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Romans contemporains

  • [Livre] Captive

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    Résumé : 1859 : Grace Marks, condamnée à perpétuité, s'étiole dans un pénitencier canadien. A l'âge de seize ans, Grace a été accusée de deux horribles meurtres. Personne n'a jamais su si elle était coupable, innocente ou folle. Lors de son procès, après avoir donné trois versions des faits, Grace s'est murée dans le silence : amnésie ou dissimulation ? Le docteur Simon Jordan veut découvrir la vérité. Gagnant sa confiance, Jordan découvre peu à peu la personnalité de Grace, qui ne semble ni démente ni criminelle. Mais pourquoi lui cache-t-elle les troublants rêves qui hantent ses nuits ? Inspiré d'un sanglant fait divers qui a bouleversé le Canada du XIXe siècle, Margaret Atwood nous offre un roman baroque où le mensonge et la vérité se jouent sans fin du lecteur.


    Auteur : Margaret Atwood

     

    Edition : Robert Laffon

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 05 juin 2003

     

    Prix moyen : 9€

     

    Mon avis : J’ai beaucoup aimé ce roman inspiré d’un fait divers canadien. Même si l’auteur a romancé l’histoire, on peut voir qu’elle s’est documentée et qu’elle est restée aussi proche que possible de la réalité, du moins pour ce que l’on en sait.
    J’ai apprécié qu’elle ne cherche pas à nous donner une fin tranchée et que, si elle nous offre plusieurs explications possibles au cas Grace Marks (manipulatrice, innocente, amnésique ou victime de dédoublement de la personnalité), elle reste dans l’incertitude puisque la vérité à ce sujet n’a jamais été découverte et qu’aujourd’hui encore on se demande qu’elle a été la réelle implication de Grace dans les meurtres de son patron et de la femme de charge.
    Le récit alterne entre l’histoire à la troisième personne suivant le docteur Simon Jordan, le récit à la première personne de Grace et les lettres échangées, des coupures de journaux, des citations, qui éclairent sur l’opinion publique. D’ailleurs l’auteur effectue un changement de style entre les différentes parties. Grace a un langage oral, familier, elle dit les choses comme elles lui viennent, tandis que les parties concernant le docteur Jordan sont plus structurées, avec un ton plus soutenu.
    Les dialogues ne sont pas marqués par des tirets ou des guillemets dans le récit de Grace. C’est un peu déroutant, au début, car si on ne fait pas attention, on peut vite perdre le fil et ne plus savoir qui dit quoi, mais on fini par s’y habituer, d’autant plus que c’est assez logique puisque le texte est censé être la transcription du récit de la jeune femme.
    Le roman est long, tout est raconté de manière extrêmement détaillé, et le rythme est assez lent. Il n’y a pas vraiment d’action qui nous pousse à aller plus vite, pas de suspense concernant l’histoire puisqu’on sait qu’elle se fini par le meurtre et l’emprisonnement de Grace.
    C’est un roman passionnant mais qu’on peut avoir besoin de poser de temps en temps.
    Du côté des personnages, j’ai trouvé qu’en dehors de Grace, ils étaient, dans l’ensemble, assez antipathiques.
    Ils se montrent très souvent condescendants et considèrent Grace comme une distraction, même ceux qui cherchent à prouver son innocence.
    Quant au docteur Simon Jordan, je ne suis pas certaine de l’apprécier. Certes il essaie d’aider Grace, mais il veut avant tout se faire un nom et le cas de la jeune femme pourrait le propulser sur le devant de la scène. Son comportement en dehors des séances montre qu’il se croit facilement supérieur à ses semblables et j’ai eu du mal à le supporter.
    Grace, elle, est d’une complexité troublante. Elle est pétrie de contradictions et son récit laisse perplexe à plusieurs reprises. J’avoue que je m’interroge à propos d’un éventuel dédoublement de personnalité car elle a vécut un choc qui aurait pu le provoquer. Mais j’ai été incapable de découvrir si Grace simulait ou non les passages à ce propos.
    Je sais qu’une série a été faite sur ce livre, « Alias Grace », et j’ai hâte de voir ce qu’elle donne, maintenant que j’ai lu le livre !

     

    Un extrait : Je suis assise sur le canapé en velours cramoisi du petit salon du gouverneur, du petit salon de l’épouse du gouverneur ; ça a toujours été le petit salon de l’épouse du gouverneur, même si ce n’est pas toujours la même épouse, puisqu’on les déplace en fonction de la politique. J’ai les mains jointes sur les genoux, très comme il faut, bien que je n’aie pas de gants. Les gants que j’aimerais avoir seraient soyeux et blancs, et ils ne feraient pas du tout de plis.

    Je suis souvent dans ce salon en train de débarrasser les affaires du thé et de faire la poussière des petites tables, du grand miroir au cadre orné de raisins et de feuilles et du piano ; et de la grande horloge venue d’Europe avec le soleil orange doré et la lune argent qui apparaissent et disparaissent selon l’heure de la journée et la semaine du mois. Moi, dans le petit salon, c’est l’horloge que je préfère bien qu’elle égrène le temps et que j’en aie déjà à revendre.

