Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Drames

  • [Livre] A la vie, à la mort

    A la vie, a la mort.jpg

    Résumé : Atteinte d’une tumeur au cerveau, Megan doit rentrer à l’hôpital pour suivre une chimiothérapie. À son grand dépit, elle est transférée dans une unité de soins pour enfants… où le seul qui semble avoir plus de cinq ans est Jackson Dawes. Et tout le monde adore l’irrésistible Jackson, des enfants aux parents, sans compter les infirmières. Très vite, Megan se laisse apprivoiser aussi. Il lui rase la tête parce que de toute façon elle va perdre ses cheveux. Ils partent pour des balades nocturnes dans d’autres bâtiments puisque de toute façon qu’est-ce qu’une réprimande, ils vont peut-être mourir. Au mépris du règlement et de la maladie, Megan et Jackson se réinventent une vie de hors-la-loi, hors-la-maladie, même si chacun sait que le temps est compté…

     

    Auteur : Celia Bryce

     

    Edition : Albin Michel

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 06 janvier 2015 

     

    Prix moyen : 13,50€

     

    Mon avis : J’ai eu du mal à m’attacher aux personnages. Jackson, je n’y suis arrivée qu’au travers des sentiments qu’éprouve Megan, mais sur le moment, il m’a surtout énervée : sa manière de s’imposer à Megan, son sans gêne… A un moment j’ai même souhaité que les infirmières mettent leurs menaces de l’attacher au lit à exécution !
    Pour Megan ça a été difficile aussi. Si elle avait eu 17 ans, j’aurais compris qu’elle supporte mal d’être en pédiatrie… mais à 13 ans, il ne faut pas exagérer, d’autant qu’elle est tout sauf mature ! Son premier grief contre Jackson n’est pas tant qu’il soit sans gêne, agité et pénible, mais qu’il accepte d’amuser les plus petit alors que Megan semble penser qu’il faut, au mieux les ignorer.
    Les « copines » de Megan, les jumelles, ne sont pas mieux : elles ne pensent qu’aux garçons et semblent croire que le cancer s’enlève comme on enlève l’appendicite.
    Gemma est plus mature. Elle a plus conscience des choses, même si ça lui fait peur.
    J’ai trouvé dommage que la relation entre Megan et Jackson ne soit pas plus approfondie car au final je trouve qu’on les voit peu ensemble. Pareil pour la sardine, son personnage aurait pu être plus développé.
    J’ai bien aimé dans ce livre le fait que l’auteur montre l’après. Megan, une fois rentrée chez elle, va mieux, physiquement. Et c’est là que j’ai apprécié que l’auteur montre l’incompréhension de la plupart de ses proches, jusqu’à sa mère, pour qui puisqu’elle va mieux, il n’y a plus de problème, alors que psychologiquement Megan ne va pas tellement mieux. La maladie ne laisse pas que des séquelles physiques.
    C’est cette seconde partie que j’ai préférée, car on continue le roman en huis clos avec Megan et tout ce qui touche les autres personnages nous est raconté à travers les émotions de Megan (concrètement c’est à que j’ai commencé à pleurer).
    Malgré le bandeau, cette histoire n’a de commun avec « nos étoiles contraires » que le cancer touchant des adolescents. Le contenu est totalement différent.
    Si j‘ai eu plus de mal à entrer dans cette histoire, au final, je l’ai beaucoup aimé et elle m’a fait ressentir énormément d’émotions.

    Un extrait : – Maintenant tu sais ce que je pense des hôpitaux, alors tu peux m’appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

    La voix de Papy semblait venir de très loin, à croire qu’il était encore plus vieux qu’en réalité, à croire qu’il se trouvait sur une autre planète et non au téléphone.

    C’était le premier jour de Megan à l’hôpital.

    – Oui, je sais, dit-elle d’un ton qui se voulait courageux.

    Si seulement elle avait pu guérir sans passer par cet endroit.

    Elle suivit sa mère qui franchissait la porte à double battant, et se pétrifia.

    Service pédiatrique ?

    Il devait y avoir erreur.

    Sauf que non.

    Il y avait des mioches et des trucs de mioches partout. Des jouets qu’on malmenait. Un machin qui cliquetait. Un autre qui carillonnait. Vrombissement. Couinement. Quelque part vers la droite, un bébé pleurait.

    Devant, un bambin au volant d’une voiture en plastique obliquait sur la gauche, accompagnant son virage d’un coup de klaxon tonitruant. Un adulte suivait le mouvement, en grande conversation avec une infirmière.

    Papy continuait de parler au téléphone. Il lui conseillait de ne pas s’inquiéter. Megan fut incapable de répondre.

    Où étaient les autres patients ? Les gens comme elle ? Les gens de son âge ?

    Elle n’était pas un bébé, ni une gosse. Elle avait presque quatorze ans !

    Pourquoi l’avait-on mise ici ? Comment avait-on pu faire ça ?

  • [Livre] Nous les menteurs

    nous les menteurs.jpg

    Résumé : Une famille belle et distinguée. L'été. Une île privée. Le grand amour. Une ado brisée. Quatre adolescents à l'amitié indéfectible, les Menteurs.

    Un accident. Un secret. La vérité.

    Un drame familial époustouflant où culmine le suspense. Une lecture qui, à peine terminée, donne envie de retourner à la première page pour recommencer...

     

    Auteur : E. Lockhart

     

    Edition : Gallimard jeunesse

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 04 mai 2015

     

    Prix moyen : 14,50€

     

    Mon avis : Vous connaissez l’adage : L’argent ne fait pas le bonheur ? Et bien c’est exactement ça dans la famille Sinclair. Famille parfaite en apparence, on se rend vite compte que les trois filles n’ont jamais rien réussi dans leur vie et donc paniquent un peu de se trouver livrées à elles-mêmes quand le patriarche aura disparu. Le patriarche, parlons en, d’ailleurs, un vieil égoïste cruel et manipulateur, qui se plait à monter ses filles les unes contre les autres et à brandir la sanction financière à quiconque ose lui tenir tête, comme sa fille aînée, Carrie, qui a osé, non contente d’être divorcée, vivre avec un indien. Le vieux n’est pas raciste, hein, mais bon, pas de bronzé dans la famille, non mais !
    Ses filles, soucieuses d’assurer leur avenir financier, malgré une belle somme déjà placée à leur nom à la banque n’ont d’autre but que de s’accaparer le maximum de la fortune familiale, au détriment de leurs sœurs, et pour cela se servent sans scrupules de leurs enfants, n’hésitant pas à les punir ou à les menacer pour qu’ils aillent plaider la cause de leur maman devant grand-père. Il ne faut pas oublier non plus que, stressées comme elles le sont, les chères mamans ont tendances à forcer sur la bouteille. Mais attention ! On n’est pas un vulgaire alcoolique chez les riches, non, on est adepte de l’apéritif, nuance.
    Bonjour l’ambiance !
    L’été des 15 ans des aînés des petits enfants, Cadence (oui déjà, côté prénom, elle est pas aidée) a un accident. Lequel ? Mystère.
    Car elle ne se souvient pour ainsi dire de rien de cet été là, ni de l’accident dont elle ne conserve que d’horribles migraines qui envahissent son quotidien. Deux ans plus tard, elle est autorisée à revenir sur l’île privée de la famille et bien décidée, malgré la résistance qu’elle rencontre, à comprendre ce qu’il s’est passé.
    Le texte oscille entre le présent et l’été 15 comme Cadence appelle l’été de ses 15 ans qui se dévoile au fur et à mesure qu’elle retrouve des bribes de souvenirs.
    Très vite, j’ai eu une hypothèse, mais la suite de l’histoire semblait me donner tort. En réalité, j’étais sur la bonne voie, je n’allais juste pas assez loin.
    Et donc on est là, à suivre ce qui semble être de banales vacances d’ados avec l’une des leurs malade qu’il faut ménager, à se demander où veut en venir l’auteur… Et en même temps, on sent que quelque chose cloche, qu’il nous manque un détail…
    C’est une phrase qui m’a tout fait comprendre. J’avais déjà une idée générale de ce qui s’était passé, mais j’étais partie sur un autre type d’accident, qui aboutissait au même résultat. Mais cette phrase… Après l’avoir lue, j’étais sûre de moi, j’étais sûre de ce qui s’était passé… et j’en ai eu la confirmation une trentaine de pages plus loin.
    Concernant les personnages, pour avoir parfois d’affreuses migraines, j’ai compati avec la douleur que ressent Cadence. Je n’imagine pas avoir ces mêmes migraines aussi souvent qu’elle et je comprends qu’elle se décourage parfois.
    Gat m’a un peu énervé, surtout quand il dit plus ou moins à Cadence qu’elle n’a pas à se plaindre parce qu’elle a de l’argent : la maladie et la douleur ne demande pas à voir le compte en banque avant de frapper. J’ai vraiment trouvé ridicule de lui dire qu’elle devait souffrir en silence comme si le fait d’appartenir à une famille fortunée lui ôtait tout droit à la compassion pour la douleur qui lui vrille le crâne un jour sur deux.
    J’ai eu un peu de mal à m’habituer au style de l’auteur au début. Le livre commence en effet sur des phrases un peu simplistes, très courtes, pas vraiment le style que j’affectionne. Mais une fois pris dans l’histoire, le style s’efface, d’autant plus que l’auteur va faire des phrases plus élaborées.
    En tout cas, si je n’ai pas atteint le coup de cœur, j’ai beaucoup aimé ce livre. J’ai versé une petite larme à la fin et surtout j’ai eu comme un poids sur la poitrine pendant quelques heures.

