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Premières lignes - Page 2

  • Premières lignes #111

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Les gardiens des anges - T01 - Les ailes perdues de Michelle Beck

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    Octobre 1187

    près de Galway, côte ouest de l’Irlande

    La neige enveloppait la ville et étouffait les sons habituels du port, dont les activités commerciales tournaient au ralenti en cette saison. Un voile d’hibernation s’était posé sur le bourg, si bien que les rues semblaient abandonnées.

    Malgré le froid piquant, Maithias sortit tôt pour retrouver un informateur. Il se devait de maintenir le contact, peu importe le temps.

    Il marchait depuis une heure quand la nervosité le gagna. Il perçut la présence d’une créature inconnue, et qui l’attirait irrésistiblement, comme s’ils étaient liés par un fil imaginaire. Il quitta le chemin, enjamba la congère et s’enfonça dans la forêt. Il avança dans une neige épaisse et dure, le souffle coupé par ce sentiment d’urgence qu’il ressentait, jusqu’à atterrir dans un champ, avec en son milieu, une grange abandonnée.

    Et il vit la créature.

    Étendue contre la porte de la vieille bâtisse, une femme aux cheveux de feu baignait dans une flaque écarlate.

    Captivé par la vision de ce rouge outrageusement planté au cœur de l’hiver, Maithias ne se méfia pas de la jeune femme.

    Ce fut sa première erreur.

    Vêtue comme une paysanne, elle n’avait rien d’une chasseuse, aussi Maithias s’agenouilla sans crainte afin de vérifier si elle respirait encore. Il allait poser deux doigts dans son cou quand elle tourna brusquement la tête et le transperça de ses yeux verts.

    Maithias eut un moment d’hésitation, sa seconde erreur. Son cœur manqua un battement, et l’inconnue en profita. D’un croche-pied, elle le propulsa à terre et glissa une fine lame sous sa gorge. Hypnotisé par son regard émeraude, Maithias reprit ses esprits avec difficulté. Il lui saisit le poignet pour se libérer, et lui arracha le couteau. Ils roulèrent ensemble sur plusieurs mètres, dans un mélange de sang et de neige fondue. Il s’agenouilla et lui bloqua les bras au-dessus de la tête. Une main sur son menton, il la secoua.

    — Qui es-tu ? Qui t’a fait ça ?

    Elle marmonna une réponse incompréhensible. Maithias lui dégagea les cheveux du visage, ses doigts s’attardant sur sa peau bouillante. Il lui fit boire quelques gorgées d’eau de sa gourde. Elle toussa et reprit son souffle en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle l’observait en fronçant les sourcils.

    — Toi… C’est toi… Je t’ai enfin trouvé, murmura-t-elle avant de s’évanouir.

    Maithias glissa ses bras sous ses genoux et la souleva. Elle ne pesait rien, à peine une plume. Il la ramena chez lui pour la soigner, mais aussi pour en savoir plus. C’est en tout cas ce qu’il se disait sur le moment, car elle n’en repartit plus jamais. C’était il y a trois ans.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #110

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    Cette semaine, je vous présente Marie-Antoinette de Stefan Szweig

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    Pendant des siècles, sur d’innombrables champs de bataille allemands, italiens et flamands, les Habsbourgs et les Bourbons se sont disputé jusqu’à épuisement l’hégémonie de l’Europe. Enfin, les vieux rivaux reconnaissent que leur jalousie insatiable n’a fait que frayer la voie à d’autres maisons régnantes ; déjà, de l’île anglaise, un peuple hérétique tend la main vers l’empire du monde ; déjà la marche protestante de Brandebourg devient un puissant royaume ; déjà la Russie à demi païenne s’apprête à étendre sa sphère à l’infini : ne vaudrait-il pas mieux faire la paix, finissent par se demander – trop tard, comme toujours – les souverains et leurs diplomates, que de renouveler sans cesse le jeu fatal de la guerre, pour le grand profit de mécréants et de parvenus ? Choiseul, ministre de Louis XV, Kaunitz, conseiller de Marie-Thérèse, concluent une alliance ; et afin qu’elle s’avère durable et ne soit pas un simple temps d’arrêt entre deux guerres, ils proposent d’unir, par les liens du sang, la dynastie des Bourbons à celle des Habsbourgs. La maison de Habsbourg n’a jamais manqué de princesses à marier ; et en ce moment, précisément, elles sont nombreuses et de tous les âges. Les ministres envisagent d’abord d’unir Louis XV, bien qu’il soit grand-père, et en dépit de ses mœurs plus que douteuses, à une princesse habsbourgeoise ; mais le roi très chrétien se réfugie vivement du lit de la Pompadour dans celui de la du Barry. D’autre part, l’empereur Joseph, deux fois veuf, ne manifeste guère le désir de se laisser marier à l’une des trois filles de Louis XV qui ne sont plus toutes jeunes. Il reste donc une troisième combinaison, la plus naturelle, l’union du dauphin adolescent, petit-fils de Louis XV et futur héritier de la couronne de France, à une fille de Marie-Thérèse. En 1766, Marie-Antoinette, âgée alors de onze ans, peut déjà faire l’objet d’un projet sérieux ; le 24 mai de cette année-là, l’ambassadeur d’Autriche mande expressément à l’impératrice : « Le roi s’est expliqué de façon que votre majesté peut regarder le projet comme décidé et assuré. » Mais les diplomates ne seraient pas diplomates s’ils ne mettaient pas leur point d’honneur à rendre difficiles les choses simples, et surtout à retarder savamment toute affaire importante. Des intrigues de cour sont menées des deux côtés, une année passe, une deuxième, une troisième, et Marie-Thérèse, méfiante, non sans raison, craint que pour finir son incommode voisin, Frédéric de Prusse, « le monstre » comme elle l’appelle dans sa franche indignation, n’entrave aussi ce plan, si décisif pour la puissance de l’Autriche, par un de ses artifices machiavéliques ; elle met donc en jeu toute son amabilité, sa passion et sa ruse pour que la cour de France ne puisse pas retirer la promesse à demi donnée. Avec l’obstination inlassable d’une entremetteuse professionnelle, la patience tenace et inflexible dont elle a seule le secret, elle ne cesse pas de faire valoir à Paris les qualités de la princesse ; elle inonde les ambassadeurs de civilités et de présents pour qu’ils rapportent enfin de Versailles une demande en mariage définitive ; plus impératrice que mère, songeant davantage à accroître la puissance de sa maison qu’au bonheur de son enfant, son ambassadeur a beau l’informer que « la nature semble avoir refusé tous dons à Monsieur le Dauphin, que par sa contenance et ses propos ce prince n’annonce qu’un sens très borné, beaucoup de disgrâce et nulle sensibilité », rien ne peut la retenir. D’ailleurs une archiduchesse a-t-elle besoin d’être heureuse, ne suffit-il pas qu’elle devienne reine ? Mais plus Marie-Thérèse met d’ardeur à obtenir un engagement formel, plus Louis XV, en bon psychologue, se réserve ; pendant trois ans il se fait envoyer des portraits et des rapports sur la petite archiduchesse et se déclare en principe favorable au projet de mariage ; mais il ne fait pas la demande tant attendue et ne s’engage pas.


