Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Premières lignes

  • Premières lignes #73

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Rouille de Floriane Soulas.

    rouille.jpg

    Violante observait son reflet, éclaté dans les dizaines de miroirs qui tapissaient les murs et le plafond de la chambre. Elle aimait cet instant après les passes où, tant que personne ne parlait, il était encore possible d’oublier qu’elle venait d’ouvrir les cuisses pour une heure de plaisir à prix d’or. Elle savoura ce répit et le silence qui régnait dans la petite chambre, inspira lentement les odeurs de sueur et de parfum bon marché. Ses cheveux châtains dénoués lui chatouillaient le creux de la gorge. Des jetons cliquetèrent en tombant dans un petit bol en fer forgé posé près de la porte d’entrée, et le temps reprit sa course. La jeune fille poussa un soupir discret pour contenir sa frustration. Elle ramena le drap sur sa poitrine menue et frissonnante.
    – Y’a pas à dire, t’es vraiment la meilleure putain de toute cette foutue ville, rigola l’homme en reboutonnant son pantalon.
    – Je suis également la plus chère.
    – Tu vaux bien ton prix.
    L’homme s’avança vers la prostituée et lui saisit la nuque à pleine main pour mieux l’attirer à lui. Violante retint sa respiration quand l’haleine avinée de son client lui fouetta le visage. Elle posa un bras sur son torse tandis qu’il écrasait sa bouche contre la sienne et lui arrachait un gémissement de douleur. La jeune fille sortit les dents et mordit la langue qui fouillait sa bouche avant de se rejeter en arrière, rompant l’étreinte.
    – Hé ! je ne suis pas une de tes souris de trottoir, Angus ! s’exclama-t-elle en massant sa nuque douloureuse. Tu rajouteras un jeton pour ça.
    – Et dangereuse avec ça, marmonna l’homme en essuyant d’un revers de main le mince filet de sang à la commissure de ses lèvres.
    – Tu sais ce qu’on dit, chaton : « Quand tombe la nuit, choisis bien ta souris. »
    Violante s’extirpa du lit et attrapa sa robe qui traînait au sol. Les bras chargés de vêtements, sous le regard lubrique de son client, elle se dirigea vers le petit paravent qui cachait un nécessaire de toilette. Elle se nettoya et se rhabilla prestement, grimaça de douleur lorsque la prothèse qui prolongeait son auriculaire mutilé se prit dans un accroc de son jupon. Alors qu’Angus la regardait d’un air lubrique, elle tira un cordon qui pendait près de la porte. Quelques secondes plus tard, on frappait doucement. Violante alla ouvrir et un automate grinçant en tablier blanc déposa sur le guéridon un plateau où trônaient une bouteille de whisky à moitié vide et un verre, avant de disparaître en silence. Elle lui emboîta le pas, raflant au passage les jetons contenus dans la petite coupelle. Avant de refermer la porte, elle se retourna une dernière fois vers le marin et lui lança avec un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux : « Cadeau de la maison. » Celui-ci la salua en portant un pouce à son front et elle claqua la porte.
    De la musique résonnait depuis le rez-de-chaussée, accompagnée de rires et du murmure des discussions. Violante se concentra sur la poignée de pièces qu’elle tenait dans sa main. Quatre passes en trois heures. Une bonne moyenne, pensa la jeune femme. Elle avait encore le temps d’attraper un homme ou deux avant la fin de la nuit. Ou peut-être de s’éclipser pour rattraper son sommeil en retard. À peine cette idée sacrilège eut-elle traversé son esprit qu’elle perçut des bruits de pas dans l’escalier de service.
    Une démarche lourde qu’elle aurait reconnue entre mille. Elle se redressa d’un bond, rangea son butin dans une petite poche cousue à l’intérieur de son jupon et leva la tête vers Madeleine. Avec ses cheveux noirs striés de gris et ses yeux de rapace enfoncés dans un visage dodu, Madeleine régnait en maîtresse absolue sur
    Les Jardins Mécaniques. Du haut de son mètre soixante-cinq tout en embonpoint, la matrone darda sur Violante un regard venimeux. Elle planta les poings sur ses larges hanches.
    – Qu’est-ce que tu traficotes encore ? Les clients s’impatientent ! Et puis c’est quoi, ces cernes, là ?
    Elle saisit le menton de la jeune femme entre ses doigts épais et lui releva la tête. Violante croisa l’un des nombreux miroirs qui flanquaient le couloir. Deux grands yeux lui rendirent un regard terni par l’inquiétude. Son nez retroussé lui donnait l’air mutin que les clients du bordel semblaient tellement apprécier, une touche enfantine sous ses yeux hantés par l’absence de mémoire, d’identité. Elle n’avait ni la beauté ostentatoire mais un rien classique de Livia, ni les formes généreuses de la rousse Scarlett, ni le mystère androgyne de la discrète Diane. Mais il fallait reconnaître que les traînées sombres qui soulignaient ses paupières lui conféraient un certain charme, comme une aura de défiance qui se reflétait dans ses grands yeux hantés. Violante jugula sa colère et son dégoût et se contenta de hausser dédaigneusement les épaules.
    – Ne tente pas le diable, ma petite souris, la prévint Madeleine. Un claquement de doigts et tu retournes dans la rue.
    Violante suivit le regard de sa patronne, baissé sur son auriculaire manquant. Son doigt avait été remplacé par une prothèse en acier brillant, retenue à son poignet par une mince lanière de cuir.
    – Ça t’a pas réussi la dernière fois.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #72

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Qui je suis de Mindy Mejia dont vous pouvez lire ma chronique ICI