    Un extrait : Mon histoire commence avant l’accident. L’été de mes quinze ans, au mois de juin, mon père nous a quittées pour une femme qu’il aimait plus que nous.

    Papa était un professeur d’histoire militaire à la carrière relativement médiocre. Je l’adorais. Il portait des vestes en tweed. Il était maigre. Il buvait du thé avec du lait. Il était fan de jeux de société (et il me laissait gagner), fan de bateau (et il m’apprenait à faire du kayak), de vélo, de livres et de musées.

    Il n’était pas trop fan des chiens, en revanche, et il devait vraiment beaucoup aimer ma mère pour autoriser nos golden retrievers à dormir sur les canapés ou pour les emmener marcher près de cinq kilomètres tous les matins. Il n’était pas trop fan de mes grands-parents non plus, et il devait vraiment beaucoup nous aimer, maman et moi, pour accepter de passer tous ses étés à la maison Windemere, sur Beechwood Island, à rédiger ses articles sur des guerres terminées depuis belle lurette et à sourire à table pour faire plaisir à tout le monde.

    Au mois de juin de l’été quinze, papa nous a donc annoncé qu’il nous quittait. Deux jours plus tard, il est parti. Il a expliqué à ma mère qu’il n’était pas un Sinclair et qu’il n’arrivait plus à faire semblant. Il n’arrivait plus à sourire, à mentir, à faire partie de cette splendide famille dans ces majestueuses villas.

    Il n’en pouvait plus. Il ne voulait plus de tout ça.

    Il avait déjà loué les camions de déménagement. Et déjà loué une autre maison, aussi. Il a posé sa dernière valise sur la banquette arrière de sa Mercedes (maman devrait se contenter de garder la Saab) et il a mis le contact.

    Puis il a sorti un revolver et m’a visée en pleine poitrine. Debout sur la pelouse, je me suis écroulée. Le trou formé par la balle s’est élargi et mon cœur a roulé hors de ma cage thoracique pour atterrir dans un parterre de fleurs. Le sang pulsait hors de ma plaie béante,

    hors de mes yeux,

    de mes oreilles,

    de ma bouche.

    Un goût de sel et d’échec. La honte vive et écarlate du rejet imprégnait la pelouse, les dalles de l’allée, les marches du porche. Mon cœur convulsait au milieu des pivoines comme une truite hors de l’eau.

    D’un ton sec, maman m’a ordonné de me ressaisir.

    Sois normale, a-t-elle déclaré. Immédiatement.

    Parce que tu l’es. Parce que tu peux l’être.

    Pas de scandale, m’a-t-elle ordonné. Respire un bon coup et redresse-toi.

    J’ai obéi.

    Elle était tout ce qui me restait, désormais.

    Maman et moi avons relevé bien haut nos mentons carrés tandis que la voiture de papa descendait la colline. Puis nous sommes rentrées dans la maison et nous avons détruit tous les cadeaux qu’il nous avait faits : bijoux, vêtements, livres, tout. Les jours suivants, nous nous sommes débarrassées du canapé et des fauteuils qu’ils avaient achetés ensemble. Nous avons jeté le service en porcelaine de leur mariage, l’argenterie et les photos.

    Nous avons changé tout le mobilier. Engagé un décorateur d’intérieur. Commandé des couverts en argent chez Tiffany. Passé une journée à faire les galeries d’art et acheté de nouveaux tableaux pour combler les places vides sur les murs.

    Nous avons demandé à l’avocat de grand-père de protéger l’intégrité des biens de maman.

    Nous avons fait nos bagages et nous sommes parties pour Beechwood Island.

  • [Livre] Des bleus au cœur

    des bleus au coeur.jpg

     

    Résumé : Rebecca et Hephzibah sont soeurs jumelles.
    Elles viennent d'entrer au lycée, c'est la première fois qu'elles ont le droit de sortir.
    Ce qu'elles partagent : un secret terrible, des parents violents et l'envie de s'enfuir.
    Une seule d'elles réussira, mais jusqu'au bout elles resteront unies: le reflet l'une de l'autre dans le miroir, l'une dans la lumière, l'autre dans l'ombre.

    Auteur : Louisa Reid

     

    Edition : Plon

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 10 Mai 2012

     

    Prix moyen : 18€

     

    Mon avis : Le livre s’ouvre avec l’enterrement d’Hephzibah, l’une des deux jumelles.
    L’histoire alterne ensuite entre Rebecca, timide, effrayée, effacée, amoureuse de la lecture, qui raconte sa vie après la mort de sa sœur et Hephzibah, plus délurée, qui raconte comment c’était, avant.
    La situation n’a guère changée entre les deux, mais chacune a un point de vue légèrement différent sur la situation.
    Haphzibah est plus rebelle, plus déterminée à changer sa vie. Elle se montre aussi très égoïste, utilisant sa sœur sans aucun scrupule que ce soit pour la couvrir lors des instants de libertés qu’elle se procure ou pour la protéger quand les choses risquent de tourner mal.
    Elle ne lui donne rien en échange, se moquant d’elle ou l’ignorant, allant jusqu’à faire semblant de ne pas la connaître au lycée, puisqu’elles ne se ressemblent pas.
    Quand l’orage gronde, elle s’enfuit, laissant sa sœur l’affronter seule.
    Rebecca désapprouve beaucoup sa sœur, mais je crois que c’est par peur de se retrouver seule. Pourtant, elle n’hésite jamais à faire en sorte que la colère de leur père se porte sur elle pour protéger sa sœur qui, franchement ne le mérite pas.
    Elle est plus effacée, atteinte d’un syndrome qui rend son visage différent ce qui la complexe. Et comme elle est confrontée aux moqueries ou aux gens qui la dévisagent et que son père lui a seriné depuis sa naissance que c’était là l’œuvre du diable, elle ne peut pas accepter sa différence.

    Les parents sont de vrais monstres, il n’y a pas d’autres mots. Le père est un fanatique religieux ayant sa propre vision des écritures et j’ai eu l’impression qu’il n’était guère apprécié par sa hiérarchie. C’est lui le plus violent. Hephzibah parle de lui en disant papa ou Saint Roderick, Rebecca l’appelle Le Père.
    La mère est plus effacée mais n’est pas en reste, sa haine envers ses filles suinte de tous ses pores. Parfois je me suis même demandée si elle n’était pas plus coupable encore que son époux.

    Mais les plus coupables, à mon sens, ce sont les gens : l’oncle et la tante qui ont désertés, les paroissiens, les voisins, tous ceux qui n’ont pas pu ne pas se rendre compte que quelques chose clochait, que ce n’était pas normal que deux jeunes filles ne sortent jamais de chez elles sauf pour nettoyer l’église et assister aux offices. Tous ceux qui n’ont pas trouvé anormal qu’elles ne soient scolarisées qu’au moment d’entrer au lycée. Tous ceux, enfin, qui se sont contenté de se dire qu’un vicaire ne pouvait qu’être un bon parent.
    Personne ne leur tend la main, tout le monde croit les mensonges du père, aussi énormes soient-ils.

    Dès les premières pages, donc, on sait qu’Hephzi est morte et on sait aussi que les sœurs sont victimes de maltraitance. Mais ce n’est qu’au fil des pages que l’ampleur de cette maltraitance se dévoile et ce n’est qu’à la presque fin que l’on connaît les circonstances de la mort de l’adolescente.

    C’est un livre très dur dans lequel on est révolté la majorité du temps. C’est aussi un livre qui se lit vite, car une fois qu’on est plongé dans l’histoire, on veut en savoir plus. On veut savoir si Rebecca va réussir à se sortir de cette spirale de violence, si le vicaire va enfin payer pour ses crimes, et comment est réellement morte Hephzibah.

    Un extrait : Aujourd’hui, ils m’ont obligée à aller à l’enterrement de ma sœur. J’ai fini par céder, je n’avais pas tellement le choix. La robe noire qu’Hephzibah avait portée l’année dernière, aux funérailles de Mamie, retombait lourdement sur mes os. Je l’ai portée comme on porte une armure. Elle a toujours été la plus grande. La première-née, la plus forte, la plus jolie, la plus aimée des jumelles. J’avais marché dans son ombre pendant seize ans et j’avais appris à aimer cette douce obscurité ; c’était une cachette sûre. Je frissonnais, maintenant, dans l’air saisissant du mois de janvier. Nous étions le premier jour de la nouvelle année et cela faisait une semaine que ma sœur était morte.

