perdue dans ma contemplation. Le premier étage, entièrement visible du rez-de-chaussée, évoque le chœur d’une église et le vestibule une chaire.

    Je traverse les pièces les unes après les autres en notant lentement tous leurs détails. Je revois la dernière fois où je me suis trouvée ici, dans le noir, souffrant le martyre, sans savoir si j’allais m’en tirer. Chaque centimètre que je parcours prend aujourd’hui une nouvelle signification ; je caresse de la main des bois, des pierres et des granites soigneusement sélectionnés et j’ôte mes chaussures pour sentir les textures merveilleusement diverses sous mes pieds.

    Je passe devant la porte du sous-sol, et je sais qu’il faudra peut-être longtemps avant que je puisse emprunter ces marches sans songer à la première fois où je les ai gravies dans l’obscurité. Mais je suis heureuse d’être de retour, et selon mes conditions. J’ai décidé de laisser les pièces du bas dans le noir et fermées à clé ; c’est désormais l’heure d’entamer une nouvelle vie.

    Une odeur de nettoyant industriel imprègne l’air ; toute trace de ce qui s’est passé a été effacée. Peu importe ; c’est le témoignage du combat difficile que j’ai dû mener. La maison est silencieuse, paisible. J’éprouve une émotion nouvelle et durement gagnée, un bonheur calme, quelque part entre mon cœur et ma gorge.

    Paul est partout, dans les planchers en cerisier, dans les poutres en pin du plafond, dans la vaste baie vitrée qui prend tout l’arrière du bâtiment et qui ouvre sur un décor de forêt dense dominé par le ciel. La maison n’a pas été construite pour moi, et c’est douloureux, mais elle a été bâtie avec amour – et en désespoir de cause.

    Je ferme les yeux et je revois ma première nuit ici. Le bruit du moteur de sa voiture au ralenti, l’obscurité, mon rejet puis mon retour en grâce, nouvelle occasion d’accéder à ce que j’ai toujours désiré.

    Les voies les plus sombres finissent par nous conduire à la lumière.


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #111

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Les gardiens des anges - T01 - Les ailes perdues de Michelle Beck

    Les gardiens des anges T01.jpg


    Octobre 1187

    près de Galway, côte ouest de l’Irlande

    La neige enveloppait la ville et étouffait les sons habituels du port, dont les activités commerciales tournaient au ralenti en cette saison. Un voile d’hibernation s’était posé sur le bourg, si bien que les rues semblaient abandonnées.

    Malgré le froid piquant, Maithias sortit tôt pour retrouver un informateur. Il se devait de maintenir le contact, peu importe le temps.

    Il marchait depuis une heure quand la nervosité le gagna. Il perçut la présence d’une créature inconnue, et qui l’attirait irrésistiblement, comme s’ils étaient liés par un fil imaginaire. Il quitta le chemin, enjamba la congère et s’enfonça dans la forêt. Il avança dans une neige épaisse et dure, le souffle coupé par ce sentiment d’urgence qu’il ressentait, jusqu’à atterrir dans un champ, avec en son milieu, une grange abandonnée.

    Et il vit la créature.

    Étendue contre la porte de la vieille bâtisse, une femme aux cheveux de feu baignait dans une flaque écarlate.

    Captivé par la vision de ce rouge outrageusement planté au cœur de l’hiver, Maithias ne se méfia pas de la jeune femme.

    Ce fut sa première erreur.

    Vêtue comme une paysanne, elle n’avait rien d’une chasseuse, aussi Maithias s’agenouilla sans crainte afin de vérifier si elle respirait encore. Il allait poser deux doigts dans son cou quand elle tourna brusquement la tête et le transperça de ses yeux verts.

    Maithias eut un moment d’hésitation, sa seconde erreur. Son cœur manqua un battement, et l’inconnue en profita. D’un croche-pied, elle le propulsa à terre et glissa une fine lame sous sa gorge. Hypnotisé par son regard émeraude, Maithias reprit ses esprits avec difficulté. Il lui saisit le poignet pour se libérer, et lui arracha le couteau. Ils roulèrent ensemble sur plusieurs mètres, dans un mélange de sang et de neige fondue. Il s’agenouilla et lui bloqua les bras au-dessus de la tête. Une main sur son menton, il la secoua.