    Qui je suis.jpg

    Fuguer, ça craint.
    J’étais là, à l’endroit même dont j’avais si souvent rêvé pendant les cours de maths, devant le tableau des départs de l’aéroport de Minneapolis, et chaque détail était exactement tel que je me l’étais représenté. Je portais ma tenue de voyage : legging noir, ballerines et sweat-shirt couleur crème, trop grand, qui avalait mes mains et faisait paraître mon cou encore plus long et fin qu’en temps normal. J’avais ma belle valise en cuir et assez d’argent dans mon porte-monnaie pour m’envoler vers tous les endroits que j’avais imaginés. Je pouvais aller n’importe où. Faire tout ce que je voulais. Alors, pourquoi me sentais-je prise au piège ?
    J’avais quitté la maison en douce à 3 heures du matin, en laissant un mot sur la table de la cuisine, qui disait simplement : « À un de ces jours. Je vous aime, Hattie. » Un de ces jours, évidemment, ça pouvait vouloir dire n’importe quand. Dans dix ans peut-être. Je ne savais pas. Peut-être que la douleur ne disparaîtrait jamais. Peut-être que je ne pourrais jamais partir assez loin. Le « Je vous aime, Hattie », c’était un peu trop. Dans ma famille, on n’était pas du genre à laisser des messages d’amour dans toute la maison, mais même si mes parents soupçonnaient un truc louche, jamais ils ne penseraient que j’allais traverser le pays en avion.
    J’entendais presque la voix de maman : Ça ne ressemble pas à Hattie. Il ne lui reste plus que deux mois d’école avant la remise des diplômes et elle joue Lady Macbeth dans la pièce du lycée, bon sang ! Elle était tout excitée.
    Je chassai cette voix imaginaire pour parcourir de nouveau la liste des destinations, en espérant connaître cette exaltation que j’aurais cru ressentir en quittant enfin Pine Valley. Je n’avais pris l’avion qu’une seule fois, quand nous étions allés voir de la famille à Phoenix. Je me souvenais qu’il y avait un tas de boutons et de lumières sur mon siège et que les toilettes ressemblaient à un engin spatial. J’avais voulu commander quelque chose à l’hôtesse qui passait avec son chariot, mais maman avait des pâtes de fruit dans son sac, et c’était tout ce qu’on avait à manger, à part des cacahouètes, et je n’en avais même pas eu. Greg savait que je n’aimais pas ça, et il avait pris les miennes. J’avais été en colère pendant tout le reste du voyage parce que j’étais certaine que j’aurais aimé les cacahouètes de l’avion. C’était il y a huit ans.
    Aujourd’hui, ce serait mon deuxième vol, pour ma deuxième vie.

    Et je n’aurais pas été plantée là, paralysée et pitoyable, s’il y avait eu une place disponible dans l’un des vols à destination de La Guardia ou de JFK. C’était ça le problème quand on décidait, sur un coup de tête, de fuguer la veille de Pâques. L’aéroport ressemblait à un grand magasin le premier jour des soldes et la queue aux contrôles s’étendait jusque dehors, sur le trottoir. Il n’y avait pas de place pour New York avant lundi matin à 6 heures, mais ça faisait trop long à attendre. Il fallait que je quitte cet État dans la journée.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #71

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Nos vies en mille morceaux de Hayley Long

    Nos vies en mille morceau.jpg

    Mon frère Griff et moi, on a longtemps vécu avec notre maison sur le dos.
    On est nés à Londres, on était au jardin d’enfants à Munich, on est entrés à l’école à Shanghai et dans l’adolescence à Barcelone. Quand on est partis vivre à Brooklyn, on s’imaginait être les Anglais les plus cool du quartier. Et on l’était. Surtout parce qu’il n’y avait pas d’autres Anglais.
    Dans ces endroits, on s’est fait des amis du nom de Matilda, Maxim, Ibrahim, Li, Emilio et Lester, qui sont dispersés dans le monde, telles les miettes de notre passé.
    On avait des passeports remplis de tampons, et des canettes de Coca remplies de pièces de monnaie étrangères.
    On savait dire bonjour en plein de langues, et surtout au revoir dans ces mêmes langues.
    Car nos parents, des gens géniaux, avaient sans cesse la bougeotte. Ils étaient profs, et ils partaient enseigner comme ça leur chantait à travers le monde. Ils nous ont emmenés partout avec eux. Ce qui nous allait très bien.
    Jusqu’au jour où tout a changé.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #70

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Le livre des choses perdues de John Connolly dont vous pouvez lire ma chronique ICI