    Mamie était si gentille, nous guettions nos séjours chez elle, comme d’autres enfants guettent Noël. Enfin une occasion de manger du chocolat et de regarder la télévision. De lire des livres jusque tard, bien plus tard que l’heure d’éteindre la lumière. Chez Mamie, on avait le droit d’éclater de rire et de se déguiser, elle nous laissait même essayer son maquillage. Hephzi adorait se maquiller, plus ça scintillait et plus elle aimait. C’est Mamie qui s’est arrangée pour qu’Hephzi ait un soutien-gorge quand elle a commencé à avoir de la poitrine, à douze ans. Parfois, elle nous emmenait au cinéma et on regardait des films inconvenants : les princesses Disney, les dessins animés, Harry Potter. Elle était la maman de La Mère et elle nous aimait. Elle m’embrassait, elle me disait que j’étais adorable. Que j’étais son petit cœur. Personne d’autre ne m’avait jamais dit ça. Mais nous avons grandi et plus nous grandissions, moins nous allions lui rendre visite. Cela n’en valait pas la peine, disaient Les Parents, nous serions plus utiles dans leur église qu’à traînasser chez Mamie. Les années ont passé, béantes de son absence. Je savais que nous manquions à Mamie. Quand elle appelait et que l’une d’entre nous parvenait à décrocher le combiné, sa voix semblait faible et très éloignée, comme un avion de papier qui disparaîtrait peu à peu au loin, en tourbillonnant. Et puis elle est morte.

    J’ai classé la journée d’aujourd’hui comme une nouvelle journée noire. Cette histoire est profondément gravée dans mon cœur. J’ai beaucoup d’histoires au fond de moi ; si on ouvrait mon corps, on pourrait en lire les manuscrits. Si on regardait en moi après avoir épluché ma peau, sous la chair et les os, on trouverait une bibliothèque entière de souffrance. Peut-être qu’on me demanderait des explications. Après tout, je suis la gardienne de ce passé. Mais certaines choses sont trop terribles à raconter et j’ai enfoui ces mots tout au fond de moi. Ce sont des mots que je n’ai pas même murmurés à ma sœur, des mots que je n’ose pas prononcer à voix haute. Je voudrais tellement qu’ils cessent de gémir entre les quatre murs de ma chambre, qu’ils arrêtent de me hanter jusque dans mes rêves.

    Sur le cœur je porte une cicatrice pour la mort de Mamie et une autre pour le premier jour où Hephzi n’a pas voulu rentrer à la maison avec moi, après l’école. J’ai dû mentir pour expliquer son absence quand je suis arrivée seule au presbytère ; j’ai dit qu’elle était en cours de soutien de maths. Ça, c’était au début, quand on est allées au lycée pour la première fois, en septembre dernier, il y a cinq mois. À l’école, tout le monde s’est vite aperçu à quel point ma jumelle était jolie, mignonne et drôle. Elle n’a pas tardé à être invitée à des fêtes, à parler à des garçons. Comme je suis sa sœur, on ne m’a pas trop embêtée mais je crois qu’ils se moquaient de moi derrière mon dos. Peut-être qu’Hephzibah se joignait à eux, d’ailleurs. Tout le monde évitait mon regard. Les profs eux-mêmes avaient du mal à me regarder.

     

  • [Livre] Il faut qu'on parle de Kevin

    Les lectures de Gribouille et moi-même participons à un challenge.
    Ce challenge consiste à sélectionner trois livres dans la PAL de notre binôme. Celui-ci choisi lequel des trois il lira et chroniquera. Les lectures de Gribouille et moi avons choisi de lire les trois livres que chacune a choisis pour l'autre (c'est qu'on a une PAL assez conséquente à faire descendre!)

    Ce livre est le second que m'a choisi Les lectures de Gribouilles dans le cadre du challenge Livra'deux sur livraddict. Pour sa part je lui avais choisi Des souris et des hommes de John Steinbeck dont vous trouverez la chronique ICI


    il faut qu'on parle de kevin.jpg

    Résumé : À la veille de ses seize ans, Kevin Khatchadourian a tué sept de ses camarades de lycée, un employé de la cafétéria et un professeur. Dans des lettres adressées au père dont elle est séparée, Eva, sa mère, retrace l'itinéraire meurtrier de Kevin.

     

    Auteur : Lionel Shriver

     

    Edition : J'ai lu

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 1 Mai 2008

     

    Prix moyen : 9€

     

    Mon avis : L’auteur écrit à la première personne, se mettant dans la peau de la mère de Kevin, Eva. Le récit commence après l’acte meurtrier de Kevin et c’est au travers d’une trentaine de lettres adressée à son mari qu’on découvre l’histoire de Kevin et de sa famille depuis le couple que formaient ses parents avant sa naissance jusqu’au drame et au-delà.
    En général, je n’aime pas les romans épistolaires mais dans ce cas précis, même si on a effectivement la date au début de chaque lettre et souvent la signature à la fin, il n’y a pas d’échange de lettres puisque celles-ci sont à sens unique. Le style épistolaire ne m’a donc pas gênée car il sert plus à dater et donc à donner une chronologie dans le récit d’Eva. On aurait pu tout à fait avoir ces mêmes dates comme titres de chapitres.

    Comme souvent, j’ai un avis contraire à la majorité des lecteurs. J’ai beaucoup aimé ce livre, oui, mais je n’ai pas trouvé qu’Eva soit particulièrement égoïste. Il s’agit d’une jeune femme qui n’a jamais ressenti le besoin ou l’envie d’avoir un enfant et qui fini par céder à la pression à la fois de la société mais aussi de son mari. Et même là, on sent une différence dans la conception de l’existence de parent : pour Eva, ils sont un homme et une femme qui sont aussi des parents. Pour son mari, ils ne sont rien d’autre que des parents. Et c’est une situation très lourde pour Eva, d’autant plus que son mari continue à travailler et donc à avoir une vie sociale tandis qu’Eva a été priée de mettre sa carrière entre parenthèse.

    Le conflit entre Eva et son fils est quasi immédiat. Eva dit que son fils n’est pas un sociopathe (ce qui reste à prouver) mais dès sa plus tendre enfance on voit qu’on a affaire à un gamin manipulateur, calculateur et profondément méchant.
    Mais en ce qui me concerne, il aurait pu être remis sur le droit chemin. Mais, il y a un MAIS, comme on dit. Et ce MAIS c’est son père.
    Franklin est un personnage qu’on ne connaît qu’au travers les yeux d’Eva, mais qui m’est apparu comme profondément antipathique depuis qu’il est devenu père.
    Un père aveugle au point d’en être coupable. Rien ne le convaincra que son fils puisse faire ne serait-ce qu’une bêtise. Il lui passe tout, refuse d’admettre que le gamin puisse faire preuve de méchanceté. Tout est toujours la faute des autres : les nounous sont incompétentes et n’aiment pas les enfants, les voisins sont jaloux, les institutrices ont pris son fils en grippe parce qu’il est trop intelligent…bref Kevin est un enfant roi.
    Son attitude va jusqu’à d’abord refuser de faire un second enfant parce que « Kevin n’aimerait pas ça », puis, quand leur fille est là, et se montre une enfant tout à fait normale, quoique qu’un peu effacée, il la rejette complètement. Peut être que la normalité de sa fille lui montre avec plus d’acuité le monstre qu’est devenu Kevin.
    Si Eva pressent assez vite qu’il faut agir, elle est sans cesse contrée par son mari qui refuse la moindre sévérité envers son fils. Et à un moment, il ne faut pas se leurrer, quand on ne fait rien pendant des années, qu’on laisse un enfant dicter sa loi, à un moment donc, il est trop tard pour le sauver de lui-même. Il ne peut que mal tourner et finir par faire quelque chose de grave.
    Ici bien sûr on est dans le pire scénario, ce que les américains appellent le mass murderer. Mais il aurait pu tout aussi bien voler une voiture, provoquer un accident en conduisant en état d’ivresse, braquer une station service… n’importe quoi que papa n’aurait pas pu balayer d’un revers de la main parce que l’affaire aurait été placée entre les mains de la justice.
    Bien sûr, un drame de ce genre peut arriver à n’importe qui, mais, contrairement à ce que j’ai pu lire, un gamin bien élevé, équilibré, faisant la différence entre le bien et le mal, respectueux des autres, tourne rarement aussi mal sans raison. Soit un élément déclencheur lui fait péter les plombs, soit le problème remonte bien plus loin dans l’enfance.
    J’ai remarqué que tout le monde, d’Eva jusqu’aux journalistes, en passant par les familles des victimes, les autorités et les gens en général cherchent sans cesse à comprendre pourquoi. Pourquoi Kevin a-t-il fait ça ?
    En ce qui me concerne, je pense que lui, comme tous les adolescents tueurs qui sont cités dans ce livres, et ce quelques soient les raisons qu’ils ont invoqué pour justifier leurs actes, n’ont tous qu’une seule vraie réponse à ce pourquoi : Ils l’ont fait parce qu’ils pouvaient le faire. C’est aussi simple que ça.

    L’auteur a situé la date du drame, qu’Eva nomme comme LE JEUDI, une douzaine de jours avant le massacre du lycée de Columbine. Le texte est d’ailleurs émaillé des drames de ce genre, comme pour noyer le geste de Kevin dans celui des autres, comme pour montrer que son acte n’est pas si extraordinaire dans une société où il est plus difficile à un adolescent de se procurer un paquet de cigarette ou une bière qu’une arme.

    La fin est une véritable claque, même si je le savais déjà, ayant été honteusement spoilée. Mais même en sachant à l’avance, le lire, avec les détails, en le voyant par les yeux d’Eva, était vraiment à couper le souffle.

    J’ai peut être eu un peu de mal, dans les premières lettres, soit les 50 premières pages, à entrer dans l’histoire, surtout du fait du style d’écriture, mais une fois plongée au cœur du récit, il était impossible de lâcher ce livre !