    — Qui es-tu ? Qui t’a fait ça ?

    Elle marmonna une réponse incompréhensible. Maithias lui dégagea les cheveux du visage, ses doigts s’attardant sur sa peau bouillante. Il lui fit boire quelques gorgées d’eau de sa gourde. Elle toussa et reprit son souffle en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle l’observait en fronçant les sourcils.

    — Toi… C’est toi… Je t’ai enfin trouvé, murmura-t-elle avant de s’évanouir.

    Maithias glissa ses bras sous ses genoux et la souleva. Elle ne pesait rien, à peine une plume. Il la ramena chez lui pour la soigner, mais aussi pour en savoir plus. C’est en tout cas ce qu’il se disait sur le moment, car elle n’en repartit plus jamais. C’était il y a trois ans.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #110

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Marie-Antoinette de Stefan Szweig

    marie-antoinette.jpg

    Pendant des siècles, sur d’innombrables champs de bataille allemands, italiens et flamands, les Habsbourgs et les Bourbons se sont disputé jusqu’à épuisement l’hégémonie de l’Europe. Enfin, les vieux rivaux reconnaissent que leur jalousie insatiable n’a fait que frayer la voie à d’autres maisons régnantes ; déjà, de l’île anglaise, un peuple hérétique tend la main vers l’empire du monde ; déjà la marche protestante de Brandebourg devient un puissant royaume ; déjà la Russie à demi païenne s’apprête à étendre sa sphère à l’infini : ne vaudrait-il pas mieux faire la paix, finissent par se demander – trop tard, comme toujours – les souverains et leurs diplomates, que de renouveler sans cesse le jeu fatal de la guerre, pour le grand profit de mécréants et de parvenus ? Choiseul, ministre de Louis XV, Kaunitz, conseiller de Marie-Thérèse, concluent une alliance ; et afin qu’elle s’avère durable et ne soit pas un simple temps d’arrêt entre deux guerres, ils proposent d’unir, par les liens du sang, la dynastie des Bourbons à celle des Habsbourgs. La maison de Habsbourg n’a jamais manqué de princesses à marier ; et en ce moment, précisément, elles sont nombreuses et de tous les âges. Les ministres envisagent d’abord d’unir Louis XV, bien qu’il soit grand-père, et en dépit de ses mœurs plus que douteuses, à une princesse habsbourgeoise ; mais le roi très chrétien se réfugie vivement du lit de la Pompadour dans celui de la du Barry. D’autre part, l’empereur Joseph, deux fois veuf, ne manifeste guère le désir de se laisser marier à l’une des trois filles de Louis XV qui ne sont plus toutes jeunes. Il reste donc une troisième combinaison, la plus naturelle, l’union du dauphin adolescent, petit-fils de Louis XV et futur héritier de la couronne de France, à une fille de Marie-Thérèse. En 1766, Marie-Antoinette, âgée alors de onze ans, peut déjà faire l’objet d’un projet sérieux ; le 24 mai de cette année-là, l’ambassadeur d’Autriche mande expressément à l’impératrice : « Le roi s’est expliqué de façon que votre majesté peut regarder le projet comme décidé et assuré. » Mais les diplomates ne seraient pas diplomates s’ils ne mettaient pas leur point d’honneur à rendre difficiles les choses simples, et surtout à retarder savamment toute affaire importante. Des intrigues de cour sont menées des deux côtés, une année passe, une deuxième, une troisième, et Marie-Thérèse, méfiante, non sans raison, craint que pour finir son incommode voisin, Frédéric de Prusse, « le monstre » comme elle l’appelle dans sa franche indignation, n’entrave aussi ce plan, si décisif pour la puissance de l’Autriche, par un de ses artifices machiavéliques ; elle met donc en jeu toute son amabilité, sa passion et sa ruse pour que la cour de France ne puisse pas retirer la promesse à demi donnée. Avec l’obstination inlassable d’une entremetteuse professionnelle, la patience tenace et inflexible dont elle a seule le secret, elle ne cesse pas de faire valoir à Paris les qualités de la princesse ; elle inonde les ambassadeurs de civilités et de présents pour qu’ils rapportent enfin de Versailles une demande en mariage définitive ; plus impératrice que mère, songeant davantage à accroître la puissance de sa maison qu’au bonheur de son enfant, son ambassadeur a beau l’informer que « la nature semble avoir refusé tous dons à Monsieur le Dauphin, que par sa contenance et ses propos ce prince n’annonce qu’un sens très borné, beaucoup de disgrâce et nulle sensibilité », rien ne peut la retenir. D’ailleurs une archiduchesse a-t-elle besoin d’être heureuse, ne suffit-il pas qu’elle devienne reine ? Mais plus Marie-Thérèse met d’ardeur à obtenir un engagement formel, plus Louis XV, en bon psychologue, se réserve ; pendant trois ans il se fait envoyer des portraits et des rapports sur la petite archiduchesse et se déclare en principe favorable au projet de mariage ; mais il ne fait pas la demande tant attendue et ne s’engage pas.