    le livre des choses perdues.jpg

    Il était une fois – car c’est ainsi que toutes les histoires devraient débuter – un petit garçon qui avait perdu sa mère.
    À vrai dire, il avait commencé à la perdre voilà bien longtemps. La maladie qui la rongeait était une chose terrifiante et sournoise, un mal qui la dévorait de l’intérieur, consumant à petit feu sa lumière de sorte qu’au fil des jours ses yeux perdaient un peu de leur éclat et sa peau devenait un peu plus pâle.
    À mesure que sa mère lui était enlevée, morceau par morceau, le garçon devenait de plus en plus inquiet à l’idée de la perdre complètement. Il voulait qu’elle reste. Il n’avait ni frère ni sœur et, s’il aimait son père, il ne serait pas exagéré de dire qu’il aimait sa mère davantage encore. La perspective d’une vie sans elle lui était insoutenable.
    Le garçon, qui se prénommait David, faisait tout ce qu’il pouvait pour que sa mère reste en vie. Il priait. Il s’efforçait d’être gentil afin qu’elle ne soit pas punie pour les erreurs qu’il aurait pu commettre. Il se déplaçait dans la maison en faisant le moins de bruit possible et baissait toujours la voix quand il jouait à la guerre avec ses petits soldats. Il mit au point des rituels et tenta de s’y tenir scrupuleusement car il pensait que le destin de sa mère était, en partie, lié aux actions qu’il accomplissait. Il sortait toujours de son lit en posant d’abord le pied gauche, puis le droit. Il comptait toujours jusqu’à vingt quand il se brossait les dents et il posait toujours sa brosse dès qu’il avait fini de compter. Il touchait toujours les robinets de la salle de bains et les poignées de porte un certain nombre de fois. Les chiffres impairs étaient mauvais et les chiffres pairs très favorables, en particulier le 2, le 4 et le 8. Il se méfiait du 6 car 6 c’est 2 x 3 et 3 apparaît dans le nombre 13, et 13 est le plus mauvais de tous les nombres.
    S’il se cognait la tête quelque part, il la cognait toujours une seconde fois pour respecter les chiffres pairs. Parfois, il était obligé de la cogner encore et encore car elle semblait rebondir contre le mur, ou bien ses cheveux le gênaient et il s’embrouillait dans ses comptes. Bientôt, son crâne était tout endolori et David se sentait pris de vertiges et de nausées. Pendant toute une année, au pire moment de la maladie de sa mère, il transporta chaque matin de sa chambre à la cuisine les mêmes objets, qu’il rapportait chaque soir dans sa chambre : un petit recueil de contes choisis des frères Grimm et un exemplaire corné du magazine The Magnet. Le matin, il disposait soigneusement les livres, bord contre bord, sur sa chaise dans la cuisine, et les plaçait de la même façon le soir sur un coin du tapis de sa chambre. De cette façon, David contribuait à la survie de sa mère.
    Tous les jours, après l’école, il venait s’asseoir à son chevet et, si elle en avait la force, parlait un peu avec elle. Sinon, il se contentait de la regarder dormir, comptant chacune de ses respirations sifflantes et laborieuses, la conjurant de rester avec lui. Souvent, David apportait un livre et, si sa mère était éveillée et que sa tête ne la faisait pas trop souffrir, elle lui demandait de lui lire un passage. Elle avait ses propres livres – des romans sentimentaux, des romans policiers et d’épais volumes habillés de noir aux pages couvertes de lettres minuscules – mais elle préférait que David choisisse des histoires bien plus anciennes : des mythes, des légendes et des contes de fées, des histoires de quêtes et de châteaux dans lesquelles de dangereux animaux sont doués de la parole. David acceptait volontiers. Même si, à douze ans, il n’était plus vraiment un enfant, il éprouvait toujours une certaine tendresse pour ces contes, et plus encore depuis que sa mère semblait apprécier de les entendre lus par lui.
    Avant de tomber malade, la mère de David lui répétait souvent que les histoires étaient vivantes. Pas vivantes comme peuvent l’être les gens, ou même les chiens ou les chats. Les gens sont vivants, qu’on les remarque ou pas ; les chiens ont tendance à nous rappeler qu’ils sont vivants chaque fois qu’ils estiment qu’on ne fait pas assez attention à eux ; quant aux chats, ils excellent dans l’art d’ignorer les gens quand ça les arrange, mais c’est une autre histoire…


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #69

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente La terre qui penche de Carole Martinez

    la terre qui penche.jpg

    À tes côtés, je m’émerveille.
    Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.
    Tu dors, ô mon enfance,
    Et, pour l’éternité, dans la tombe, je veille.
    Tout aurait dû crever quand tu as gagné ton trou, gamine,
    Au lieu de quoi la vie a dominé, sans joie.
    Seule la rivière a tenté quelque chose pour marquer ton départ, ma lumineuse.
    Dans la brume du petit matin, elle a soudain figé ses eaux vertes tout du long, si bien qu’en amont de la Furieuse, les aubes des moulins se sont arrêtées de tourner, comme engluées dans du métal fondu. Dès que l’haleine humide et claire qui la nappait de vapeurs nocturnes est remontée à flanc de coteaux jusqu’à se dissoudre tout à fait dans la chaleur du jour, dès que la rivière est apparue, nue, débarrassée de ses longs voiles laiteux, les meuniers de la vallée ont découvert que la Loue enchanteresse s’était changée en miroir : plus rien ne bougeait dans son lit que le reflet du monde des berges et celui des nuages épars de mai. Alors, à mesure que le jour s’est déplié sur cette terre qui penche, la vie du dehors s’est laissé prendre au piège de sa propre image, étonnée de se voir des contours si nets à la surface des eaux mortes et inquiétantes qu’aucune ondulation ne venait plus troubler. La Loue faisait silence et, jusqu’à ce que les cloches aient sonné sexte, on n’a plus entendu le moindre clapotis contre les pierres. Chut ! Chut ! Même dans les pentes raides des gorges, qui, jamais jusque-là, ni de nuit, ni de jour, n’avaient cessé leurs papotages, les langues d’eau, saisies en pleine course, s’étaient tues. Chut ! Chut !
    Rien ne semblait pouvoir briser le sortilège qui avait pétrifié la rivière. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait, de quelque enchantement !
    Ce matin qui a suivi la fin de notre histoire, mon éclatante, le vent lui-même a renoncé à remuer la surface plombée de la Loue. Aucune de ses caresses ne pouvait froisser l’enveloppe, lisse à pleurer, de la belle serpente. Nul sillage ne ridait cette étrange peau de métal qu’elle s’était forgée en une nuit. Ni frisson sous les ongles des araignées d’eau, ni tressaillement aux frôlements bleus d’une libellule, ni efflorescence sous les branches basses. La Loue ne prenait plus plaisir à lécher ses berges, plus de va-et-vient sur le sable ou la pierre, plus d’ondoiements dans sa chevelure d’algues, plus de soupirs, plus un souffle. Rien ne scintillait à sa surface. Le soleil, qui se faufilait entre les arbres pour la rejoindre, se glaçait à son contact. L’astre était réduit à un cercle blanc, sans feux.
     