    Un extrait : Il m'est encore difficile de m'aventurer en public. On pourrait croire que, dans un pays aussi dépourvu de « sens de l'Histoire », comme le prétendent les Européens, j'allais pouvoir tabler sur la célèbre amnésie américaine. Je n'ai pas cette chance. Personne au sein de cette « communauté » ne montre le moindre signe d'oubli, après un an et huit mois - jour pour jour. Il faut donc que je m'arme de courage quand les provisions s'épuisent. Oh, pour les employées du 7-Eleven de Hopewell Street, j'ai perdu un peu de l'attrait de la nouveauté, et je peux prendre un demi-litre de lait sans me faire foudroyer du regard. Mais notre Grand Union traditionnel demeure une épreuve.
    Je me sens toujours en situation irrégulière là-bas. Pour compenser, je me force à me tenir droite, à baisser les épaules. Je comprends maintenant l'expression « garder la tête haute », et il m'arrive d'être surprise par la transformation intérieure que peut procurer une certaine raideur dans l'attitude. Quand j'affiche physiquement de la fierté, je me sens un tout petit peu moins mortifiée.
    Hésitant entre les oeufs gros ou moyens, j'ai lorgné du côté des yaourts. À quelques pas de là, les cheveux d'un noir roussi d'une autre cliente avaient pris deux bons centimètres de blanc à la racine, et la frisure ne tenait plus que sur les pointes : une vieille permanente fatiguée. L'ensemble jupe et haut lavande avait peut-être connu des jours meilleurs, mais à présent le chemisier tirait aux emmanchures et le plissé ne servait qu'à souligner les hanches lourdes. Le tout avait besoin d'un coup de pressing, les épaules garnies d'épaulettes et légèrement passées portaient la trace d'un long séjour sur un cintre métallique. Un truc sorti du fin fond d'une penderie, ai-je diagnostiqué, ce qu'on décroche quand tout le reste est sale, ou chiffonné par terre. Elle a tourné la tête pour s'intéresser au fromage et j'ai remarqué le sillon d'un double menton.
    N'essaie pas de deviner : impossible de la reconnaître dans ce portrait. Elle était jadis d'une minceur névrotique, toujours tirée à quatre épingles, impeccable comme un paquet-cadeau. Bien qu'il soit plus romantique de conjuguer le deuil avec l'extrême maigreur, j'imagine que les chocolats peuvent efficacement remplacer l'eau du robinet pour accompagner la détresse. Sans compter que certaines femmes font moins attention à leur silhouette et à leur tenue pour plaire à un mari que pour soutenir la comparaison avec leur fille, et, grâce à nous, cette motivation lui fait désormais défaut.

     

  • [Livre] Les filles de joie – T03 – La grimace du tigre

    les filles de joie tome 3 la grimace du tigre.jpg

    Résumé : Au fil des saisons, Victoire a appris à vivre sereinement au sein de la maison close qui l'a accueillie quelques années plus tôt. La jeune femme a su profiter de diverses occasions pour se mettre en valeur et devenir la favorite du Magnolia, oû elle est appréciée des clients comme des autres filles de joie. C'est elle, désormais, qui mène la danse. Dans les chambres de l'étage, elle sait comment amadouer les hommes, et il y en a plus d'un avec qui elle a développé une véritable complicité. À défaut d'amour, Victoire ne manque pas d'amitié. Ni de contact physique. L'amour, elle le réserve à Émile, le seul qui ne lui réclame rien. Mais alors que le jeune peintre se dérobe devant les questions importantes, Laurent, lui, cherche de plus en plus à s'imposer. Et, surtout, il y a le petit Félix, dont l'arrivée est un bouleversement majeur. Au milieu de la tourmente, Victoire est plus déterminée que jamais à réaliser son rêve de retrouver une vie normale, loin de Madame Angèle et des hommes qui passent chaque soir. Mais pour ce faire, il va lui falloir de l'argent, beaucoup d'argent, et le soutien de ceux qu'elle aime. Car si elle attend avec impatience le moment où elle claquera de façon définitive la porte du bordel, rien n'est encore gagné et le temps joue contre elle…

     

    Auteur : Lise Antunes Simoes

     

    Edition : Les éditeurs réunis

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 2013

     

    Prix moyen : 7€

     

    Mon avis : Troisième et dernier tome des péripéties de Victoire, la grimace du tigre marque aussi une volonté de plus en plus farouche de la jeune femme de sortir du Magnolia.
    Victoire a eu son fils, un petit Félix qu’elle a pu garder près d’elle 6 mois avant de le mettre en nourrice. Contrairement à Toinette qui a du s’en remettre à Madame Angèle pour trouver une nourrice avec tout ce que cela comporte de désagréments financiers (tarif élevé, commission de Madame Angèle, impossibilité de voir sa fille…), Victoire a la chance de voir son client Laurent tout prendre en charge, du choix de la brave femme au paiement de celle-ci. De plus la nourrice étant en ville, il l’emmène voir son fils chaque fois qu’il la sort.
    La nourrice est vraiment gentille, elle semble traiter Félix comme son propre enfant et ne fait pas la moralisatrice avec Victoire qu’elle traite comme une femme à part entière et non pas comme une prostituée. Son mari, artisan, même si on le voit peu, semble agir de même. Comme quoi, il reste des braves gens à Montréal.
    Cependant, Victoire va vite réaliser que cet arrangement lui coûte bien plus chez que de l’argent.
    Laurent est de plus en plus lunatique et tyrannique. Sous prétexte qu’il paye pour elle, il lui fait perdre des heures de travail en la réservant mais en attendant plusieurs heures pour venir, il essais de s’approprier l’enfant, comme pour nier le fait que Victoire ne couche pas qu’avec lui, il ne supporte pas les relations qu’entretiennent Victoire et Emile. Tout, en lui, transpire la jalousie et la possessivité. Pour autant, jamais il ne propose de prendre Victoire comme maîtresse officielle et de la sortir du bordel. Il prend, sans jamais s’inquiéter d’elle, comme si son argent lui donnait tous les droits.
    Victoire va devoir apprendre à se servir de lui sans scrupules si elle veut s’en sortir, car s’il joue les grands seigneurs, il est clair qu’il ne fera rien pour lui venir réellement en aide.
    Décidée à sortir du Magnolia pour élever elle-même son fils, elle a perdu sa naïveté et commence à faire des choix plus calculé. On est bien loin de la petite adolescente enceinte, fraichement débarquée de Boucherville. Victoire a grandi, s’affirme, et son intelligence lui permet de prendre des décisions en calculant soigneusement les risques qu’elle prend.
    Entre ses clients réguliers qui l’aime bien et se montre généreux et les arrangements qu’elle va prendre pour gagner encore plus d’argent, Victoire a bon espoir de pouvoir rembourser sa dette.
    Reste deux problèmes : le premier, cacher à Madame Angèle ses projets car la tenancière n’hésiterait pas à lui infliger amende sur amende pour l’empêcher de réussir son projet. Le second réussir à être rayée du registre des prostituées tenu par la police, ce qui ne va pas être une mince affaire, car s’ils n’ont aucun problème à « encarter » une nouvelle fille, la rendre à la « vie civile » ne leur plait pas du tout.
    J’ai regretté deux choses : la première qu’à la fin, on ne connaisse pas la réaction des clients à ce qu’a fait Victoire. Et la seconde, qu’on ait plus eue de nouvelles d’Adémar. Comme c’est un luthier célèbre, j’aurais aimé qu’un des clients de Victoire l’emmène avec lui pour acheter un violon. J’aurais aimé voir la réaction de ce petit artisan bouffi d’orgueil.
    J’ai lu ces trois tomes rapidement, en quelques jours. C’était vraiment une lecture agréable avec une écriture fluide. Même si cela rappelle parfois un peu trop la série « maison close » on se laisse prendre au jeu.

    Un extrait : Madame Angèle n’était pas aussi dure qu’avait pu l’être Monsieur Masson, le logeur de Victoire, qui n’avait pas hésité à se montrer violent du temps où celle-ci travaillait en usine, mais la tenancière avait le regard assez sévère pour lui signifier qu’elle ne se laisserait pas attendrir. Le message était on ne peut plus clair : puisque Victoire s’entêtait à vouloir garder son enfant, elle ne devait pas s’attendre au moindre traitement de faveur.

    Ce fut d’ailleurs un coup dur lorsque cette dernière apprit un matin qu’elle devrait continuer de travailler tout au long de sa grossesse, jusqu’à l’accouchement. C’est à peine si la tenancière lui accordait trois jours de repos juste après la naissance.

    — Tu ne comptes tout de même pas sur moi pour te loger et te nourrir gratuitement ? s’était exclamée sa patronne.

    — Non, mais je pensais que vous pourriez rajouter ces frais sur ma note. Je travaillerai dur pour rembourser tout ça…

    — Et qui va s’occuper de mes clients, pendant que tu te prélasseras au lit avec ton marmot ? Tu préfères peut-être que j’embauche une nouvelle fille pour te remplacer ? Non, ma jolie. Si tu veux garder ta place, tu travailleras, c’est comme ça.

    Madame Angèle n’était pas une mauvaise femme. À défaut d’être véritablement maternelle, elle savait se montrer agréable lorsqu’elle encadrait ses filles au quotidien. Par contre, dès qu’il était question d’argent, elle devenait intraitable. L’enfant de Victoire mettait en péril la bonne marche de son commerce et puisqu’en dépit de ses efforts la tenancière n’avait pas pu mettre fin à ce projet, elle s’organisait pour que cela lui cause le moins de souci possible, sans considération pour Victoire.