    Alors, tenté?

  • Premières lignes #109

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente La vie est belle et drôle à la fois de Clarisse Sabard

    la vie est drole et belle à la fois.jpg

    19 décembre 2017

    Je hume à pleins poumons l’odeur de feu de bois qui prédomine dans l’air, puis souris.

    Ma grand-mère, enveloppée dans un élégant manteau de laine, dévale les escaliers comme si elle avait vingt ans de moins que son âge réel. Elle a teint ses cheveux comme Mylène Farmer et a appliqué de façon méticuleuse mascara et rouge à lèvres.

    — Ce que je suis heureuse de vous voir, les enfants !

    Violette, la fille de mon frère, s’avance timidement vers elle et se retrouve engloutie entre ses bras volumineux.

    — Eh bien, constate-t-elle en m’enlaçant à mon tour, je suis sûre que tu te nourris mal. Tu as maigri depuis la dernière fois.

    Je vais éviter de lui dire que j’ai trop souvent tendance à sauter le repas du midi à cause de mon travail très prenant, car elle serait capable de venir s’installer chez moi.

    — Et tu ressembles à un vieux phoque fatigué,
    termine-t-elle. Tu ne dors pas assez.

    À l’évidence, ma grand-mère était absente le jour de la distribution de la diplomatie, mais nous avons tous fini par nous y habituer. Ce n’est jamais méchant, c’est juste sa façon d’être.

    Mon frère, Tom, m’envoie un clin d’œil, auquel je réponds par une grimace. Mamie sort une clé de sa poche.

    — Votre mère m’a chargée de vous la remettre.

    — Elle n’est pas là ? s’étonne Tom.

    — Pour le moment, non. Vous feriez bien de vous mettre au chaud. J’ai déposé sur la table de la cuisine des tartelettes aux fruits secs et aux raisins.

    Notre goûter de Noël préféré lorsque nous étions petits ! J’en salive à l’avance ! Nous nous fixons rendez-
    vous pour dîner, chez elle. Ça a du bon, que les demeures soient voisines. Malgré le divorce de mes parents, ma mère et ma grand-mère sont restées en très bons termes, désireuses de maintenir les liens. Tant mieux, je ne me serais pas vue grandir ailleurs que dans cette jolie maison, sur laquelle le lierre grimpe le long de la façade en pierres, soulignant ainsi le bleu éclatant des volets.

    Mon frère introduit la clé dans la serrure. Le parfum de ma mère (Le Premier Parfum, de Lolita Lempicka) me chatouille aussitôt les narines. Elle l’aime tellement qu’elle en vaporise partout. Tom allume la lumière dans l’étroit vestibule.

    — Il fait un froid de canard, ici ! fait-il remarquer. Maman aurait quand même pu laisser un peu de chauffage.

    — Comme c’est trop abusé ! râle Violette en frottant ses mains l’une contre l’autre. Ça va être sympa si on attrape la grippe…

    Cette attitude ressemble peu à ma mère. Sachant que nous arrivions cet après-midi, c’est étonnant qu’elle n’ait pas laissé tourner les radiateurs… Tom se dirige vers la salle à manger et s’affaire à préparer un feu dans la cheminée. Ma nièce et moi laissons les bagages dans l’entrée et nous précipitons vers la cuisine, alléchées par la perspective des tartelettes qui nous y attendent.