    Alors, tenté?

  • Premières lignes #109

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    Cette semaine, je vous présente La vie est belle et drôle à la fois de Clarisse Sabard

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    19 décembre 2017

    Je hume à pleins poumons l’odeur de feu de bois qui prédomine dans l’air, puis souris.

    Ma grand-mère, enveloppée dans un élégant manteau de laine, dévale les escaliers comme si elle avait vingt ans de moins que son âge réel. Elle a teint ses cheveux comme Mylène Farmer et a appliqué de façon méticuleuse mascara et rouge à lèvres.

    — Ce que je suis heureuse de vous voir, les enfants !

    Violette, la fille de mon frère, s’avance timidement vers elle et se retrouve engloutie entre ses bras volumineux.

    — Eh bien, constate-t-elle en m’enlaçant à mon tour, je suis sûre que tu te nourris mal. Tu as maigri depuis la dernière fois.

    Je vais éviter de lui dire que j’ai trop souvent tendance à sauter le repas du midi à cause de mon travail très prenant, car elle serait capable de venir s’installer chez moi.

    — Et tu ressembles à un vieux phoque fatigué,
    termine-t-elle. Tu ne dors pas assez.

    À l’évidence, ma grand-mère était absente le jour de la distribution de la diplomatie, mais nous avons tous fini par nous y habituer. Ce n’est jamais méchant, c’est juste sa façon d’être.

    Mon frère, Tom, m’envoie un clin d’œil, auquel je réponds par une grimace. Mamie sort une clé de sa poche.

    — Votre mère m’a chargée de vous la remettre.

    — Elle n’est pas là ? s’étonne Tom.

    — Pour le moment, non. Vous feriez bien de vous mettre au chaud. J’ai déposé sur la table de la cuisine des tartelettes aux fruits secs et aux raisins.

    Notre goûter de Noël préféré lorsque nous étions petits ! J’en salive à l’avance ! Nous nous fixons rendez-
    vous pour dîner, chez elle. Ça a du bon, que les demeures soient voisines. Malgré le divorce de mes parents, ma mère et ma grand-mère sont restées en très bons termes, désireuses de maintenir les liens. Tant mieux, je ne me serais pas vue grandir ailleurs que dans cette jolie maison, sur laquelle le lierre grimpe le long de la façade en pierres, soulignant ainsi le bleu éclatant des volets.

    Mon frère introduit la clé dans la serrure. Le parfum de ma mère (Le Premier Parfum, de Lolita Lempicka) me chatouille aussitôt les narines. Elle l’aime tellement qu’elle en vaporise partout. Tom allume la lumière dans l’étroit vestibule.

    — Il fait un froid de canard, ici ! fait-il remarquer. Maman aurait quand même pu laisser un peu de chauffage.

    — Comme c’est trop abusé ! râle Violette en frottant ses mains l’une contre l’autre. Ça va être sympa si on attrape la grippe…

    Cette attitude ressemble peu à ma mère. Sachant que nous arrivions cet après-midi, c’est étonnant qu’elle n’ait pas laissé tourner les radiateurs… Tom se dirige vers la salle à manger et s’affaire à préparer un feu dans la cheminée. Ma nièce et moi laissons les bagages dans l’entrée et nous précipitons vers la cuisine, alléchées par la perspective des tartelettes qui nous y attendent.

    Tom ne tarde pas à nous rejoindre et propose de nous réchauffer avec un chocolat chaud. Évidemment, Violette et moi ne nous faisons pas prier ! Nous nous asseyons autour de la table en hêtre, l’assiette de tartelettes nous tendant les bras. Je me revois, petite, aider Mamie à mélanger sucre, miel et crème épaisse, puis à faire caraméliser le mélange. Cette succulente odeur embaumait alors toute la maison !

     

    Tom dépose devant nous les boissons chaudes et je me réchauffe les mains contre la tasse à tête de renne, lorgnant le motif d’un œil mauvais. On ne sait jamais, des fois que j’aurais oublié que Noël approche.

    Je croque avec gourmandise dans ma tartelette et m’exclame aussitôt, au bord de l’extase :

    — Mon Dieu, que c’est bon !

    Tom envoie un léger coup de coude à sa fille.

    — Tu vas voir que, dans cinq minutes, elle va à nouveau aimer Noël, chambre-t-il.

     

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  • Premières lignes #108

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    Cette semaine, je vous présente Blood Orange de Harriet Tyce

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    D'abord, tu allumes une cigarette. La fumée s'enroule et se déroule en volutes qui s'élèvent vers le plafond. Dès la première taffe, elle te prend la gorge, avant de s'infiltrer dans tes poumons et de doucement pénétrer dans ton sang. Les choses sérieuses peuvent commencer.

    Agenouillé sur le canapé, tu noues la corde à la bibliothèque située derrière toi. Le filet de fumée remonte, t'effleure le visage, te pique les yeux.

    Tu poses ta clope dans le cendrier.