    La jeune femme avait alors réalisé que cette grossesse serait probablement tout aussi difficile à supporter que la première. Elle n’avait pas oublié les journées interminables dans les ateliers de Goudreau, avec son dos qui ne la soutenait plus, ses jambes enflées, son souffle court quand elle montait les marches ou arpentait les immenses salles de travail en dandinant son gros ventre devant elle. Heureusement que ses camarades d’alors avaient fait preuve d’un peu de compassion en lui donnant un tabouret sur lequel elle pouvait se reposer un peu, sans quoi son contremaître l’aurait laissée debout toute la journée.

    Cette fois, elle n’aurait pas à traverser la ville en traînant ses jupes dans la neige ni à travailler durement pendant plus de dix heures. Au Magnolia, elle pourrait se reposer dans la journée et manger à sa faim. En revanche, il lui faudrait continuer à veiller jusqu’au petit matin sans manifester le moindre signe de fatigue, se laisser toucher, prendre, se soumettre aux caprices les plus bizarres, écarter les jambes cinq ou six fois, endurer sans broncher le poids et la volonté des hommes sur son corps.

    Si Victoire avait rêvé de profiter de cette période pour prendre enfin un peu de distance avec les clients, c’était peine perdue. On ne lui en laisserait pas la possibilité.

     

  • [Livre] Les filles de joie – T02 – L’heure bleue

    les filles de joie tome 2 l'heure bleu.jpg

    Résumé : Au Magnolia, Victoire s'habitue tant bien que mal à sa nouvelle vie. La routine y est lourde, cependant, avec ces hommes qui défilent sur elle soir après soir, comme un flot qui ne s'arrête jamais. Les permissions de sortir pour se changer les idées sont rares et les filles de joie doivent se soutenir mutuellement pour supporter leur vie particulière. Cela devient d'autant plus difficile avec Madame Angèle, qui ne manque pas une occasion de leur soutirer un maximum d'argent, et avec le fils de la matrone qui se fait de plus en plus envahissant. Victoire, d'abord éblouie par cette vie de luxe, découvre le revers de la médaille. Et ce n'est pas joli à voir… Heureusement, même si Clémence est toujours la grande favorite de la maison, Victoire a su se faire une place auprès des clients. Parmi eux, il y a Laurent, qui s'est pris d'une étrange passion pour elle et qui l'invite maintenant à des soirées privées. Là, la jeune femme fait la connaissance d'Émile, un artiste peintre sans le sou qui la fait poser pour lui et avec qui, pour la première fois, elle se sent en confiance. Mais une compétition entre Laurent et Émile s'installe, et Victoire est encore trop inexpérimentée aux jeux de la courtisanerie pour en saisir les véritables enjeux. Avant tout, elle doit apprendre à se protéger. Vendre son corps, oui, mais préserver son âme à tout prix et ne jamais perdre de vue son objectif : quitter le Magnolia. Y parviendra-t-elle un jour ?

     

    Auteur : Lise Antunes Simoes

     

    Edition : Les éditeurs réunis

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 2013

     

    Prix moyen : 7€

     

    Mon avis : Ce que j’apprécie beaucoup dans ce livre (et même dans cette série), qui nous vient du Quebec, c’est qu’il n’est pas émaillé d’expressions typiquement québécoises qui rendent la lecture difficile pour ceux qui ne les connaissent pas. Il y a certains livres que j’ai du abandonner à cause de ça. Ici, je suis déjà à la moitié du second tome et je n’ai croisé que « chicane » (et ça va, jusque là, j’y vais !).

    Dans ce tome, Victoire, bien qu’encore naïve sur certains points, commence à réaliser ses erreurs et les réalités de la vie et surtout de celle qu’elle mène.
    Elle s’est plus ou moins habituée à ses clients et contrôle du mieux qu’elle peut ses économies dans l’intention de rembourser au plus vite sa dette, ce qui n’est pas facile tant Madame Angèle est prompte à appliquer des amendes faramineuses à la moindre incartade (réelle ou inventée).
    Deux évènements graves ont eu lieu, qui ont mis en péril cet équilibre qu’elle a péniblement acquis, mais elle s’accroche. Elle est peut être parfois butée et inconsciente, mais une chose est sûre, elle s’accroche.
    Elle va même commencer à s’enhardir, consciente que le seul moyen de tourner le dos à ses activités de prostituée est de rembourser sa dette.
    Madame Angèle est une vraie garce mais j’ai l’impression qu’elle oscille entre désir de conserver le pouvoir, de gagner de l’argent sans vendre son propre corps et la peur de voir sa maison s’effondrer devant la révolte des filles.
    Le fils de Madame Angèle, Henri, est vraiment un salopard et j’espère toujours qu’il va recevoir la monnaie de sa pièce. Quand on se conduit comme ça avec ceux qu’on considère comme inférieur, on fini par le faire avec quelqu’un de pas très recommandable et à l’époque, un coup de couteau est si vite parti. J’espère vraiment qu’il finira par avoir ce qu’il mérite.
    La décision de Victoire a de quoi surprendre quand on sait non seulement ce qu’elle a déjà vécu et ce que son amie Toinette lui a raconté.
    Elle m’a surprise et j’ai hâte de lire le troisième tome pour connaître les conséquences de sa décision.

    Un extrait : Cela faisait maintenant plusieurs mois que Victoire était arrivée au Magnolia. Dehors, la neige ne tombait plus aussi souvent. C’était le temps des grands froids, et l’épaisse couche blanche qui recouvrait la ville avait glacé en figeant tout sur son passage. Les rues principales, dégagées à grand mal, restaient encore praticables, mais les rues secondaires disparaissaient sous la neige et Montréal vivait au ralenti, comme si rien ne comptait plus en dehors de la chaleur des foyers. La rue Clark n’échappait pas à la règle : des congères énormes s’amoncelaient sur les trottoirs, rendant périlleuse la circulation des piétons et impossible celle des voitures. Depuis les fenêtres du Magnolia, où Victoire aimait se poster pour observer la vie au-dehors comme une chatte qui s’ennuie, il n’y avait maintenant plus grand-chose à regarder. Quant au joli jardin où les filles déambulaient habituellement pendant des heures, il était enfoui sous trois pieds de neige. On y avait ménagé quelques sentiers pour que les filles puissent se dégourdir un peu les jambes, mais le froid était si vif qu’il les décourageait. Aucune d’elles ne possédait de vêtements assez chauds pour supporter des températures si basses.

    Parfois, le ciel extraordinairement bleu et la lumière vive attiraient les gens dehors. On venait alors par centaines patiner sur les étangs et sur le fleuve gelé, on organisait de grandes fêtes, on allumait partout des braseros et des flambeaux, et le peuple redécouvrait sa ville sous la neige. Mais cette vie-là ne parvenait pas jusqu’au bordel de Madame Angèle, où les filles cloîtrées ne sortaient guère que pour se rendre discrètement à l’église ou bien pour accompagner un client en ville. Elles devaient se contenter de rêver en écoutant les hommes raconter leurs sorties familiales, d’autant que la maison elle-même semblait rapetisser pendant l’hiver. On ne lésinait pas sur le bois pour chauffer les salons le soir, quand les clients étaient là et que les filles s’effeuillaient lentement tout au long des heures, mais dans la journée seul le premier des trois était allumé. Entre la chaleur relative de leurs lits, au grenier, et celle du premier salon ou du foyer de la cuisine, les options étaient restreintes pour passer la journée.

    Cette vie recluse rendait Victoire nostalgique. Les grands prés immaculés de Boucherville lui manquaient, ainsi que le Saint-Laurent gelé sur lequel elle s’était toujours aventurée avec intrépidité, même lorsque la glace, pas encore assez solide, craquait sous ses pas. Elle aurait bien aimé, elle aussi, s’emmitoufler jusqu’au nez dans des pelisses et des écharpes de laine douce et aller assister aux fêtes hivernales qui se déroulaient sur le bord du fleuve, mais elle devait se contenter des jeux de cartes au coin du feu. Dans ce contexte, aider Anne à passer l’argenterie au blanc d’Espagne ou bien confectionner ces petits pains dont Dorine avait le secret devenait une activité de choix. Tout était bon pour tuer le temps, en attendant huit heures, heure à laquelle le Magnolia ouvrait ses portes. C’étaient les clients qui, en s’installant dans les salons, apportaient les nouvelles de l’extérieur et le vent frais dont les filles avaient besoin pour ne pas mourir d’ennui dans le confinement de leur maison.