    Tom ne tarde pas à nous rejoindre et propose de nous réchauffer avec un chocolat chaud. Évidemment, Violette et moi ne nous faisons pas prier ! Nous nous asseyons autour de la table en hêtre, l’assiette de tartelettes nous tendant les bras. Je me revois, petite, aider Mamie à mélanger sucre, miel et crème épaisse, puis à faire caraméliser le mélange. Cette succulente odeur embaumait alors toute la maison !

     

    Tom dépose devant nous les boissons chaudes et je me réchauffe les mains contre la tasse à tête de renne, lorgnant le motif d’un œil mauvais. On ne sait jamais, des fois que j’aurais oublié que Noël approche.

    Je croque avec gourmandise dans ma tartelette et m’exclame aussitôt, au bord de l’extase :

    — Mon Dieu, que c’est bon !

    Tom envoie un léger coup de coude à sa fille.

    — Tu vas voir que, dans cinq minutes, elle va à nouveau aimer Noël, chambre-t-il.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #108

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Blood Orange de Harriet Tyce

    Blood Orange.jpg

    D'abord, tu allumes une cigarette. La fumée s'enroule et se déroule en volutes qui s'élèvent vers le plafond. Dès la première taffe, elle te prend la gorge, avant de s'infiltrer dans tes poumons et de doucement pénétrer dans ton sang. Les choses sérieuses peuvent commencer.

    Agenouillé sur le canapé, tu noues la corde à la bibliothèque située derrière toi. Le filet de fumée remonte, t'effleure le visage, te pique les yeux.

    Tu poses ta clope dans le cendrier.

    Ensuite, tu entoures la corde d'un foulard en soie, pour atténuer la rugosité, et tu tires dessus, une fois, deux fois, pour vérifier que ça tienne bien. Tu as déjà effectué ce rituel auparavant. Tu as tout vérifié. Tu as tout mesuré, calibré à la perfection. Pas question d'aller trop loin. Une petite mort, rien de plus.

    Et la touche finale, l'orange que tu as disposée sur une assiette. Tu prends le couteau bien aiguisé, avec un manche en bois et une lame d'acier moucheté, et tu l'enfonces dans le fruit. Un demi, un quart, un huitième. La pelure de l'orange, la peau blanche, la chair saignante, rouge ; une vraie palette de coucher de soleil.

    Ce sont là tous les ingrédients dont tu as besoin. Le picotement de la fumée dans l'air. L'enveloppe de soie autour de la corde râpeuse. Les silhouettes qui dansent devant tes yeux. Le bourdonnement du sang dans tes oreilles quand tu te rapproches de ce que tu désires, de plus en plus près, l'agrume sucré sur ta langue qui te ramène en arrière, avant le point de non-retour.

    Tu sais que tu es en sécurité ici, que personne ne viendra te déranger. Rien que toi et le sommet éclatant que tu es sur le point d'atteindre.

    Plus que quelques battements de cœur.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #107

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher

    un bucher sous la neige.jpg

    Édimbourg 18 février 1692

    Jane,

    Je ne me souviens d’aucun hiver qui fût aussi cruel ou me mît à si rude épreuve. Tempêtes de neige et gel sévissent depuis des semaines. Un féroce vent du nord s’infiltre dans ma chambre et tourmente la bougie à la lumière de laquelle j’écris. Par deux fois, elle s’est éteinte. Ce qui va m’obliger à être concis.

    J’ai reçu des nouvelles aussi détestables que le temps.

    Édimbourg grelotte et tousse, mais chuchote aussi. Au long de ses venelles comme sur ses marchés, on parle tout bas de traîtrise et d’une tuerie advenues dans la rude contrée des Highlands. La mort y est souvent violente, mais j’entends dire que les morts en question présentent une particularité méprisable. C’est un véritable massacre, semble-t-il, qu’a subi un clan. Ses hôtes ont trahi sa confiance et tué les gens dans leur lit.

    À soi seul, un tel forfait serait abominable. Mais ce n’est pas tout.