    Ensuite, tu entoures la corde d'un foulard en soie, pour atténuer la rugosité, et tu tires dessus, une fois, deux fois, pour vérifier que ça tienne bien. Tu as déjà effectué ce rituel auparavant. Tu as tout vérifié. Tu as tout mesuré, calibré à la perfection. Pas question d'aller trop loin. Une petite mort, rien de plus.

    Et la touche finale, l'orange que tu as disposée sur une assiette. Tu prends le couteau bien aiguisé, avec un manche en bois et une lame d'acier moucheté, et tu l'enfonces dans le fruit. Un demi, un quart, un huitième. La pelure de l'orange, la peau blanche, la chair saignante, rouge ; une vraie palette de coucher de soleil.

    Ce sont là tous les ingrédients dont tu as besoin. Le picotement de la fumée dans l'air. L'enveloppe de soie autour de la corde râpeuse. Les silhouettes qui dansent devant tes yeux. Le bourdonnement du sang dans tes oreilles quand tu te rapproches de ce que tu désires, de plus en plus près, l'agrume sucré sur ta langue qui te ramène en arrière, avant le point de non-retour.

    Tu sais que tu es en sécurité ici, que personne ne viendra te déranger. Rien que toi et le sommet éclatant que tu es sur le point d'atteindre.

    Plus que quelques battements de cœur.

     

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  • Premières lignes #107

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    Cette semaine, je vous présente Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher

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    Édimbourg 18 février 1692

    Jane,

    Je ne me souviens d’aucun hiver qui fût aussi cruel ou me mît à si rude épreuve. Tempêtes de neige et gel sévissent depuis des semaines. Un féroce vent du nord s’infiltre dans ma chambre et tourmente la bougie à la lumière de laquelle j’écris. Par deux fois, elle s’est éteinte. Ce qui va m’obliger à être concis.

    J’ai reçu des nouvelles aussi détestables que le temps.

    Édimbourg grelotte et tousse, mais chuchote aussi. Au long de ses venelles comme sur ses marchés, on parle tout bas de traîtrise et d’une tuerie advenues dans la rude contrée des Highlands. La mort y est souvent violente, mais j’entends dire que les morts en question présentent une particularité méprisable. C’est un véritable massacre, semble-t-il, qu’a subi un clan. Ses hôtes ont trahi sa confiance et tué les gens dans leur lit.

    À soi seul, un tel forfait serait abominable. Mais ce n’est pas tout.

    Jane, on murmure qu’il a été commis par des soldats.

    Mieux que quiconque, tu connais ma façon de penser. Tu connais mes sentiments, et si la chose est vraie – si ce sont des soldats qui ont versé ce sang –, alors ce doit être sur l’ordre du roi (ou l’Orange, l’appellerai-je, le prétendu roi, car il n’est pas le mien).

    Il faut que je me rende dans cette vallée. Elle est sauvage et reculée, dit-on, et la neige en rendra sans doute l’accès difficile, mais c’est mon devoir. Il me faut découvrir ce que je pourrai et le communiquer, mon amour, car si Guillaume est l’instigateur de ce crime cela peut amener sa perte, et notre succès. Tout ce que je souhaite, tu le sais, c’est rétablir le vrai roi sur son trône.

    Prie pour mon entreprise. Demande au Seigneur d’en favoriser l’issue. Prie pour la sauvegarde de tous nos frères en cette cause, car sa défense nous fait courir de grands risques. Et pourrais-tu aussi prier pour un temps plus clément ? Cette neige me donne la toux.

    La bougie coule. Je suis contraint de terminer cette lettre, faute de quoi j’écrirai bientôt à la seule lumière du feu qui ne suffit pas pour mes yeux.

    Avec l’amour de Dieu et le mien,

    Charles

    I

    « La lune en est la souveraine. » du Troène

    Herbier complet Culpeper 1653

    Quand ils viendront me chercher, je penserai à l’extrémité de la corniche du nord, car c’est là que j’ai été le plus heureuse, avec le ciel et le vent, et les collines toutes sombres de mousse ou de l’ombre d’un nuage les survolant. Je reverrai ce moment où un coin de montagne s’éclaire soudain, comme si ce rocher avait été choisi entre tous les autres par le soleil, marqué par ses rayons. Il va briller, puis s’assombrir à nouveau. Je serai là cheveux au vent puis rentrerai chez moi. J’aurai en moi ce rocher éclairé par le soleil. Je le garderai en sécurité.

    Ou bien je penserai à ma course dans la neige. Il n’y avait pas de lune mais je voyais l’étoile du matin, on dit que c’est l’étoile du diable mais c’est aussi celle de l’amour. Elle luisait cette nuit-là, elle luisait très fort. Et moi je courais au-dessous en me répétant que tout aille bien que tout aille bien. Puis j’ai vu les terres en bas qui étaient tellement paisibles, tellement blanches et immobiles et endormies que j’ai pensé que l’étoile avait peut-être entendu, alors tout allait bien, la mort n’approchait pas. C’était une nuit de beauté, à ce moment. La plus grande beauté que j’avais vue de toute ma vie. Ma courte vie.

    Ou encore je penserai à toi.

    Dans mes derniers instants silencieux, je penserai à lui près de moi. Comment, très doucement, il a dit : toi…

    Certains l’appellent un sombre endroit, comme s’il n’y avait rien de bon à trouver dans ces collines. Mais du bon,

    moi je sais qu’elles en étaient pleines. Je grimpais sur les hauteurs enneigées. Je m’accroupissais au bord du loch et je me penchais pour y boire, si bien que mes cheveux flottaient dans l’eau, et je levais la tête pour voir la brume tomber. Par une claire nuit de gel, alors qu’on racontait que tous les loups avaient disparu, j’en ai entendu un qui hurlait du côté de Bidean nam Bian. C’était un cri tellement long et triste que j’ai fermé les yeux en l’entendant. Il pleurait sa propre fin, je crois, ou la nôtre, comme s’il savait. Les nuits là-bas ne ressemblaient à aucune autre. Les collines étaient très noires, des formes découpées dans du drap, le drap du ciel bleu foncé, étoilé. Je connaissais les étoiles, mais pas ces étoiles-là.