     

  • [Livre] Les filles de joie – T01 – Le magnolia

    les filles de joie tome 1 le magniolia.jpg

    Résumé : Élevée dans un cocon bourgeois étouffant, Victoire est une jeune femme passionnée et pleine de vie qui rêve de liberté. Séduite par un gentil garçon, elle n'a que dix-sept ans lorsqu'elle tombe enceinte, ce qui lui vaut de se faire jeter à la rue. Désormais seule, reniée par tous ceux qu'elle aime, Victoire part s'installer dans la grande ville de Montréal où elle doit travailler pour gagner sa vie. À aucun moment elle ne songe à garder son enfant, qu'elle abandonne dès sa naissance, ne souhaitant pas rester fille mère, rejetée par la société. Les mois passent et Victoire tient bon, mais le travail est dur, la misère est partout. Même si elle réduit son train de vie au minimum, les dettes s'accumulent de façon alarmante et la faim se fait sentir isolée, sans personne pour l'aider, la pauvre femme touche le fond. C'est alors que se présente une issue qui pourrait la tirer de cette situation infernale. On lui conseille d'aller frapper à la porte du Magnolia, une maison luxueuse tenue par une certaine Madame Angèle. La tenancière est toujours à la recherche de belles filles intelligentes et éduquées pour « tenir compagnie » aux riches messieurs qui viennent passer la soirée dans son établissement. Victoire doit se résoudre. Elle fera la putain, puisque c'est le seul moyen dont elle dispose pour rembourser ses dettes. Ici, au moins, elle est bien traitée, mange tous les jours, et s'est même fait une alliée. Les clients? Ils ne sont pas tous faciles, mais la jeune fille de joie s'adapte. Elle n'a pas vraiment le choix. Elle qui rêvait de liberté, la voilà enfermée dans une maison close ...

     

    Auteur : Lise Antunes Simoes

     

    Edition : Les éditeurs réunis

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 2013

     

    Prix moyen : 7€

     

    Mon avis : Dès le début, j’ai trouvé Victoire naïve au point d’en être agaçante. Elle est insouciante et pense toujours que les choses vont s’arranger en un claquement de doigts, que rien n’est grave et qu’elle peut n’en faire qu’à sa tête sans jamais en supporter les conséquences.
    Alors forcément, elle tombe de très haut. Plusieurs fois. Car malgré les expériences malheureuses et les mises en garde, elle s’obstine à ne faire que ce qu’elle veut et s’offusque quand son attitude lui attire des ennuis.
    Même si je comprends la catastrophe qu’est une grossesse sans mari à cette époque, la réaction du père est abominable. Je n’arrive pas à comprendre que le frère ainé se laisse menacer ainsi pour abandonner tout secours à sa sœur.
    Il faut attendre la moitié du roman pour entendre parler du Magnolia mais il n’y a aucune longueur. L’auteur prend le temps de camper correctement son personnage et de l’emmener avec patience mais fermement vers la suite de son histoire.
    Ce livre me fait beaucoup penser à la série « Maison close », avec la tenancière vêtue de noir, surveillant ses « filles » d’un œil de lynx et pratiquant des retenues sur leur « salaire » qui les empêchent quasiment de pouvoir rembourser leur dette, l’enregistrement des prostituée à la police (l’encartement), l’interdiction par la loi aux prostituées de sortir de la maison close, même dans la journée, sous peine d’être accusée de racolage et de finir en prison.
    Le livre est écrit à la troisième personne mais le texte est entrecoupé des pensées de Victoire, ce qui nous conforte à chaque fois dans l’impression de naïveté qui se dégage de ce personnage sur l’ensemble du roman.
    D’ailleurs Victoire est complètement inconsciente, elle n’a pas l’air de se rendre compte que tenir tête à la tenancière et n’en faire qu’à sa tête sur ce point précis pourrait la conduire soit à se retrouver en prison, soit à être vendue à une maison close beaucoup moins cotée où elle aurait affaire à des clients bien pires que ceux qu’elle côtoie au Magnolia.
    Elle ne se rend pas compte non plus que ses décisions (souvent mauvaises) pèsent sur d’autres personnes qu’elle.
    Elle semble ne pas supporter qu’on lui dise qu’elle doit rester à sa place. Elle clame qu’elle ne veut rendre de comptes à personne, ni père, ni mari, ni patron… mais ça, ce n’est pas une question d’époque. Quelque soit l’époque, on a toujours des comptes à rendre sur ses décisions, ne serait-ce qu’à son patron ou à la police quand on enfreint la loi. A moins de vivre sur une ile déserte, rattachée à aucune nation, il est impossible d’y échapper, même si on en a parfois très envie.
    J’espère que Victoire va enfin grandir mentalement dans les prochains tomes car son attitude pourrait très vite devenir lassante.

    Un extrait : Je dois absolument parler à papa, je n’ai pas le choix. Faustine a raison : je ne peux pas attendre de Joseph, d’elle ou du père Thomas qu’ils s’occupent de moi tout le temps. C’est ma vie, c’est à moi de m’en charger.

    Il me fait peur, maintenant, papa. Avant, je n’avais pas peur de lui, je savais seulement qu’il fallait éviter de lui tenir tête. C’était presque drôle de lui désobéir sans qu’il s’en rende compte. Mais le soir où il a su que j’étais enceinte, il m’a vraiment fait peur. Je ne l’avais jamais vu comme ça.

    Pourtant, il faudra bien que j’aille lui parler. Je suis sa fille, non? Il ne va pas me tuer, tout de même !

    Et puis, je le connais, il a surtout peur du scandale. Mais pour le moment, il n’y a aucun scandale, et si l’on se débrouille bien, personne n’apprendra jamais ce qui s’est passé. Je ne serai pas comme Delphine.

    Je vais lui dire que je veux abandonner l’enfant. Il n’aura qu’à m’envoyer très loin d’ici pendant quelques mois, on dira que j’ai rendu visite à une vieille tante ou quelque chose dans ce goût-là. Je pourrai finir cette grossesse, sortir cet enfant de mon ventre, le donner à quelqu’un, et revenir. Personne ne saura jamais ce qui s’est passé, on dira à Élias et à Nathaël de tenir leur langue. De toute façon, papa ne peut pas me chasser comme ça : si je disparaissais de la ville, tout le monde se demanderait où je suis passée ! Il est connu, il ne peut pas faire n’importe quoi sans attirer l’attention.

    C’est la meilleure solution. Il ne va sans doute pas aimer ça, mais il finira par accepter.

    Toute cette histoire devient ridicule.

    Ma place est à la maison.

    ***

    — Bonjour, papa…

    Adémar sortait tout juste de la mairie et faillit passer devant sa fille sans la voir. Après l’interdiction formelle qu’elle avait reçue de ne pas se montrer, il ne s’attendait pas à la voir en plein jour, encore moins sur le trottoir de la mairie.

    Il ouvrit d’abord de grands yeux, interloqué de voir avec quelle effronterie sa fille lui désobéissait. Puis, il comprit que s’il haussait le ton on allait très vite les remarquer et que les gens allaient se demander ce qui se passait. Alors Adémar ravala la colère qu’il sentait grimper en lui et se força à serrer les dents.

    — Que fais-tu ici ? souffla-t-il. Je croyais t’avoir interdit de sortir de chez ton frère !

    — J’avais besoin de vous parler, répondit timidement Victoire.

    — Je n’ai rien à te dire. Fiche le camp.

    — J’ai une proposition à vous faire, insista la jeune fille. Je ne peux pas passer ma vie entière chez Joseph, c’est ridicule. Je voudrais revenir à la maison.

    — Il n’y aura pas de fille grosse sous mon toit ! grinça Adémar, qui retenait mal son emportement.

    — Mais je ne veux pas de cet enfant ! Je suis prête à le confier à des gens qui sauront en prendre soin. Il suffirait que je m’absente quelques mois ; quand tout sera fait, je reviendrai et personne ne saura jamais ce qui s’est passé…

    Adémar, cette fois, resta sans voix. Il dévisagea sa fille comme s’il ne la reconnaissait pas. Victoire soutint bravement son regard.

    — Tu prétends pouvoir réparer ta faute simplement en en faisant disparaître les traces ? reprit le luthier après un instant.

    Puis, il eut un rire moqueur, la bouche mauvaise.

    — Tu ne manques vraiment pas de culot ! Mais tu ne comprends pas que ce n’est pas la présence de cet enfant qui importe ? C’est toi ! Même sans un mioche pendu à tes jupes, tu n’en restes pas moins une putain !

    Victoire rougit violemment. Elle voyait ses espoirs s’effondrer.

    Mais alors que son père commençait à s’éloigner, mettant fin à la discussion comme si l’intervention de Victoire était sans importance, il fit volte-face et revint vers elle. Il la saisit par le bras et se pencha à son oreille pour lui murmurer d’un ton terrible :

    — Dis à ton frère que si je te trouve encore chez lui demain, c’est à lui que je m’en prendrai. Je ne veux plus te voir chez lui ni nulle part ailleurs. Tu ne fais plus partie de cette famille…

    Comme la jeune fille, encore sous le choc, ne réagissait pas, Adémar esquissa un revers de la main, comme s’il allait la frapper encore.

    — Disparais ! siffla-t-il.

    Puis, il afficha un sourire aimable et se dirigea vers un groupe d’hommes qui bavardaient un peu plus loin.

    ***

    Il me chasse encore ? Mais il ne peut pas ! Il n’a pas le droit !

     

  • [Livre] La couleur du lait

    la couleur du lait.jpg

     

    Résumé : En cette année 1831, Mary, une fille de 15 ans entame le tragique récit de sa courte existence : un père brutal, une mère insensible et sévère, en bref, une vie de misère dans la campagne anglaise du Dorset.
    Simple et franche, lucide et impitoyable, elle raconte comment, un été, sa vie a basculé lorsqu'on l'a envoyée travailler chez le pasteur Graham, afin de servir et tenir compagnie à son épouse, femme fragile et pleine de douceur.
    Elle apprend avec elle la bienveillance, et découvre avec le pasteur les richesses de la lecture et de l'écriture... mais aussi l'obéissance, l'avilissement et l'humiliation. Finalement, l'apprentissage prodigué ne lui servira qu'à écrire noir sur blanc sa fatale destinée. Et son implacable confession.