    Jane, on murmure qu’il a été commis par des soldats.

    Mieux que quiconque, tu connais ma façon de penser. Tu connais mes sentiments, et si la chose est vraie – si ce sont des soldats qui ont versé ce sang –, alors ce doit être sur l’ordre du roi (ou l’Orange, l’appellerai-je, le prétendu roi, car il n’est pas le mien).

    Il faut que je me rende dans cette vallée. Elle est sauvage et reculée, dit-on, et la neige en rendra sans doute l’accès difficile, mais c’est mon devoir. Il me faut découvrir ce que je pourrai et le communiquer, mon amour, car si Guillaume est l’instigateur de ce crime cela peut amener sa perte, et notre succès. Tout ce que je souhaite, tu le sais, c’est rétablir le vrai roi sur son trône.

    Prie pour mon entreprise. Demande au Seigneur d’en favoriser l’issue. Prie pour la sauvegarde de tous nos frères en cette cause, car sa défense nous fait courir de grands risques. Et pourrais-tu aussi prier pour un temps plus clément ? Cette neige me donne la toux.

    La bougie coule. Je suis contraint de terminer cette lettre, faute de quoi j’écrirai bientôt à la seule lumière du feu qui ne suffit pas pour mes yeux.

    Avec l’amour de Dieu et le mien,

    Charles

    I

    « La lune en est la souveraine. » du Troène

    Herbier complet Culpeper 1653

    Quand ils viendront me chercher, je penserai à l’extrémité de la corniche du nord, car c’est là que j’ai été le plus heureuse, avec le ciel et le vent, et les collines toutes sombres de mousse ou de l’ombre d’un nuage les survolant. Je reverrai ce moment où un coin de montagne s’éclaire soudain, comme si ce rocher avait été choisi entre tous les autres par le soleil, marqué par ses rayons. Il va briller, puis s’assombrir à nouveau. Je serai là cheveux au vent puis rentrerai chez moi. J’aurai en moi ce rocher éclairé par le soleil. Je le garderai en sécurité.

    Ou bien je penserai à ma course dans la neige. Il n’y avait pas de lune mais je voyais l’étoile du matin, on dit que c’est l’étoile du diable mais c’est aussi celle de l’amour. Elle luisait cette nuit-là, elle luisait très fort. Et moi je courais au-dessous en me répétant que tout aille bien que tout aille bien. Puis j’ai vu les terres en bas qui étaient tellement paisibles, tellement blanches et immobiles et endormies que j’ai pensé que l’étoile avait peut-être entendu, alors tout allait bien, la mort n’approchait pas. C’était une nuit de beauté, à ce moment. La plus grande beauté que j’avais vue de toute ma vie. Ma courte vie.

    Ou encore je penserai à toi.

    Dans mes derniers instants silencieux, je penserai à lui près de moi. Comment, très doucement, il a dit : toi…

    Certains l’appellent un sombre endroit, comme s’il n’y avait rien de bon à trouver dans ces collines. Mais du bon,

    moi je sais qu’elles en étaient pleines. Je grimpais sur les hauteurs enneigées. Je m’accroupissais au bord du loch et je me penchais pour y boire, si bien que mes cheveux flottaient dans l’eau, et je levais la tête pour voir la brume tomber. Par une claire nuit de gel, alors qu’on racontait que tous les loups avaient disparu, j’en ai entendu un qui hurlait du côté de Bidean nam Bian. C’était un cri tellement long et triste que j’ai fermé les yeux en l’entendant. Il pleurait sa propre fin, je crois, ou la nôtre, comme s’il savait. Les nuits là-bas ne ressemblaient à aucune autre. Les collines étaient très noires, des formes découpées dans du drap, le drap du ciel bleu foncé, étoilé. Je connaissais les étoiles, mais pas ces étoiles-là.

    Voilà de quoi elles étaient faites, les nuits. Et les jours, c’étaient des nuages et des rochers. Les jours, c’étaient des sentiers dans l’herbe, et cueillir mes plantes dans des coins détrempés qui me tachaient les mains et laissaient sur moi leur odeur de tourbe. J’étais mouillée, je sentais la tourbe. Des biches suivaient leurs chemins. Je les suivais moi aussi, ou me blottissais dans leurs tanières et le reste de leur chaleur. Je voyais ce que leurs yeux noirs avaient vu avant mes yeux à moi. Les jours là-haut, voilà de quoi ils étaient faits : des petites choses. Par exemple, observer la rivière qui se sépare en deux autour d’un rocher et après se réunit.