    Voilà de quoi elles étaient faites, les nuits. Et les jours, c’étaient des nuages et des rochers. Les jours, c’étaient des sentiers dans l’herbe, et cueillir mes plantes dans des coins détrempés qui me tachaient les mains et laissaient sur moi leur odeur de tourbe. J’étais mouillée, je sentais la tourbe. Des biches suivaient leurs chemins. Je les suivais moi aussi, ou me blottissais dans leurs tanières et le reste de leur chaleur. Je voyais ce que leurs yeux noirs avaient vu avant mes yeux à moi. Les jours là-haut, voilà de quoi ils étaient faits : des petites choses. Par exemple, observer la rivière qui se sépare en deux autour d’un rocher et après se réunit.

    Ce n’était pas sombre. Non.

    L’obscurité, il fallait que je la trouve. Il fallait basculer des rochers ou la chercher dans des grottes. Les nuits d’été pouvaient être tellement claires, tellement remplies de lumière que je me recroquevillais comme une souris, me couvrais les yeux avec la main pour avoir un peu d’obscurité où dormir. C’est comme ça que je dors, même maintenant, recroquevillée.

    Je penserai à ces choses-là. Quand ma vie va finir. Je ne penserai pas aux tirs de mousquets ni à l’odeur qu’on respirait près d’Achnacon. Ni aux corps ensanglantés.

    Je penserai à l’extrémité de la corniche du nord. Au vent qui faisait voler mes cheveux autour de moi. À la vallée que je voyais s’éclairer et s’assombrir sous les nuages, ou au moment où il m’a dit tu m’as changé, debout près de moi. J’ai pensé c’est le bon endroit, en me tenant là. J’ai pensé c’est mon endroit : le mien, car j’étais faite pour lui.

    Il m’attendait, et j’avais fini par le trouver.

     

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  • Premières lignes #106

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    Cette semaine, je vous présente #Murder de Gretchen McNeil

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    Dès que Dee Guerrera ouvrit les paupières et contempla l’entrepôt faiblement éclairé autour d’elle, elle sut qu’elle était foutue.

    Cinquante millions de personnes sont sur le point de me regarder mourir.

    Étendue sur le sol en béton, le froid pénétrant ses vêtements, elle se rappela les événements déments qui l’avaient conduite ici. Trois semaines auparavant, les choses les plus importantes dans sa vie consistaient à s’occuper de ses candidatures à l’université et à s’assurer que quelqu’un l’accompagnerait au bal de fin d’année.

    Puis le cadavre, le procès.

    Elle avait à peine eu le temps de digérer ce qui s’était passé qu’elle s’était retrouvée dans une salle de tribunal, à écouter un jury la déclarer coupable de meurtre avec préméditation.

    Ça s’est passé ce matin ? Hier ? Dee essaya de se rappeler combien de temps s’était écoulé depuis le verdict, mais son esprit était embrouillé, sa respiration laborieuse comme si on l’avait droguée…

    L’huissier de justice. Alors que le juge lisait sa sentence, l’huissier de justice était arrivé derrière elle. Elle s’était attendue à ce qu’on la raccompagne dans sa cellule, mais au lieu de cela, elle avait senti une main sur son poignet, un pincement sur son bras. Sans doute une aiguille. Ils l’avaient endormie pour la transporter à Alcatraz 2.0.

    Alcatraz 2.0. Elle avait entendu le juge prononcer ces mots, mais elle avait encore du mal à y croire. Cette sentence était généralement réservée aux meurtriers les plus tristement célèbres. Ils faisaient parler d’eux. Ils étaient dangereux. Ils obtenaient de bonnes audiences. Dee était une inconnue de dix-sept ans incapable de donner un coup de poing, et encore moins de rester vivante suffisamment longtemps sur Alcatraz 2.0 pour susciter le moindre engouement.

    Pourtant, elle était sur le point de devenir l’attraction vedette de l’émission la plus regardée du pays.

    Youpi ?

    Alcatraz 2.0, l’île dans la baie de San Francisco où les condamnés étaient traqués par des tueurs approuvés par le gouvernement afin de divertir les États-Unis. Le concept était né de l’imagination d’un magnat de la télévision seulement connu sous un pseudonyme : le Postman. Quand une ancienne star de la télé-réalité avait été élue à la présidence du pays, le Postman avait utilisé son influence pour vendre au gouvernement fédéral l’idée de transformer la peine capitale en spectacle. Diffuser les simagrées délirantes des tueurs du Postman – chacun avec sa propre marque de fabrique en matière de meurtre – rappelait non seulement aux citoyens ce qui les attendait s’ils enfreignaient la loi, mais les gardait aussi collés à leurs écrans, devant lesquels ils étaient encore moins susceptibles d’enfreindre ladite loi.

    L’appli Postman avait connu un succès fulgurant. Les fans pouvaient regarder vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept les retransmissions en direct, grâce à des caméras qui couvraient toute l’île. Ils voyaient les détenus « chez eux » dans leurs appartements, « au travail » dans la rue principale d’Alcatraz 2.0 et, bien sûr, lors des exécutions. Une notification avec double sonnerie alertait les utilisateurs d’une exécution en cours, qu’ils pouvaient voir en live ou en replay. Ils pouvaient « booster » leurs vidéos préférées. Rapidement, tous les tueurs du Postman avaient eu leurs propres communautés de fans, forums, goodies, jeux vidéo et jeux de rôle, sans oublier les paris lucratifs contrôlés par Postman Enterprises.

    Les tueurs du Postman étaient tous des célébrités médiatiques, autant que le Président, bien qu’ils soient anonymes et masqués. Il y avait même des théories conspirationnistes qui spéculaient sur les identités secrètes des tueurs. Les sœurs Impitoyables étaient-elles mères de famille dans la vie civile ? La voix d’Al Gaz-Toxique ne ressemblait-elle pas à celle du présentateur du Juste Prix ?

    Tout cela était carrément délirant.