     

    Auteur : Nell Leyshon

     

    Edition : Phebus français

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 28 aout 2014

     

    Prix moyen : 7€

     

    Mon avis : J’ai été totalement rebutée par l’écriture. L’auteur s’est mise dans la peau d’une adolescente sans instruction de la moitié du XIXème siècle qui écrit son histoire très peu de temps après avoir appris à lire et à écrire.
    Du coup on se retrouve avec un texte sans majuscule, sans réelle mise en page, sans indication de changement de protagoniste dans les dialogues, avec une grammaire et une syntaxe plus qu’hésitante.
    J’aurais préféré que l’auteur nous raconte l’histoire, quitte à l’écrire à la troisième personne, avec un texte plus riche, plus correct et du coup plus plaisant à lire.
    Toutefois je me suis accrochée parce que l’histoire est intéressante. Le titre, la couleur du lait, fait référence à la couleur des cheveux de Mary.
    Le père, paysans, ne pense qu’à l’argent, et ses filles ne sont que des bras destinées à lui en apporter en travaillant à la ferme. Sa manière de se conduire avec son propre père, paralysé suite à une chute, démontre à quel point il n’a aucune morale.
    Il vend littéralement Mary au révérend, ne s’intéressant qu’à l’argent que lui rapporte sa place, argent dont Mary ne voit jamais la couleur. A plusieurs reprise, le révérend semble se vexer que Mary ose clairement lui dire qu’elle déteste être au presbytère et qu’elle n’est là que parce qu’on ne lui laisse pas le choix.
    L’histoire montre bien la toute puissance du père et des notables. Qui irait s’opposer à un pasteur ?
    Le père remonte un peu (mais juste un peu) dans mon estime vers la fin du récit.
    La fin m’a fait penser à la fin de Tess d’Uberville de Thomas Hardy. Même si le style d’écriture n’a rien à voir, on retrouve la même ambiance dans la description de la vie plus subie que désirée des protagonistes.
    Ce livre est loin d’être un coup de cœur, mais c’est une lecture intéressante.

    Un extrait : en l’an de grâce mille huit cent trente mon père habitait dans une ferme avec ses quatre filles et de ces quatre filles j’étais la dernière.

    dans la ferme il y avait aussi une mère et un grand-père.

    les animaux ne vivaient pas avec nous mais les agneaux rentraient le soir quand ils avaient perdu leur maman et qu’il fallait les nourrir.

    l’histoire commence en mille huit cent trente. l’an de grâce mille huit cent trente.

    il ne faisait pas chaud au commencement. non, il faisait froid et chaque brin d’herbe était brodé de givre. mais dès que le soleil est sorti les gelées s’en sont allées et les oiseaux ont chanté. je le sentais jusque dans mes jambes. c’est une chose qui m’arrive des fois. le soleil coule dans mes jambes et après il monte à ma tête.

    la sève gonflait les tiges et les feuilles se dépliaient. les oiseaux tapissaient le fond de leur nid.

    le monde se souvenait du printemps.

    je sais très bien où j’étais ce jour-là. j’étais aux poules. elles avaient été enfermées toute la matinée à pondre et maintenant il fallait qu’elles courent et mangent les vers et les insectes qui rendent les œufs goûtus. il y avait même un peu d’herbe qui avait repoussé après les froids de l’hiver.

    j’ai tiré la porte du poulailler et le coq a sorti le premier. il paradait comme au défilé mais sans la musique.

    derrière les poules hésitaient et se demandaient quel temps qu’il faisait alors j’ai dû les aider à décider. puis j’ai entendu ma sœur beatrice. elle était au portail et elle criait mon nom.

    mary qu’est-ce tu fais donc là ?

    tu crois que je fais quoi ?

    on dirait que tu sors les poules.

    allons bon. c’est drôle parce que c’est point du tout ce que je faisais. je dansais avec le coq et puis il y a eu un grand festin et le cochon est arrivé et il s’est assis au bout de la table pour nous chanter une belle chanson.

    tu changeras donc jamais ?

    pourquoi faudrait-y que je change ? je suis pas mauvaise fille.

    c’est pas de causer que ton ouvrage se fera.

    et toi c’est pas de regarder ce que font les autres que ton ouvrage se fera. où c’est que t’étais d’abord ?

    à l’église.

    et les bêtes elles vont se nourrir toutes seules ?

    le bon dieu y pourvoira.

    ah oui ? et qui c’est qui traîne la mangeoire des poules ? c’est pas le bon dieu que je sache.

    il traîne pas ta mangeoire mais peut-être que c’est lui qui fait pousser ce qu’y a dedans.

    tu m’en diras tant. moi qui croyais que j’avais planté ces graines toute seule.

    tu devrais pas causer comme ça.

    je cause comme je veux.

    un jour ça te vaudra des embêtements.

    des embêtements ?

    oui. des embêtements.

    j’ai mis mes mains sur mes hanches.

    des embêtements je m’en attire toujours. mais ça m’a jamais empêchée de dire qu’est-ce que je pensais.

     

  • [Livre] La maladroite

    la maladroite.jpg

     

    Résumé : Inspiré par un fait divers récent, le meurtre d'une enfant de huit ans par ses parents, La maladroite recompose par la fiction les monologues des témoins impuissants de son martyre, membres de la famille, enseignants, médecins, services sociaux, gendarmes. Un premier roman d'une lecture bouleversante, interrogeant les responsabilités de chacun dans ces tragédies de la maltraitance.

     

    Auteur : Alexandre Seurat

     

    Edition : Rouergue Eds

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 19 août 2015

     

    Prix moyen : 14€

     

    Mon avis : On a ici un livre très court (8 chapitres + l’épilogue). Sa particularité est qu’il est raconté par les avis successifs des personnes ayant été proche de la petite Diana. Les institutrices successives de l’enfant, la grand-mère, la tante, les médecins scolaires, les gendarmes etc… chacun donne son point de vue.
    On avance donc dans l’histoire, au rythme de ces points de vue différents, de ces témoignages qui, réunis, nous permettent d’avoir une vision d’ensemble que ces témoins n’ont pas eue au moment des faits.
    Alexandre Seurat s’est inspiré de l’affaire Marina Sabatier, utilisant les minutes du procès pour les différents aspects de l’affaire et ne romançant que les passages qui sont restés inconnus du public.
    Si certaines personnes ont tout tenté pour protéger l’enfant, comme les institutrices, les directrices et le second médecin scolaire, les autres se sont plus ou moins désintéressés du cas de l’enfant.
    Chacun, que ce soit la tante, la grand-mère ou les assistantes sociales, ont laissé faire. Parce que le père était affable, parce que la gamine racontait au mot près la même version que son père pour expliquer ses blessures (ce qui à mon sens aurait dû mettre la puce à l’oreille des enquêteurs). La seule défense des services sociaux ? Le parquet a classé sans suite pour manque de preuve, donc on clôt le dossier. Alors que justement, ils auraient dû les chercher, ces preuves, pour les transmettre au parquet. Et ces preuves, c’était quoi qu’ils voulaient ? Des aveux ? Parce que de toute évidence, les nombreux signalements des différentes écoles, l’hospitalisation en urgence de Diana, décidée par le médecin scolaire, tout ceci n’était pas suffisant pour protéger cette enfant.
    Quand on lit les articles sur l’affaire, on voit à quel point chacun essaie de sauver sa peau, d’expliquer les défaillances des différents services.
    On se demande comment des parents qui font l’objet d’une suspicion de maltraitance n’ont qu’à simplement déménager pour mettre un frein à l’enquête.
    Le livre ne va pas au-delà des points de vue des protagonistes au cours de l’affaire, mais il suffit de taper le nom de la fillette pour savoir qu’à l’issue de leur procès, les parents ont été condamnés à 30 ans de réclusion criminelle et qu’une association de défense des enfants a porté plainte contre la France début 2015 devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme quand il a été clair qu’aucune mesure ne serait prise contre les institutions qui ont si gravement manqué à leur devoir.

    Un extrait : LA TANTE

    Alors j’ai vu. La première fois, j’étais dans leur cuisine avec Diana, quand elle a renversé un verre. Il s’est cassé. Un court instant qui a semblé durer une heure, elle m’a regardée très fixement, terrorisée, mais je ne comprenais pas. J’ai à peine eu le temps de dire, Ce n’est pas grave, que ma sœur était là. Elle s’était précipitée. Elle l’a prise, l’a emmenée dans la salle de bains, j’ai entendu le bruit de l’eau qui coulait dans la douche, et les cris de Diana. C’est allé tellement vite, j’ai vu Diana qui ressortait, trempée. Dans la stupéfaction, j’ai dit à ma sœur, Tu ne crois pas que tu y vas un peu fort ?, mais elle a dit, Et comment veux-tu qu’elle comprenne ? Je me souviens seulement de la petite robe blanche de Diana qui lui collait au corps, et de sa peau qu’on voyait à travers. Elle est repartie grelottante, toute seule, dans sa chambre. Cette nuit-là, je me rappelle que je me suis levée pour aller voir ma fille, pour vérifier qu’elle respirait, je posais une main contre sa joue, et sa joue était chaude dans ma main, et j’entendais son souffle sous ma main. Nous avons continué à les voir, peut-être que je voulais être sûre. Un soir que nous prenions l’apéritif chez eux, leurs enfants étaient là, à côté de la table basse. Et pendant que nous parlions, Diana s’est approchée de la table basse, elle a tendu le bras vers une coupelle, son père a attendu que la main de Diana prenne un gâteau, tandis qu’elle levait les yeux l’air interrogateur, mais ça venait un peu tard. Qu’est-ce que tu fais ?, a dit son père, et, sans prévenir, avant que j’aie eu le temps de rien comprendre, il a frappé le genou de Diana d’une série de petits coups de poing très secs, très durs, qui ont fait une rafale de petits bruits mats. Diana n’a rien dit, elle encaissait, les yeux baissés. J’ai fini par dire, Mais ça va pas ? Alors son père m’a regardée, et il a dit, Il faut bien qu’elle comprenne, ma sœur ne disait rien. Diana avait gardé les yeux baissés. Tout s’est passé très vite, la seule chose que je revois nettement, c’est le regard d’Arthur fixé sur moi, les yeux grands ouverts. Arthur muet, figé de peur ou d’étonnement. Alors on s’est levés, on est partis, et depuis ce jour-là on ne les a plus revus.