    De quelle douleur espérait-elle se prémunir en métamorphosant sa nudité en armure, alors qu’aucune lame n’aurait pu la blesser, la trancher, la désunir ?
    Tous ceux qui, pour leur malheur, se sont interrogés en regardant la rivière arrêtée ce matin de mai, tous ceux-là, comme épris de leur image, sont restés, fascinés, au bord du gouffre dans lequel a fini par vibrer un monde second où ils avaient leur place, un autre monde dont la surface de la Loue leur montrait la voie.
    Il faut les comprendre ces rustres qui jamais ne s’étaient vus au miroir et qui observaient les détails de leurs traits et leur stature pour la première fois. Quelle surprise ! Quel ravissement ! Et même les plus laids n’ont plus bougé, attendant face à eux-mêmes, sans comprendre.
    Comme les hommes sont attentifs quand on leur parle d’eux !
     
    Seul le vieux jardinier que la tristesse avait conduit sur la grève aux fées et qui espérait quelque secours de la contemplation de l’onde, quelque rêverie consolatrice, lui seul, le muet, le doyen, le plus faible d’entre tous, a réussi à s’arracher à l’envoûtement. Pudiquement, il s’est détourné du maigre visage de bois sec, qui le fixait depuis l’autre versant du monde et dont il connaissait si bien la peine, et, flairant la mort, il a gravi lentement la sente pour gagner le château des Murmures et alerter les hommes. Ses jambes se raidissaient davantage à chaque pas, les cailloux roulaient sous ses pieds et sa canne s’accrochait aux racines, se prenait dans des trous. Arrivé à mi-chemin, il s’est arrêté plus longtemps pour reprendre son souffle et, comprenant qu’il ne pouvait pas exiger davantage de sa vieille carcasse et qu’il devrait attendre un moment avant de poursuivre son ascension, il s’est assis sur une grosse pierre. À peine installé, il a senti son cœur se serrer en apercevant les jeunes femmes qui dévalaient la pente leurs paniers de linge à la main ou sur la tête : il fallait qu’elles rebroussent chemin, ces toutes belles, qu’elles remettent leur lessive à plus tard ! Mais aucune d’elles n’a voulu entendre ses gestes confus de vieux fou. Ses grands bras décharnés qui s’agitaient et les pauvres sons qu’il tentait d’articuler avaient si peu de sens qu’elles ont ri de sa pantomime, les pauvrettes, et lui ont offert le muguet et les coucous qu’elles avaient piqués sur leur corsage ou dans leurs cheveux avant de poursuivre leur route en lui envoyant des baisers. La peste était passée, elle ne tuait plus personne ! Il n’y avait plus rien à craindre, ce beau printemps l’avait chassée. Le monde n’était pas mort ! Le jardinier aurait voulu courir à leur suite pour les retenir, mais il ne vivait plus au même rythme que cette jeunesse et avait renoncé depuis bien longtemps à attraper les demoiselles, si mignonnes fussent-elles. Et comment empêcher l’enfance de galoper joyeusement dans la pente ? Il s’est contenté de porter leur petit bouquet à ses narines et il a cherché à démêler l’odeur de leur peau de celle du muguet, en les regardant s’éloigner, ces toutes jeunes femmes auxquelles il avait donné en secret des noms de plantes et qui gambadaient gaiement vers leur fin. Le parfum de leur chair se laissait déjà étouffer par celui des fleurs sauvages, les coquelicots eux-mêmes faneraient moins vite qu’elles. Quel gâchis !

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #68

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente La légende des quatre de Cassandra O'Donnell dont vous pouvez lire ma chronique ICI