    Alors, tentés?

  • Premières lignes #105

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    Cette semaine, je vous présente Comment ne pas faire pitié à Noël quand on est célibataire de Joanna Bolouri

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    — Bon, dis-moi, tu as rencontré quelqu’un de bien ?

    Ça fait deux ans que ma mère me pose cette question quand je lui téléphone.

    Chaque. Fois.

    Depuis ma rupture avec mon dernier petit ami sérieux, Tomas Segura, un ingénieur ferroviaire – mi-espagnol, mi-homme-enfant, mufle sur les bords, auquel je fais désormais allusion sous le sobriquet affectueux de Tomas la Baltringue –, elle est terrifiée à l’idée que moi, Emily Carson, je puisse être la seule de ses trois imbéciles d’enfants à ne jamais me marier. À ses yeux, le mariage, c’est tout. La famille, c’est tout. Le célibat n’est pas une option, surtout pas pour une prof d’anglais de trente-huit ans sans enfant, qui devrait sérieusement envisager de faire congeler ses ovules avant qu’ils ne finissent par se ratatiner et mourir – ce sont ses mots, pas les miens, et elle s’acharne à les répéter au cas où je n’aurais pas saisi les mille premières fois.

    — Enfin, sérieusement, Emily. Tu ne crois pas que deux ans de célibat, c’est assez long comme ça ? Un jour, tu te réveilleras et tu regretteras d’avoir fait la fine bouche. Tu ne rajeunis pas. Quand j’avais ton âge, tu avais déjà dix-huit ans et j’avais des jumeaux de huit ans !

    — Maman, faut-il vraiment qu’on ait encore cette conversation ? Je ne suis pas toi, je suis une personne complètement différente.

    En soupirant, je me demande pourquoi je me fais endurer ça, mais je connais déjà la réponse : parce que c’est dimanche.

    Le dimanche à 18 heures est le moment où j’autorise son discours moralisateur à parcourir la distance qui sépare le comté des Scottish Borders de mon appartement à Londres ; enfin, sauf quand j’oublie de l’appeler, auquel cas elle me harcèle jusqu’à ce que je décroche pour me demander si je suis morte. Morte ou toujours célibataire ? De son point de vue, les deux cas sont aussi catastrophiques l’un que l’autre.

    D’habitude, ma réponse type – « Non, maman, je n’ai rencontré personne » – est suivie d’un sinistre soupir de déception, ou d’un coup de gueule me rappelant que mon frère, Patrick, a réussi à se trouver une fille charmante, en dépit du fait qu’il soit cruellement dénué de charisme.

    — Seigneur Dieu, il n’arrive même pas à manger la bouche fermée, et lui s’est marié. Quant à ta sœur, elle ne sait même pas écrire son propre nom, pourtant, elle y est parvenue !

    Cette femme me rend dingue à un point tel que, même si j’ai commencé cette conversation dans ma chambre, je me retrouve comme par magie dans ma salle de bains, face à mon reflet exaspéré dans le miroir. Je remarque un cheveu gris au milieu de mes cheveux bruns tressés et l’arrache en vitesse, avant que ma mère ne passe sa main décharnée dans le combiné pour le faire à ma place.

    — Bon sang, maman, grommelé-je, en changeant le téléphone d’oreille pour inspecter le reste de ma chevelure, est-ce que tu aimes tes enfants ? Iona est dyslexique, pas débile – bien sûr qu’elle sait écrire son nom, elle est avocate… Je vois ce que tu veux dire pour Patrick, cependant, autant s’asseoir en face d’un lama. On ne croirait jamais que ces deux-là sont jumeaux, tant ils sont différents. En tout cas, pour répondre à ta question, j’ai une nouvelle à t’annoncer et…

    — Tout ce que je dis, c’est qu’il existe quelqu’un pour tout le monde et…

    Super, maintenant elle va m’expliquer ce que je dois faire.

    — Ce qu’il faut que tu fasses…

    — Maman, l’interromps-je brutalement, je sais ce que tu t’apprêtes à dire, mais j’essaie de t’annoncer que…

    — … c’est d’envisager des hommes que tu ne regarderais pas à la base. C’est ce que j’ai fait avec ton père et…

    — J’ai déjà quelqu’un dans ma vie ! Bon sang, laisse-moi en placer une. Tu as entendu, au moins ? J’ai. Rencontré. Quelqu’un.

    Un bref silence s’installe le temps qu’elle enregistre l’information, et non sans fierté, je me dis : Ça t’en bouche un coin, hein, chère mère ? Je me suis trouvé un nouveau mec, et il est super impressionnant.

    — Rencontré qui ? Un homme ? finit-elle par balbutier.

    — Non, maman, c’est un blaireau.

    — Quoi ? Comment ? Depuis quand ?

    S’il s’agissait de n’importe qui d’autre, je lui raconterais qu’il y a huit mois, j’ai rencontré Robert dans un bar à vin à Soho. Vêtu de son superbe costume Armani, il a fait apporter des verres à notre table, accompagnés d’une carte de visite stipulant « Je suis un crack du marketing », avec son numéro de portable griffonné au dos, puis il est parti le sourire aux lèvres sans me laisser l’occasion de l’examiner de plus près. Tout ce que je savais, c’est qu’il était grand, séduisant et visiblement mystérieux, donc bien évidemment, j’ai tapé son nom sur Google pour m’assurer qu’il n’était pas dans la base de données d’Interpol avant de lui envoyer un message de remerciement pour les verres. Il a répondu presque aussitôt, et il m’a fallu moins de quinze jours pour découvrir qu’il avait quarante-cinq ans, beaucoup de bagou, qu’il travaillait les week-ends, portait du parfum Tom Ford et touchait un salaire presque aussi gros que son pénis. En moins d’un mois, j’étais raide dingue de lui. Si je ne m’adressais pas à ma mère, je préciserais que j’arrive à faire bonne figure devant lui, mais qu’au fond, j’ai déjà décidé de porter nos deux noms une fois que nous serons mariés, et que je préférerais célébrer les noces en Écosse, même si je ne suis pas contre une cérémonie en grande pompe aux jardins de Kew, avant une lune de miel à la Barbade, qui sera tellement romantique qu’il se sentira obligé de me redemander ma main.