    Ce n’était pas sombre. Non.

    L’obscurité, il fallait que je la trouve. Il fallait basculer des rochers ou la chercher dans des grottes. Les nuits d’été pouvaient être tellement claires, tellement remplies de lumière que je me recroquevillais comme une souris, me couvrais les yeux avec la main pour avoir un peu d’obscurité où dormir. C’est comme ça que je dors, même maintenant, recroquevillée.

    Je penserai à ces choses-là. Quand ma vie va finir. Je ne penserai pas aux tirs de mousquets ni à l’odeur qu’on respirait près d’Achnacon. Ni aux corps ensanglantés.

    Je penserai à l’extrémité de la corniche du nord. Au vent qui faisait voler mes cheveux autour de moi. À la vallée que je voyais s’éclairer et s’assombrir sous les nuages, ou au moment où il m’a dit tu m’as changé, debout près de moi. J’ai pensé c’est le bon endroit, en me tenant là. J’ai pensé c’est mon endroit : le mien, car j’étais faite pour lui.

    Il m’attendait, et j’avais fini par le trouver.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #106

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente #Murder de Gretchen McNeil

    #murder.jpg

    Dès que Dee Guerrera ouvrit les paupières et contempla l’entrepôt faiblement éclairé autour d’elle, elle sut qu’elle était foutue.

    Cinquante millions de personnes sont sur le point de me regarder mourir.

    Étendue sur le sol en béton, le froid pénétrant ses vêtements, elle se rappela les événements déments qui l’avaient conduite ici. Trois semaines auparavant, les choses les plus importantes dans sa vie consistaient à s’occuper de ses candidatures à l’université et à s’assurer que quelqu’un l’accompagnerait au bal de fin d’année.

    Puis le cadavre, le procès.

    Elle avait à peine eu le temps de digérer ce qui s’était passé qu’elle s’était retrouvée dans une salle de tribunal, à écouter un jury la déclarer coupable de meurtre avec préméditation.

    Ça s’est passé ce matin ? Hier ? Dee essaya de se rappeler combien de temps s’était écoulé depuis le verdict, mais son esprit était embrouillé, sa respiration laborieuse comme si on l’avait droguée…

    L’huissier de justice. Alors que le juge lisait sa sentence, l’huissier de justice était arrivé derrière elle. Elle s’était attendue à ce qu’on la raccompagne dans sa cellule, mais au lieu de cela, elle avait senti une main sur son poignet, un pincement sur son bras. Sans doute une aiguille. Ils l’avaient endormie pour la transporter à Alcatraz 2.0.

    Alcatraz 2.0. Elle avait entendu le juge prononcer ces mots, mais elle avait encore du mal à y croire. Cette sentence était généralement réservée aux meurtriers les plus tristement célèbres. Ils faisaient parler d’eux. Ils étaient dangereux. Ils obtenaient de bonnes audiences. Dee était une inconnue de dix-sept ans incapable de donner un coup de poing, et encore moins de rester vivante suffisamment longtemps sur Alcatraz 2.0 pour susciter le moindre engouement.

    Pourtant, elle était sur le point de devenir l’attraction vedette de l’émission la plus regardée du pays.

    Youpi ?

    Alcatraz 2.0, l’île dans la baie de San Francisco où les condamnés étaient traqués par des tueurs approuvés par le gouvernement afin de divertir les États-Unis. Le concept était né de l’imagination d’un magnat de la télévision seulement connu sous un pseudonyme : le Postman. Quand une ancienne star de la télé-réalité avait été élue à la présidence du pays, le Postman avait utilisé son influence pour vendre au gouvernement fédéral l’idée de transformer la peine capitale en spectacle. Diffuser les simagrées délirantes des tueurs du Postman – chacun avec sa propre marque de fabrique en matière de meurtre – rappelait non seulement aux citoyens ce qui les attendait s’ils enfreignaient la loi, mais les gardait aussi collés à leurs écrans, devant lesquels ils étaient encore moins susceptibles d’enfreindre ladite loi.