    La légende des quatre.jpg

    La lumière du jour commençait déjà à rosir pour annoncer le soir qui approchait. Un vent léger soufflait entre les arbres, faisant bouger en douceur les feuilles sur les branches. Mika courait, le museau collé au sol et la terre défilant sous ses pattes. Plus il avançait, plus l’odeur de sa proie saturait l’air et plus il avait du mal à contenir l’excitation qui le gagnait. Le sanglier était tout près maintenant, sa senteur était si forte que le jeune tigre parvenait à peine à se contrôler. Doucement, tu ne dois pas l’effrayer, songea-t-il en ralentissant soudain le rythme tandis qu’il atteignait le bord de la clairière. Puis, se glissant à travers les fourrés, il se mit à avancer silencieusement en espérant ne pas se faire repérer. La bête était énorme et un solitaire de cet âge pouvait se révéler extrêmement dangereux. Une seule erreur de sa part, une seule, et il risquait de se faire tuer. Tapi dans les hautes herbes, le petit tigre gratta nerveusement la surface rêche de ses griffes sur le sol et prit tranquillement le temps de l’observer. Gris-brun, le cou massif, l’arrière-train large et les défenses acérées, l’animal était plutôt impressionnant. Mais Mika s’en moquait. Il était parfaitement décidé à tenter sa chance. Tendant les muscles de ses pattes, il s’apprêtait à bondir sur sa proie quand il sentit soudain une main le tirer brusquement en arrière.
    — Non !
    Le sanglier, effrayé, se mit aussitôt à détaler et Mika, frustré de voir la bête lui échapper, se tourna vers le garçon brun aux yeux émeraude qui le tenait fermement au-dessus du sol et lui assena un coup de griffe.
    — Eh ! On se calme, d’accord ? Tu sais très bien que tu es beaucoup trop petit pour t’attaquer à un sanglier adulte, c’est trop risqué, soupira celui-ci en n’accordant même pas un regard au filet de sang qui s’écoulait à travers son pantalon déchiré.
    Le jeune tigre poussa un feulement de protestation et leva les yeux vers son grand frère en faisant onduler ses oreilles rondes. Petit ? Petit ? Oh bien sûr, il n’avait rien à voir avec Bregan. Son aîné, sous sa forme animale, mesurait déjà pas loin de 2 mètres, pesait près de 400 kilos et pouvait tuer un bœuf ou un cheval d’un seul coup de patte. Mais même si Mika était encore loin d’être aussi puissant, il était agile, discret, il pouvait grimper sur n’importe quel arbre et tenir bien plus de temps à la course que la plupart des adultes.
    — Allez, il est l’heure de rentrer, ajouta Bregan en lui ébouriffant gentiment la fourrure.
    Rentrer ? Sans même ramener une proie à la maison ? Alors là, pas question, songea Mika avant de balayer du regard les environs. La plupart des tigres préféraient chasser la nuit et possédaient une excellente vision nocturne, mais maman le jugeait encore trop jeune pour le laisser vagabonder avec les grands de 10 ou 12 ans. Or Mika trouvait ça profondément injuste, et il en avait plus qu’assez d’être traité comme un bébé. Il devait absolument prouver sa valeur et, pour ça, il ne pouvait pas se permettre de rentrer bredouille. Non, pas cette fois.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #67

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente La cité du ciel de Amy Ewing dont vous pouvez lire ma chronique ICI

    La cité du ciel.jpg

    Nous sommes les Céruléennes. Notre sang est magique.
    Les mères de Sera le lui répétaient depuis sa naissance. Elles le lui enseignèrent avant même qu’elle ne parle, ne pense par elle-même ou ne comprenne ce que ça signifie. Toutes les enfants céruléennes savaient que la magie coulait dans leurs veines ; que leur sang possédait des vertus curatives et qu’il créait entre elles une connexion des plus intimes.
    Aujourd’hui toutefois, cette magie n’était d’aucun secours à Sera.
    Dans le bois nébuleux, il faisait froid ; c’était le seul endroit de la Cité du Ciel où l’air n’était pas parfaitement tempéré. L’herbe craquela sous ses pieds nus lorsqu’elle se pencha pour saisir une poignée de filaments de nuage accrochés aux feuilles noires d’un arbre nébuleux. Des filaments aussi fins qu’une toile d’araignée. Les cheveux d’ange lui échappèrent des mains pour aller se fixer sur une feuille plus en hauteur, hors de sa portée.
    — Zut !
    Deux filles proches d’elle poussèrent un petit cri de surprise. Koreen lui décocha un regard perspicace. Rejetant sa chevelure bleu vif dans son dos, elle enroula son nuage jusqu’à former un fil des plus délicats, comme pour montrer l’exemple à Sera. Celle-ci baissa les yeux sur sa robe en fils de nuage, celle que sa mère céladon lui avait confectionnée ; elle sut qu’elle n’arriverait jamais à tisser assez de nuages pour s’en fabriquer une elle-même.
    — Ne cherche pas à les attraper, lui conseilla Leela, qui quitta son métier à tisser où elle avait déjà réuni une épaisse bobine de fil prête à être convertie en tissu. Laisse-les venir à toi.