     

  • [Livre] Une femme blessée

     une femme blessee.jpg

     

    Résumé : Fatimah vit au Kurdistan irakien avec son mari, ses enfants et sa belle-famille. Un jour, elle est emmenée à l’hôpital de Souleymanieh, très grièvement brûlée – soi-disant victime d’un accident domestique. Tandis que Fatimah lutte pour vivre malgré ses blessures, la vie dans son village s’organise sans elle. A tel point qu’il semble qu’elle n’ait jamais existé. Seule sa fille aînée continue à évoquer son souvenir.
    Que va devenir Fatimah ? Que s’est-il passé le jour de l’ »accident » ? Quels mystères planent sur cette femme ?

     

    Auteur : Marina Carrère d’Encausse

     

    Edition : France Loisirs

     

    Genre : Drame

     

    Date de parution : 16 octobre 2014

     

    Prix moyen : 14€

     

    Mon avis : L’auteur s’est inspirée d’une rencontre faite au Kurdistan irakien pour écrire ce roman.
    Omar est médecin au Kurdistan dans le service des grands brûlés.
    Tous les jours il soigne des femmes qui sont là pour des accidents domestiques. Et cela n'est guère étonnant puisque la plupart d'entre elles utilisent du matériel vétuste, alimenté au kérosène et souvent mal utilisé. Mais Omar sait aussi que sous couvert d'accident domestique se cache souvent d’autre raisons aux « accidents », parfois des tentatives de suicides de femmes qui ne se sentaient pas la force d’affronter leur famille pour une raison ou une autre, parfois un crime d'honneur.
    Il est médecin, il est là pour soigner ces femmes, mais il ne sait jamais à quel genre de vie il va les renvoyer. Il ne sait pas si, après qu'il se soit battu pour sauver leur vie, elles ne vont pas être agressées à nouveau au nom de l'honneur ou tenter à nouveau de mettre fin à leur jours.
    Il est très difficile de le savoir puisque le crime d'honneur c'est aussi la loi du silence.
    Une loi du silence qui fait que Fatimah ne parle pas de ce qui lui est arrivé, ne parle quasiment pas d'ailleurs, et qui fait que, de leur côté, ses filles ne savent pas ce que leur maman est devenue. Personne ne répond à leurs questions, on leur interdit même d'en poser, d'évoquer simplement leur mère ou même de pleurer son absence.
    Les doutes du médecin sont de plus en plus grands car, malgré le fait que le mari de Fatima vienne régulièrement demander de ses nouvelles, on a clairement l'impression que les nouvelles de bon rétablissement que lui donne le docteur ne lui conviennent pas.
    Mais là encore, quand l’honneur est en jeu, comment distinguer le vrai du faux, comment savoir ce qui se cache sous les apparences ?
    Le Maître d'école de l'aînée des filles de Fatimah semble choqué et même bouleversé d'apprendre l'hospitalisation de cette dernière. Je ne sais pas s'il soupçonne un crime d'honneur et le désapprouve ou s’il y a quelque chose de plus ambiguë entre lui et la mère de famille.
    Il faut noter que les crimes d'honneur ne sont pas uniquement commis par les pères, frères ou maris, mais que se sont parfois les femmes elles-mêmes qui perpétuent cette tradition barbare dont elles sont les premières victimes.
    Dans le cas de Fatimah, les choses sont encore plus compliquées car chaque membre de la famille ne connaît que certains éléments de l’affaire. Une seule personne sait tout et est bien décidée à ce que personne ne puisse relier les différents éléments entre eux.
    À la fin du livre, une page recto-verso nous donne les chiffres effarants du nombre de victimes des crimes d'honneur (5000 par an), nous explique les raisons pour lesquelles une femme peut-être agressée, qui vont de la simple rumeur jusqu'à la relation sexuelle consentie en passant par le viol ou le simple fait de rentrer un peu tard. Bien que la perte de la virginité semble être l'excuse la plus souvent invoquée, les chiffres officiels prouvent que plus de 80% des victimes étaient vierges au moment de leur mort.
    Malgré les actions des organisations internationales et humanitaires, les crimes d'honneur sont en expansion du fait du laxisme de la loi les concernant. Les meurtriers, qui sont accueillis comme des héros dans leur famille, sont en effet souvent condamnés à de simples peines symboliques (6 mois à 2 ans dont ils ne purgent jamais la totalité) et sont même régulièrement salués et félicités par les autorités pour leur « courage » qui leur a permis de faire « ce qui devait être fait ».

    On pourrait se dire que ce livre n'est qu'un énième récit de l'horreur que vivent ces femmes, mais il est important de continuer à en parler, le plus possible, afin de lutter contre ces pratiques inhumaines.

    Un extrait : Premier jour, Souleymanieh, Kurdistan irakien, hôpital des grands brûlés.

    Il est 15 heures. Le soleil est au plus haut. Il fait chaud, l'air est étouffant. La rue est bruyante, la poussière omniprésente.
    À l'intérieur de l'hôpital, le calme n'en est que plus remarquable. Les stores baissés tamisent la lumière, il fait bon. Un havre de paix, en quelque sorte…
    On pourrait le penser si, dehors, il n'y avait l'enfer de la guerre. Cela fait près de trente ans déjà que le pays, hommes, femmes, enfants subissent l'horreur, la peur, la violence.
    Pourtant, l’horreur s'étend jusque dans les chambres de l'hôpital. On perçoit des gémissements. Pas des cris -  les malades sont plutôt courageux, dignes -, mais des plaintes sourdes.
    Et puis, il règne une odeur fade, douceâtre, une odeur de pourri. C'est celle des corps grièvement brûlés. On a beau tout faire pour couvrir cette odeur - le sol vient d’être nettoyé, un chariot rempli de produits détergents et antiseptiques est parqué dans le hall -, elle est là, lancinante, elle s'infiltre dans les narines, occupe le terrain.
    C’est un hôpital de brûlés, peut-être la pire des blessures que le corps et l'esprit puissent endurer. Et ici, ce sont les femmes qui souffrent.

    Elles sont trois, allongées dans le sas de réanimation, antichambre de ce lieu où les médecins se battre pour sauver des vies. Quand ils le peuvent… Dans ce sas sont installés les cas les plus graves, les derniers arrivés.
    Trois jeunes femmes : Bada, seize ans, Awira, dix-neuf, et Fatimah, vingt-trois.
    On ne distingue que des formes, mais ce sont bien des corps qui gisent sous les couvertures de survie posées sur eux. Des couvertures conçues pour maintenir une température suffisamment élevée et retenir la chaleur qui fuit, menaçant la vie à chaque instant.
    Seuls les visages émergent. Les visages ou ce qu'il en reste.

    Fatimah occupe le lit près de la fenêtre ; d'elle, on ne voit que la bouche. Le front, les joues sont recouverts d'un épais bandage qui masque ses blessures.

    Dès qu'elle est arrivée, on lui a donné de la morphine pour apaiser ses souffrances et pour qu’elle supporte les premiers soins.
    Même plongé dans le coma, un brûlé peut ressentir la douleur, et les premiers gestes sont forcément éprouvants.
    Un médecin et un infirmier l'ont douchée, afin d'enlever toutes les peaux mortes mais aussi de rincer le kérosène encore sur sa peau qui risquait de pénétrer un peu plus dans le derme.
    Ensuite, ils l’ont emmenée jusqu'au sas, l'ont installée le plus délicatement possible dans un lit stérile. Ils ont longuement, patiemment recouvert toutes ses  brûlures de pommade désinfectante, puis de compresses et de bandes.
    On dirait une momie. Un tube sort de sa bouche - il faut l'aider à respirer, toute seule elle n'y arrivera pas, ses poumons ont inhalé la fumée toxique. Enfin, une perfusion est installée, et goutte après goutte, du liquide se répand dans ses veines, beaucoup de liquide, pour éviter la déshydratation, un des ennemis mortels, avec l’infection, qui menacent le grand brûlé.
    Les médecins ont appliqué ces mesures indispensables, mais ils doutent que Fatimah puisse survivre : elle a été brûlée au troisième degré sur plus de la moitié du corps.
    Et plusieurs heures se sont écoulées avant qu'elle n'arrive ici.