    Oui, si j’avais cette conversation avec n’importe qui d’autre, je lui expliquerais que, pour la première fois de ma vie, je vis une relation d’adultes avec un homme responsable et sérieux, qui pourrait m’aider à devenir une femme responsable et sérieuse – bien éloignée de la version actuelle de ma personne, qui trouve normal de se faire des nattes à trente-huit ans. Je lui dirais que je suis folle amoureuse. Puis je referais mention de son pénis. Mais en l’occurrence, il s’agit de ma mère, et comme avec la plupart des mères, laisser filtrer la moindre information donne lieu à un interrogatoire, je me cantonne donc à l’essentiel.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #104

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.

    Cette semaine, je vous présente Everless de Sara Holland

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    Presque tous les habitants de Sempéra trouvent la forêt effrayante, à cause des vieilles histoires de fées capables de figer le temps contenu dans leur sang ou de sorcières pouvant les vider de leurs années d’un simple chuchotis. On raconte même que l’esprit de l’Alchimiste hante ces bois, et qu’il est assez puissant pour emprisonner des éternités entières dans un souffle.

    Moi, ce ne sont pas les fées qui m’effraient. La forêt recèle des dangers bien réels – des voleurs en embuscade, portant poignard acéré et poudre alchimique à la ceinture, prêts à saigner du temps à quiconque ose s’aventurer loin de son village. On les nomme les saigneurs. C’est à cause d’eux que papa n’aime pas que j’aille chasser, mais nous n’avons pas le choix. En hiver, de toute façon, les sous-bois ne sont pas assez denses pour offrir une cachette aux brigands, et aucun chant d’oiseau ne couvre les bruits de leurs pas.

    De plus, je connais ces bois mieux que personne. J’ai toujours adoré m’y promener, flâner sous les branches enchevêtrées qui masquent le soleil et forment un rempart contre le vent cinglant. Je pourrais y passer mes journées, ou marcher sans plus m’arrêter parmi les arbres miroitants de givre et de glace, sous les rais de soleil effilés comme des dagues. Et disparaître.

    Tu parles ! Jamais je n’abandonnerai mon père, surtout s’il est…

    – Ne dis pas de bêtises, m’interromps-je.

    Ce mensonge gèle dans l’air glacial et retombe comme de la neige. Je le chasse d’un coup de pied.

    Papa raconte que certains arbres sont vieux de mille ans, qu’ils étaient déjà là bien avant la naissance de tous les habitants peuplant le royaume aujourd’hui, avant même que la reine accède au trône, ou que l’Alchimiste et l’Envoûteuse transforment le temps en sang et en métal – si tant est qu’une telle époque ait jamais existé. Ces arbres seront encore debout quand nous aurons tous quitté ce monde. Pourtant, ce ne sont pas des prédateurs comme les loups ou les hommes. Les racines qui s’étendent sous mes pieds ne vivent pas depuis des siècles en aspirant les forces des autres plantes jusqu’à ce qu’elles se flétrissent et deviennent grises. Et l’on ne peut pas les saigner pour en extraire leur temps.

    Si seulement nous ressemblions davantage aux arbres.

    Le vieux mousquet de papa pèse sur mon dos, lourd et inutile. J’ai eu beau marcher des lieues, je n’ai pas croisé de gibier. Dans quelques heures, il fera nuit, et les marchands baisseront l’un après l’autre la toile de leur étal. Bientôt, je serai obligée de rentrer au bourg et de me rendre chez l’extracteur de temps. J’avais espéré que la chasse me calmerait, me donnerait du courage pour ce qui m’attend, mais j’ai encore plus peur qu’avant de partir.

    Demain, nous devrons régler le loyer de notre chaumière de Crofton. Comme tous les mois, la famille Gerling renflouera ses coffres avec notre fer-de-sang, au prétexte que nous lui sommes redevables pour la protection qu’elle nous apporte. Pour les terres qu’elle nous prête. Le mois dernier, nous n’avons pas pu payer, mais nous nous en sommes tirés avec un avertissement du percepteur – parce que papa semblait trop mal en point, et moi trop jeune –, mais ce n’était pas un geste de charité de sa part. Ce mois-ci, il exigera le double, peut-être même plus. Maintenant que j’ai dix-sept ans, l’âge légal pour donner ses années à saigner, je sais que je n’ai plus le choix.

    S’il a toute sa tête, papa sera très en colère.

    J’essaie une dernière fois, me dis-je, alors que j’atteins un ruisseau qui serpente entre les arbres. Le cours d’eau gelé ne gazouille pas, mais, sous la surface, j’aperçois un frétillement vert, brun et doré – une truite, qui remonte quelque courant invisible. Bien vivante sous la couche de glace.

    Je m’agenouille en vitesse et brise la pellicule dure d’un coup de crosse. J’attends que les ondulations de l’eau se calment et qu’un scintillement d’écailles apparaisse, assez désespérée pour implorer l’Envoûteuse en silence. Le fer-de-sang que cette truite me rapportera entamera à peine les dettes de papa, mais je ne veux pas rentrer bredouille au marché. C’est hors de question.

    Je me concentre, j’adjure mon cœur de s’apaiser.

    Et là, comme cela se produit souvent, tout semble ralentir. Non, ce n’est pas qu’une impression. Les branches cessent bel et bien de bruisser au vent. Même les plus discrets des crépitements de la neige en train de fondre s’arrêtent, comme si la forêt retenait sa respiration. Je baisse les yeux vers l’eau trouble, où je distingue un miroitement blafard – emprisonné lui aussi dans le souffle du temps. Avant que ce moment ait pu s’interrompre, je plonge les mains dans le ruisseau.

    Le froid glacial me fait l’effet d’un coup de fouet, se répand dans mes bras et engourdit mes doigts. Le poisson se fige, frappé de stupeur, comme s’il voulait que je l’attrape.