    — Facile à dire pour toi, rétorqua Sera. Voilà trois semaines qu’on travaille dans ce bois et je n’ai fait aucun progrès.
    — On passera bientôt aux mines de gemmes d’étoiles, répondit Leela. Peut-être que tu y trouveras ta vocation.
    Leela était la meilleure amie de Sera. Sa seule amie, à vrai dire. Sa fougue, ses emportements incontrôlables et ses questions incessantes n’avaient pas l’air de la déranger. Pas plus que ses accès de rire frénétiques qui effrayaient même les oiseaux dans la volière.
    Leela la regarda, pleine d’espoir. Sera ne put se résoudre à lui dire qu’elle ne se croyait pas taillée non plus pour la chasse aux pierres précieuses. Elle ignorait quel rôle lui était destiné dans la Cité. Et bientôt, elle allait avoir dix-huit ans, elle deviendrait adulte. Elle craignait que la grande prêtresse ne lui attribue par défaut une place de novice au temple. C’était bien le dernier endroit au monde où Sera s’imaginait. Elle adorait Mère Soleil, évidemment, toutefois elle ne voyait pas l’intérêt de passer ses journées à chanter des cantiques en son honneur et à nettoyer le temple.
    Mais son éducation était terminée. Cela faisait un an que sa mère céladon avait cessé de l’instruire. Ensemble, les jeunes Céruléennes s’étaient initiées aux diverses tâches de la Cité du Ciel. Sa mère céladon espérait la voir marcher dans ses pas et développer un goût pour le tissage de nuages. C’était d’ailleurs elle qui avait fabriqué toutes les robes de sa fille. Sa mère orange voulait qu’elle prononce ses vœux, mais c’était peu probable – Sera arrivait systématiquement en retard à la messe et aux prières du soir. Sa mère violine jouait la plus douce des musiques à la harpe – on lui réclamait toujours un morceau lors des grandes occasions. Mais Sera n’ayant aucun talent musical, elle ne lui avait jamais mis la pression. En outre, Sera était trop turbulente pour la volière ; elle s’ennuyait au pâturage lorsqu’elle devait surveiller le troupeau de moutons de brume ; et elle n’avait pas la patience de s’occuper des abeilles dans le rucher.
    — Peut-être que Sera sera la première Céruléenne à n’avoir aucune vocation, fit remarquer Koreen d’un ton mielleux et cependant teinté d’acidité.
    Treena et Daina échangèrent un regard. Daina avait déjà trouvé sa vocation, s’occuper des vergers, et elle avait reçu la bénédiction de la grande prêtresse. Sa mission débuterait bientôt. Sera était quasi sûre que Treena demanderait à travailler avec les sages-femmes d’un jour à l’autre.
    — Bien sûr qu’elle va trouver sa vocation, rétorqua sèchement Leela.
    — Mais ce n’est pas encore le cas, souligna Daina.
    — Pour moi non plus, répliqua Leela du tac au tac.
    — Oui, mais…
    — J’aimerais m’occuper du cordon, l’interrompit Sera.
    Elle ignorait d’où lui étaient venues ces paroles, mais une fois qu’elle les eut prononcées, elle sut que c’était vrai. Les autres filles la dévisagèrent d’un air ahuri comme s’il venait de lui pousser une deuxième tête.
    — Le cordon ? répéta Elorin, perplexe.
    — Personne ne s’occupe du cordon, railla Koreen. Ça fait des années et des années qu’on n’a pas eu besoin de s’en occuper. C’est justement pour cette raison qu’on a amarré notre Cité à la planète du dessous.
    La Cité du Ciel n’avait rien de comparable aux autres planètes de l’univers. Pour commencer, ce n’était pas une planète à part entière. Elle n’était pas ronde comme un ballon mais plate, un disque ovale flottant avec un temple en son centre et un jardin tentaculaire à ses deux extrémités. Une fine membrane de magie l’englobait comme une coquille d’œuf, la protégeant du danger et sécurisant ses rebords pour empêcher les Céruléennes imprudentes de s’égarer et de tomber dans l’espace. Comme il n’y avait ni pluie ni neige ni aucune saison discernable, la Cité devait s’arrimer à une planète au moyen d’un lien, une fine chaîne magique constituée de maillons or, argent et bleu, invisible à l’œil humain mais parfaitement visible aux Céruléennes. Ce cordon alimentait la Cité, qui tirait ses nutriments de la planète à laquelle elle était attachée, il en aspirait les minéraux et les molécules de toutes sortes comme l’herbe puise l’eau dans le sol. Grâce à cela, le Grand Estuaire était rempli et les vergers arrosés. L’air était pur et les animaux en bonne santé.
    D’après la mère céladon de Sera, le voyage qui les avait conduites vers cette planète avait été semé d’embûches. Il remontait à presque neuf cents ans, à la suite de la Grande Tristesse. La vie des Céruléennes avait alors changé de manière irrévocable. Il leur avait fallu si longtemps pour trouver l’orbe vert-bleu-marron qui gravitait au-dessous de la Cité que l’Estuaire s’était quasiment asséché, que les champs de fleurs de lune avaient fané et presque disparu et que les moutons de brume avaient commencé à mourir.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #66