    L’appli Postman avait connu un succès fulgurant. Les fans pouvaient regarder vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept les retransmissions en direct, grâce à des caméras qui couvraient toute l’île. Ils voyaient les détenus « chez eux » dans leurs appartements, « au travail » dans la rue principale d’Alcatraz 2.0 et, bien sûr, lors des exécutions. Une notification avec double sonnerie alertait les utilisateurs d’une exécution en cours, qu’ils pouvaient voir en live ou en replay. Ils pouvaient « booster » leurs vidéos préférées. Rapidement, tous les tueurs du Postman avaient eu leurs propres communautés de fans, forums, goodies, jeux vidéo et jeux de rôle, sans oublier les paris lucratifs contrôlés par Postman Enterprises.

    Les tueurs du Postman étaient tous des célébrités médiatiques, autant que le Président, bien qu’ils soient anonymes et masqués. Il y avait même des théories conspirationnistes qui spéculaient sur les identités secrètes des tueurs. Les sœurs Impitoyables étaient-elles mères de famille dans la vie civile ? La voix d’Al Gaz-Toxique ne ressemblait-elle pas à celle du présentateur du Juste Prix ?

    Tout cela était carrément délirant.


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #105

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Comment ne pas faire pitié à Noël quand on est célibataire de Joanna Bolouri

    comment ne pas faire pitié à noel quand on est célibataire.jpg

    — Bon, dis-moi, tu as rencontré quelqu’un de bien ?

    Ça fait deux ans que ma mère me pose cette question quand je lui téléphone.

    Chaque. Fois.

    Depuis ma rupture avec mon dernier petit ami sérieux, Tomas Segura, un ingénieur ferroviaire – mi-espagnol, mi-homme-enfant, mufle sur les bords, auquel je fais désormais allusion sous le sobriquet affectueux de Tomas la Baltringue –, elle est terrifiée à l’idée que moi, Emily Carson, je puisse être la seule de ses trois imbéciles d’enfants à ne jamais me marier. À ses yeux, le mariage, c’est tout. La famille, c’est tout. Le célibat n’est pas une option, surtout pas pour une prof d’anglais de trente-huit ans sans enfant, qui devrait sérieusement envisager de faire congeler ses ovules avant qu’ils ne finissent par se ratatiner et mourir – ce sont ses mots, pas les miens, et elle s’acharne à les répéter au cas où je n’aurais pas saisi les mille premières fois.

    — Enfin, sérieusement, Emily. Tu ne crois pas que deux ans de célibat, c’est assez long comme ça ? Un jour, tu te réveilleras et tu regretteras d’avoir fait la fine bouche. Tu ne rajeunis pas. Quand j’avais ton âge, tu avais déjà dix-huit ans et j’avais des jumeaux de huit ans !

    — Maman, faut-il vraiment qu’on ait encore cette conversation ? Je ne suis pas toi, je suis une personne complètement différente.

    En soupirant, je me demande pourquoi je me fais endurer ça, mais je connais déjà la réponse : parce que c’est dimanche.

    Le dimanche à 18 heures est le moment où j’autorise son discours moralisateur à parcourir la distance qui sépare le comté des Scottish Borders de mon appartement à Londres ; enfin, sauf quand j’oublie de l’appeler, auquel cas elle me harcèle jusqu’à ce que je décroche pour me demander si je suis morte. Morte ou toujours célibataire ? De son point de vue, les deux cas sont aussi catastrophiques l’un que l’autre.

    D’habitude, ma réponse type – « Non, maman, je n’ai rencontré personne » – est suivie d’un sinistre soupir de déception, ou d’un coup de gueule me rappelant que mon frère, Patrick, a réussi à se trouver une fille charmante, en dépit du fait qu’il soit cruellement dénué de charisme.

    — Seigneur Dieu, il n’arrive même pas à manger la bouche fermée, et lui s’est marié. Quant à ta sœur, elle ne sait même pas écrire son propre nom, pourtant, elle y est parvenue !