    Quand je referme les doigts sur ses écailles glissantes, le temps reprend son cours normal. Le poisson tout en muscles s’agite avec tant d’énergie que je manque de le lâcher. Avant qu’il ait pu s’échapper, je le sors de l’eau et le fourre dans ma musette d’un geste expert. Pendant quelques instants, un peu écœurée, je l’observe qui se débat dans la toile de jute.

    Puis le sac redevient immobile.

    J’ignore pourquoi le temps ralentit ainsi, de façon tout à fait imprévisible. J’applique les conseils de papa et n’en parle à personne – un jour, il a vu un homme être saigné de vingt ans pour la seule raison qu’il avait prétendu être capable de faire s’écouler une heure à l’envers d’un simple revers de la main. Les divinatrices, comme Calla au village, qui divertissent les gens superstitieux, sont tolérées – tant qu’elles paient leur loyer. Avant, j’allais chez elle écouter ses histoires de temps qui se déforme, reste suspendu, et parfois même provoque des failles dans le sol ou des tremblements de terre, mais un jour papa m’a interdit d’entrer dans son échoppe, de peur que j’attire l’attention sur nous. Je me rappelle encore le parfum de sa boutique – une odeur d’épices mêlées au sang versé pour la pratique de rites ancestraux. Mais papa m’a appris une chose : pour être en sécurité, il ne faut pas se faire remarquer.

    Je glisse mes mains sous les bras pour les réchauffer, puis je m’accroupis de nouveau au bord de la rivière, et m’efforce de me reconcentrer. Malheureusement, aucun autre poisson ne se montre et, petit à petit, les rayons du soleil passent sous la cime des arbres.

    La nervosité me noue l’estomac.

    Je ne peux pas reculer plus longtemps ; je dois me rendre au marché.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #103

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan

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    19 janvier 1943

    ROCKPORT, MASSACHUSETTS

    Chère « Sorcière aux mains vertes »,

    À trop vouloir m’appliquer, j’ai de l’encre bleue plein les doigts.

    Mais ce soir, j’avais le cœur lourd… Alors j’ai décidé de faire fi du reste et de prendre ma plus belle plume pour écrire à une parfaite inconnue qui n’aura peut-être ni le temps ni l’envie de me répondre.

    Et si je commençais par le commencement ?

    Notre Club des femmes se réunit au presbytère chaque mercredi après-midi. Ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, mais il faut bien que je m’occupe. On ne nous a pas donné de vrais noms, juste fait passer une liste d’adresses en nous disant que si nous nous sentions seules (c’est mon cas) ou désespérées (pas encore, mais j’avoue que ça devient de plus en plus pesant), nous pourrions ainsi correspondre avec une autre jeune femme dans la même situation. La « situation ». J’ai particulièrement aimé la manière dont notre vieille Mme Je-sais-tout (Mme Moldenhauer) a prononcé ce mot. Que sait-elle, au juste, de notre « situation » ?

    Un chapeau passait de main en main avec de petits papiers comportant de faux noms et de vraies adresses. Histoire de préserver l’anonymat, je suppose. Mais après tout, pour s’écrire, ne vaut-il pas mieux se connaître ? Les morceaux de papier n’étaient pas pliés et les autres filles fouillaient dans le chapeau pour choisir leur préféré. Tout ce rituel me semblait un peu ridicule et confus, à vrai dire. Je ne voulais pas participer, mais Mme Moldenhauer m’a pincé l’avant-bras si fort que je dois encore avoir une marque. Du coup, j’ai fait exprès de choisir en dernier. Toutes les autres avaient rejeté votre pseudonyme à cause du mot « Sorcière », j’imagine. J’ai de la chance d’être tombée sur vous. En ce moment, j’aurais bien besoin d’un coup de baguette magique. J’en suis à mon septième mois et Robbie Jr. vient d’avoir deux ans. C’est une vraie terreur.

    Voilà… J’espère que ces quelques lignes vous parviendront et vous donneront l’envie de me répondre. Je me réjouis à l’idée de courir jusqu’à la boîte aux lettres pour y trouver une enveloppe sans le cachet de l’armée dessus.

    Mon nom est Gloria Whitehall. J’ai vingt-trois ans. Mon mari, Robert Whitehall, est premier sergent dans la 2e division d’infanterie.

    Ravie de faire votre connaissance.

    Sincères salutations,
    Glory

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #102

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Pretty Dead Girls de Monica Murphy

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    – Tu me rappelles pourquoi je suis là ?

    Incroyable ! Je me débrouille enfin pour me retrouver en tête à tête avec Gretchen et, au bout de quelques secondes à peine, voilà qu’elle commence déjà à me prendre de haut.

    Elle m’arrache des mains le joint que je viens d’allumer, le porte nonchalamment à ses lèvres et en tire une longue bouffée. Puis elle retient la fumée dans ses poumons quelques instants, son regard d’un vert étincelant plissé dans une expression presque douloureuse…

    Avant de tout me recracher à la figure.

    Je vous jure, quelle peau de vache elle fait, parfois ! Pourtant, j’envie son audace. Elle n’a peur de rien. Elle est mal élevée, méchante comme la gale mais, surtout, elle se fiche royalement de ce que pensent les autres.

    Je finis par m’apercevoir qu’elle attend toujours ma réponse, et je me racle la gorge.

    — Écoute, je sais que ça peut paraître étrange, vu qu’on ne se parle presque jamais. Mais ça fait un bail qu’on est dans le même lycée, et je… j’avais juste envie qu’on… qu’on apprenne à mieux se connaître.

    Tss… Je bute sur les mots, ça m’énerve ! Des heures et des heures à préparer ce moment, à répéter mon petit discours, à réciter ces paroles à mon reflet dans le miroir. Jusque tard le soir, dans mon lit, le regard rivé sur le tournoiement hypnotique du ventilateur au plafond.

    Et maintenant que l’instant tant attendu arrive enfin, voilà que je bégaie, que je me débrouille quand même pour tout gâcher. Je me donnerais des claques, tiens ! Et tout ça, juste parce qu’elle se retrouve en face de moi pour de vrai… Elle, c’est Gretchen Nelson, une des filles les plus belles et les plus en vue du lycée. Elle a tout pour elle.