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Il court, il court, le furet de M.J. Arlidge

    il court il court le furet.jpg

    Venu de la mer, le brouillard noyait la ville. Il l’enveloppait comme une armée d’envahisseurs, effaçait tous les repères, masquait la lune, Southampton devenant un endroit insolite et troublant.
    Silence de mort dans la zone industrielle d’Empress Road. Les ateliers de carrosserie avaient fermé, les mécaniciens et les employés du supermarché étaient partis, et les prostituées prenaient petit à petit leur place. En brassière et minijupe, elles tiraient sur leur cigarette, gagnant un soupçon de chaleur pour se protéger du froid glacial. Elles arpentaient la rue et s’efforçaient de vendre leur corps, même si dans l’obscurité elles ressemblaient davantage à des spectres décharnés qu’à des objets de désir.
    Le type roula lentement, balaya du regard la rangée de junkies à moitié nues. Il tâcha de voir à qui il avait affaire, en reconnut quelques-unes çà et là, sans y attacher d’importance. Ce n’était pas elles qui l’intéressaient. Ce soir, il visait quelque chose qui sortait de l’ordinaire.
    Il était partagé entre l’espoir, la peur et la frustration. Voilà des jours qu’il ne pensait qu’à ça. Il était si près du but à présent. Oui, mais si tout ça n’était qu’une fable, une chimère ? Il aplatit la main sur le volant. Elle devait nécessairement être là.
    Personne. Personne. Pers…
    Elle était là ! Toute seule, adossée au mur couvert de graffitis. Il se sentit brusquement surexcité. Elle dégageait quelque chose de particulier. Elle n’était pas en train d’examiner ses ongles, de fumer ou de papoter, elle se contentait d’attendre ; d’attendre qu’il se passe quelque chose.
    Il quitta la route, se gara à l’écart le long d’un grillage. Il lui fallait être prudent, ne rien laisser au hasard. Il regarda s’il y avait de l’activité alentour, mais le brouillard les avait désormais complètement isolés. À croire qu’il ne restait plus qu’eux deux sur terre.
    Il traversa résolument la route et se dirigea vers elle, puis se reprit et ralentit. Pas question de se précipiter, il se devait d’apprécier et de savourer la chose. L’attente se révélait parfois plus agréable que l’acte en lui-même, il le savait d’expérience. Il lui fallait prendre son temps. Dans les jours à venir, il aurait envie de revivre tout cela aussi précisément que possible.
    En toile de fond, une rangée de maisons abandonnées. Plus personne ne voulant habiter ici, ces baraques étaient vides et insalubres. Jonchées d’aiguilles usagées et de matelas encore plus sales, elles servaient de repaire aux fumeurs de crack et faisaient office d’asile de nuit. La fille leva les yeux et le regarda venir vers elle, à travers sa lourde frange. Elle s’écarta du mur en silence, lui désigna d’un signe de tête la masure la plus proche, puis y pénétra, sans autre forme de procès. Comme si elle se résignait à son sort. Comme si elle savait.
    Il pressa l’allure pour la rattraper, obsédé par son dos, ses jambes et ses talons ; son excitation était de plus en plus forte. Il l’entendait déjà crier et le supplier… Il accéléra quand elle s’engouffra dans le noir. Il n’y avait plus de temps à perdre.
    Le parquet craqua lorsqu’il entra. La maison à l’abandon était exactement comme il l’avait imaginée dans ses fantasmes. Une odeur d’humidité lui assaillit les narines ; ici, tout était pourri. Il se dépêcha d’entrer dans le salon, devenu un véritable dépotoir de strings et de capotes. Aucune trace d’elle. Alors comme ça, ils allaient jouer au chat et à la souris ?
    Dans la cuisine, personne. Il pivota sur ses talons, ressortit et emprunta l’escalier pour monter au second étage, ne cessant de regarder à droite et à gauche si sa proie était là.
    Il entra sans hésiter dans la chambre. Un lit moisi, une fenêtre cassée, un pigeon mort. Mais toujours aucun signe de la fille.
    La fureur le disputait maintenant à la concupiscence. Pour qui se prenait-elle, à l’emmerder ainsi ? Ce n’était qu’une putain, une petite merde ! Ah ça, elle le paierait cher.
    Il poussa la porte de la salle de bains, ça ne donna rien, fit demi-tour et se rendit dans l’autre chambre. Il allait la lui massacrer, sa petite gueule à la c…
    Sa tête bascula soudain en arrière. La douleur l’envahit ; on lui tirait violemment les cheveux pour l’obliger à reculer, à reculer… Il n’arrivait plus à respirer ; on lui collait un chiffon sur la bouche et le nez. Une odeur âcre lui chatouilla les narines, il réagit trop tard. Il se débattit de son mieux, mais déjà il tombait dans les pommes. Tout devint noir.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #65

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Je sais où tu es de Claire Kendall dont vous pouvez lire ma chronique ICI

    je sais ou tu es.jpg

    Lundi 2 février, 7 h 45

    C’est toi. Bien sûr. C’est toujours toi. Quelqu’un me rattrape et quand je me retourne, c’est toi que je vois. Je savais que ce serait toi, et pourtant je perds l’équilibre sur la neige gelée. Je me relève en titubant. Il y a des cercles humides sur mes collants au niveau des genoux. L’humidité transperce mes mitaines.
    N’importe quelle personne sensée resterait chez elle par un froid aussi glacial, à supposer qu’elle ait le choix. Mais pas toi. Tu es sorti faire un petit tour. Tu tends le bras pour m’aider à retrouver mon équilibre, tu me demandes si ça va. Je m’écarte en me débrouillant pour rester stable sur mes deux pieds.
    Je sais que tu m’espionnes sans doute depuis que je suis sortie de chez moi. Je ne peux pas m’empêcher de te demander ce que tu fais ici, même si je sais que tu ne me donneras pas la vraie raison.
    Tes paupières cillent, comme l’autre fois. Signe de nervosité chez toi. « Je me promenais, Clarissa, tout simplement. » Tu vis dans un village à huit kilomètres d’ici, mais peu importe. Tes lèvres blanchissent. Tu les mords, comme si tu devinais qu’elles ont perdu leur peu de couleur et que tu essayais de faire affluer le sang. « C’était bizarre, cette manière de te comporter vendredi au boulot, Clarissa. De quitter la salle de conférence subitement. On s’est tous dit la même chose. »
    Cette façon que tu as de répéter mon prénom, ça me donne envie de crier. Le tien est devenu laid pour moi. J’essaie de l’empêcher d’entrer dans ma tête, comme si cela allait miraculeusement t’empêcher toi d’entrer dans ma vie. Mais il revient à pas de loup. Il s’impose. Exactement comme toi. À chaque fois.
    Deuxième personne. Singulier. Présent. Voilà ce que tu es. Dans tous les sens possibles.
    Mon silence ne te décourage pas. « Tu n’as pas décroché de tout le week-end. Tu n’as répondu qu’à un seul de mes textos, et encore, de façon guère aimable. Qu’est-ce que tu fais dehors par un froid pareil, Clarissa ? »
    Je ne vois pas plus loin que l’instant présent. Je dois me débarrasser de toi. T’empêcher de me suivre jusqu’à la gare et de deviner où je vais. Si je t’ignore, ça ne me mènera à rien, là, maintenant ; dans la vraie vie, les conseils qu’ils donnent dans leurs brochures ne marchent pas. Je doute de trouver quoi que ce soit qui marche avec toi.
    « Je suis malade. » Mensonge. « C’est pour ça que je suis partie vendredi. Il faut que je sois chez le médecin avant huit heures. »
    « Tu es la seule femme de ma connaissance à être jolie même malade. »
    Je commence pour de vrai à me sentir mal. « J’ai de la fièvre. J’ai vomi toute la nuit. »
    Tu approches la main de ma joue, comme pour vérifier ma température. J’ai un brusque mouvement de recul.
    « Je t’accompagne. » Ta main est restée en l’air, rappel maladroit de ton geste déplacé. « Tu ne devrais pas rester seule. » Tu ponctues ta phrase en laissant retomber ta main lourdement.
    « Je ne veux pas que tu attrapes ce que j’ai. » Malgré ce que je viens de dire, je crois avoir conservé un ton calme.
    « Laisse-moi prendre soin de toi, Clarissa. Il gèle – tu ne devrais pas être dehors par ce froid avec tes cheveux mouillés – tu vas attraper mal. » Tu sors ton portable. « J’appelle un taxi. »
    De nouveau tu m’as coincée. Avec la barrière métallique noire derrière moi je ne peux pas reculer davantage. Je risquerais de glisser dessous – et la route est à un mètre en contrebas. Je fais un pas sur le côté, me repositionne, mais malgré cela, tu m’écrases. Tu as l’air tellement imposant dans cette doudoune grise.
    L’ourlet de ton jean est trempé à force de traîner dans la neige – toi non plus tu ne prends pas soin de toi. Tes oreilles et ton nez sont rouge vif dans ce froid glacial. Les miens aussi, je suppose. Tes cheveux châtains sont ternes, alors que tu viens sans doute de les laver. Fermée, crispée, ta bouche ne se détend jamais.
    Un sentiment de pitié pour toi m’envahit sournoisement, malgré mes efforts pour me protéger et garder mes distances. Toi aussi tu dois être en manque de sommeil. Parler avec méchanceté, même à toi, voilà qui va à l’encontre de la gentillesse que mes parents m’ont enseignée. Et puis de toute façon, si je me montre impolie, tu n’en disparaîtras pas pour autant. Je sais pertinemment que tu feras semblant de ne pas avoir entendu et que tu me suivras. Et ça, je ne le veux pour rien au monde.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #64