    Cette femme me rend dingue à un point tel que, même si j’ai commencé cette conversation dans ma chambre, je me retrouve comme par magie dans ma salle de bains, face à mon reflet exaspéré dans le miroir. Je remarque un cheveu gris au milieu de mes cheveux bruns tressés et l’arrache en vitesse, avant que ma mère ne passe sa main décharnée dans le combiné pour le faire à ma place.

    — Bon sang, maman, grommelé-je, en changeant le téléphone d’oreille pour inspecter le reste de ma chevelure, est-ce que tu aimes tes enfants ? Iona est dyslexique, pas débile – bien sûr qu’elle sait écrire son nom, elle est avocate… Je vois ce que tu veux dire pour Patrick, cependant, autant s’asseoir en face d’un lama. On ne croirait jamais que ces deux-là sont jumeaux, tant ils sont différents. En tout cas, pour répondre à ta question, j’ai une nouvelle à t’annoncer et…

    — Tout ce que je dis, c’est qu’il existe quelqu’un pour tout le monde et…

    Super, maintenant elle va m’expliquer ce que je dois faire.

    — Ce qu’il faut que tu fasses…

    — Maman, l’interromps-je brutalement, je sais ce que tu t’apprêtes à dire, mais j’essaie de t’annoncer que…

    — … c’est d’envisager des hommes que tu ne regarderais pas à la base. C’est ce que j’ai fait avec ton père et…

    — J’ai déjà quelqu’un dans ma vie ! Bon sang, laisse-moi en placer une. Tu as entendu, au moins ? J’ai. Rencontré. Quelqu’un.

    Un bref silence s’installe le temps qu’elle enregistre l’information, et non sans fierté, je me dis : Ça t’en bouche un coin, hein, chère mère ? Je me suis trouvé un nouveau mec, et il est super impressionnant.

    — Rencontré qui ? Un homme ? finit-elle par balbutier.

    — Non, maman, c’est un blaireau.

    — Quoi ? Comment ? Depuis quand ?

    S’il s’agissait de n’importe qui d’autre, je lui raconterais qu’il y a huit mois, j’ai rencontré Robert dans un bar à vin à Soho. Vêtu de son superbe costume Armani, il a fait apporter des verres à notre table, accompagnés d’une carte de visite stipulant « Je suis un crack du marketing », avec son numéro de portable griffonné au dos, puis il est parti le sourire aux lèvres sans me laisser l’occasion de l’examiner de plus près. Tout ce que je savais, c’est qu’il était grand, séduisant et visiblement mystérieux, donc bien évidemment, j’ai tapé son nom sur Google pour m’assurer qu’il n’était pas dans la base de données d’Interpol avant de lui envoyer un message de remerciement pour les verres. Il a répondu presque aussitôt, et il m’a fallu moins de quinze jours pour découvrir qu’il avait quarante-cinq ans, beaucoup de bagou, qu’il travaillait les week-ends, portait du parfum Tom Ford et touchait un salaire presque aussi gros que son pénis. En moins d’un mois, j’étais raide dingue de lui. Si je ne m’adressais pas à ma mère, je préciserais que j’arrive à faire bonne figure devant lui, mais qu’au fond, j’ai déjà décidé de porter nos deux noms une fois que nous serons mariés, et que je préférerais célébrer les noces en Écosse, même si je ne suis pas contre une cérémonie en grande pompe aux jardins de Kew, avant une lune de miel à la Barbade, qui sera tellement romantique qu’il se sentira obligé de me redemander ma main.

    Oui, si j’avais cette conversation avec n’importe qui d’autre, je lui expliquerais que, pour la première fois de ma vie, je vis une relation d’adultes avec un homme responsable et sérieux, qui pourrait m’aider à devenir une femme responsable et sérieuse – bien éloignée de la version actuelle de ma personne, qui trouve normal de se faire des nattes à trente-huit ans. Je lui dirais que je suis folle amoureuse. Puis je referais mention de son pénis. Mais en l’occurrence, il s’agit de ma mère, et comme avec la plupart des mères, laisser filtrer la moindre information donne lieu à un interrogatoire, je me cantonne donc à l’essentiel.

     

    Alors, tentés?