    Et moi, rien.

    Je ne demande pas grand-chose… Juste un petit avant-goût des privilèges dont elle jouit. Un minuscule fragment de ce qu’elle est. Je voudrais pouvoir toucher du doigt la vie dorée qu’elle mène, et que je pourrais avoir, moi aussi. Oui, pourquoi pas ?

    — Et donc… quoi ? Tu m’as juste attirée ici pour me parler ? grince-t-elle, cinglante. Tu veux quoi ? Qu’on sorte ensemble ?

    — Non, rien de tout ça !

    — Alors qu’est-ce que tu entends par « apprendre à mieux se connaître » ? Qu’est-ce que tu veux de moi ?

    Elle tire une nouvelle bouffée sur le pétard, brève et rapide cette fois, se met à tousser et manque de s’étouffer. L’espace d’un instant, le masque de la sublime lycéenne, belle à mourir et parfaite en tout point, se craquelle pour me laisser entrevoir un furtif aperçu de la véritable Gretchen : juste une gamine au tempérament agressif qui aime s’en rouler un de temps en temps et piétiner son entourage à la première occasion. Enfin, pas que ce soit une grande découverte pour moi…

    — Attends… Ne me dis pas que c’est ça que tu appelles un rancard ? conclut-elle, méprisante.

    — Quoi ? Tu rigoles ! m’exclamé-je aussitôt, beaucoup trop sur la défensive, avant de m’interrompre le temps de reprendre contenance. Ce n’était pas du tout ce que j’avais en tête. C’est juste que ça fait longtemps que j’ai envie de… de faire partie de tes amis.

    Confortablement adossée au siège passager de ma voiture, ses lèvres ourlées de dédain et ses délicats sourcils haussés bien haut, elle me gratifie d’un coup d’œil narquois. Les vitres du véhicule sont baissées. Gretchen ne s’est pas changée après son entraînement de volley : avec pour seuls vêtements son short et son T-shirt, elle ne doit pas avoir très chaud. Dans la région, une fois le soleil couché, la température chute à la vitesse de l’éclair.

    Mon regard soudain hypnotisé se pose sur ses jambes musclées. Ses cuisses fuselées, mais robustes, sont plus massives que celles des autres cheerleaders, ce qui faisait d’elle une excellente base pour les portés, il y a quelques années. Personne ne parvenait à propulser les voltigeuses aussi haut qu’elle. Je me rappelle l’avoir observée pendant des heures, elle et toutes les autres filles de sa bande…

    Enfin, de toute façon, Gretchen a raccroché les gants. Elle a quitté l’équipe à la fin de la seconde pour se consacrer à fond au volley. C’est une excellente joueuse. Solide, elle n’a pas froid aux yeux. Sur le terrain, elle est impitoyable. Mais sans jamais rien perdre de son assurance, de son intelligence tactique, ni de sa beauté.

    — Tu veux vraiment faire partie de mes amis ? Toi ?

    Dans sa bouche, ça sonne comme une prouesse inaccessible. Je hoche malgré tout la tête.

    — Mais… on n’a rien en commun ! déclare-t-elle.

    — En fait si, plein de choses.

    — O.K., je t’écoute. Cite-moi dix exemples.

    Elle coince le pétard entre ses lèvres et hoche lentement la tête. Pendu à sa bouche, il lui donne un air intraitable, rebelle, et l’admiration que j’éprouve pour elle revient en force. Au lycée, cette fille, c’est la perfection incarnée. Pourtant, là, renversée sur le dossier de son siège, avec sa crinière cuivrée, sauvagement indisciplinée, qui retombe en vagues autour de son visage, et des traces d’eye-liner sur ses joues rougies par l’air froid de la nuit, elle ne me semble plus si infaillible que ça.

    En revanche, pour une fois, elle est vraiment elle-même.

    Je m’insurge aussitôt :

    — N’importe quoi, comment veux-tu que j’en trouve autant ! C’est complètement débile !

    Elle se redresse d’un seul coup et arrache le joint de ses lèvres peintes pour me dévisager, bouche bée.

    — Je rêve ou tu viens de me traiter de débile ?

    Sa voix pleine de venin me fait esquisser un mouvement de recul.

    — M… Mais non ! C’est le pétard qui me donne le tournis. Comment veux-tu que je trouve dix points communs entre nous, comme ça, de but en blanc ? dis-je en claquant des doigts pour illustrer mon propos.

    — Incroyable, vous êtes vraiment tous pareils… Vous vous imaginez qu’on peut m’acheter à coup d’alcool, de fumette ou de propositions déplacées. (J’évite de peu le joint qu’elle me balance à la figure et qui passe par la fenêtre côté conducteur pour aller s’écraser sur le bitume.) Un rencard sur le parking d’une église, en plus, la grande classe !

    Sur ces mots, elle bondit hors de son siège et claque la portière derrière elle, si fort que le véhicule tangue. Dans ma panique, je m’extirpe de la voiture pour me lancer à sa poursuite à travers le parc de stationnement. Gretchen se dirige à longues enjambées, presque au pas de course, vers l’église Notre-Dame du Mont-Carmel. Mais, l’affolement aidant, je la rattrape en un rien de temps. Lorsque je l’agrippe par le bras, elle se dégage sur-le-champ et fait volte-face, le regard fou.

    — Ne t’approche pas de moi !

    Quand je cherche encore à l’empoigner, elle me repousse plus fort, une expression de pur dégoût sur le visage.

    — Mais t’es complètement dingue ! Fous-moi la paix !

    Aussitôt, je vois rouge. Ce mot, « dingue »… Toujours le même, qui me frappe en plein cœur à chaque fois. Il faut toujours que je récolte ce genre de réaction… Les autres me mettent à part, me montrent du doigt en riant. À chaque pas en avant que je fais, à chaque fois que je m’approche un peu plus de la normalité, un incident comme celui-là se produit et m’envoie valdinguer quatre pas en arrière.

     

    Alors, tentés?