    Premières lignes.jpg

    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Ce que murmure la mer de Claire Carabas dont vous pouvez lire ma chronique ICI

    ce que murmure la mer.jpg

    Je suis la dernière fille du roi des océans.
    Depuis la nuit des temps, les légendes de ma glorieuse famille fascinent tous ceux qui les écoutent. Personne, même sur la terre, ne peut ignorer notre nom. Notre puissance s'étend jusqu'aux profondeurs qui vous resteront à jamais inconnues et sur des immensités que vous ne savez pas imaginer. Je garde les clefs de ces mondes. J'en connais les secrets. Je veille sur tous les trésors qui y ont sombré. Je nage au-dessus de mers de pierreries, de perles et d'or. Mes coffres regorgent de sesterces, de piastres, de pistoles, de liards, de doublons, de sols et d'écus... Il n'y a pas d'époque, pas de lieux qui ne m'aient livré ses monnaies. Tous les peuples terrestres payent leur tribut. Les statues destinées aux plus beaux jardins, les théières en argent, les fines porcelaines bordées de dentelles bleues, les vins dans leur flacon, les poteries, les tiares façonnées pour des reines, c'est moi qui les possède.
    Je règne sur les créatures les plus puissantes du monde. Je commande aux dauphins, aux pieuvres et aux baleines. Les requins se prosternent dans mon sillage. Les raies suivent mon cortège. Mes sujets sont multitudes. Des monstres insoupçonnés, des anges de grâce, des lutins minuscules, des géants titanesques se côtoient dans un monde dont vous ignorez les règles. C'est moi qui les régis. Un geste de ma main déclenche des tempêtes. Je gouverne vagues, tourbillons, courants, marées, flux et reflux, embruns et écumes. Ma colère balaie tout, ma splendeur vous fascine.
    J'organise des festins au cœur de mes palais. Mes fêtes ont le faste des plus grandes cours. Les conques font résonner leur corps au plus profond des eaux. Des algues épicées éclatent sous les dents. Les oursins et les huîtres sont aussi au menu. À ma table, je reçois des penseurs, des savants, des artistes. Et à la fin des soirées, ils se mélangent pour danser au son du chant amer des baleines.
    Parfois, je monte à la surface. Tout le long du chemin, la sagesse me répète que je ne devrais pas. Ma place est sur mon trône, auprès de mes sujets, mais je ne peux pas m’empêcher de franchir la frontière. Je sais pourtant ce qu'il coûte de vouloir savoir. Ma tête crève le plafond de la dernière vague. Je suis seule, écrasée dans l'eau par le poids de l'air. Je monte seule, toujours, sans soldat, sans arme. Je défends que quiconque m'accompagne. Je suis déjà si chargée de ma peine...
    Je quitte mon monde, une fois de plus, pour aller à la rencontre du vôtre. Je m'approche des lumières qui ceinturent vos rivages. Je respire l'odeur de votre terre, de vos plantes et de vos feux. Je longe vos côtes. Je peux nager longtemps. Inlassable, je fends l'eau. Je cherche ce chant à nul autre pareil. Ce chant que les femmes adressent à leurs hommes perdus.
    Il y a, sur chaque côte de la terre, une femme qui chante et qui pleure l'absent. Ce chant m'attire, irrépressiblement. Je m'approche des femmes. Je n'ai pas peur qu'elles me voient. Elles sont toutes à leur chant. Rien ne les distrait de leur peine. Ni le soleil qui sautille sur les vagues, ni la nuit qui les berce dans son velours, ni même les sirènes. Leurs larmes se déversent dans la mer. Moi, j'ai tant pleuré déjà ! Alors, gare à moi si je les écoute trop. La nostalgie me prend. Je me sens presque humaine.

     

    Alors, tentés?