    Mais, avant, je ne m’étais jamais assise sur le canapé, vu que c’est pour les invités. Mme Alderman Parkinson avait dit qu’une dame ne devait jamais s’asseoir sur un siège qu’un gentilhomme venait de libérer, bien qu’elle n’eût pas voulu donner de raison ; mais Mary Whitney s’était écriée, Parce que, espèce d’andouille, il conserve encore la chaleur de son derrière ; ce qui était une grossièreté. C’est pour ça que je ne peux pas m’asseoir là sans penser à tous ces derrières distingués qui se sont assis sur ce canapé, tous délicats et blancs, comme des œufs mollets.

    Les visiteuses portent des robes d’après-midi avec des rangées de boutons sur le devant et des crinolines en fils métalliques bien raides par-dessous. C’est franchement un miracle qu’elles puissent s’asseoir, et, quand elles marchent, il n’y a rien qui touche leurs jambes sous leurs jupes bouffantes, excepté leurs chemises et leurs bas. Elles ressemblent à des cygnes, à avancer en glissant sur des pieds invisibles ; ou sinon aux méduses du petit port rocailleux à côté de notre maison, quand j’étais petite, avant même que j’aie entrepris cette longue et triste traversée de l’océan. Elles avaient une forme de cloche et ondoyaient gracieusement sous la mer ; mais quand elles étaient rejetées sur le rivage et qu’elles séchaient au soleil, il ne restait plus rien d’elles. Et c’est ce à quoi ressemblent les dames : à de l’eau, principalement.

    Les crinolines en métal n’existaient pas quand on m’a amenée ici pour la première fois. C’était du crin de cheval, à l’époque, vu qu’on n’avait pas inventé les armatures en métal. Je regarde celles qui sont accrochées dans les penderies quand je vais faire le ménage et vider les seaux de toilette. On dirait des cages à oiseaux ; mais qu’est-ce qu’elles enferment, ces cages ? Des jambes, les jambes des dames ; des jambes parquées dedans pour ne pas qu’elles s’échappent et aillent se frotter contre les pantalons des messieurs. L’épouse du gouverneur ne prononce jamais le mot jambe et, pourtant, les journaux ont dit jambes quand ils ont parlé de Nancy dont les jambes mortes dépassaient de dessous le cuvier.

     

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  • [Livre] La tresse

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    Résumé : Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.
    Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.
    Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.
    Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.
    Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.


    Auteur : Laetitia Colombani

     

    Edition : Grasset

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 10 Mai 2017

     

    Prix moyen : 18€

     

    Mon avis : 3 femmes, 3 destins. A première vue, Giulia, Sarah et Smitta n’ont rien en commun. Giulia est fille d’artisan en Italie au sein d’une famille ancrée dans ses traditions, Sarah est une working-girl au Canada et ne vit que pour son travail, n’accordant que peu de temps à ses enfants, et Smita est une intouchable en inde et veut absolument sauver sa fille de la vie de misère et d’humiliations qu’elle-même a toujours connu. Pourtant, ces trois femmes, si différentes les unes des autres, aux destins si distincts, ont en commun une soif d’indépendance de liberté et de dignité qui les met un peu en porte-à-faux avec leur entourage.
    Mais même là, il y a de grandes différences. Si Smita se fait surprendre à tenter de changer de vie, elle pourrait être tuée, tant le statut des intouchables, statut pourtant interdit, est misérable. Les « notables » du villages ne voudront pas prendre le risque de perdre de la main d’œuvre gratuite faisant le sale boulot et encore plus, refuseront de prendre le risque qu’un intouchable puisse dénoncer leurs actes (comme le viol appliqué comme sanction par des tribunaux tribaux totalement illégaux).
    Giulia risque de perdre sa famille dans sa quête pour laisser de côtés des traditions qui les empêchent d’avancer et de sortir la tête de l’eau.
    Enfin Sarah elle, risque de perdre son boulot en se consacrant à la lutte contre sa maladie, mais là elle a des recours. Sarah risque quand même beaucoup moins que Giulia qui elle-même a beaucoup moins à perdre que Smita.
    En plus de cette soif de liberté, un point particulier va être un trait d’union entre ces trois femmes, une tresse, pour reprendre le titre du livre, mais on ne le découvre qu’à la fin du livre puisqu’il va servir de conclusion à chacune des histoires. J’avoue que je ne m’attendais pas à cette fin, et pourtant, franchement, c’est d’une logique ! Mais j’étais tellement prise dans l’histoire que je n’ai pas fait le rapprochement entre les différents éléments !
    Bien entendu ces histoires n’ont pas de fins tranchées. On ne sait pas si sur la durée l’idée de Giulia est viable, on ne sait pas si Smita et sa fille vont vraiment avoir une nouvelle vie, on ne sait pas si Sarah va vaincre la maladie, mais on les quitte pleines d’espoirs, de projets et de rêves qui ont plus de chances de se réaliser qu’au début du roman.
    Je n’ai pas eu de coup de cœur, mais ce n’était pas très loin, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. Il se lit très vite. D’une part, il ne fait que 222 pages et les chapitres, tous assez courts, s’enchaînent assez vite, chacun nous donnant envie de sauter 3 chapitres plus loin pour avoir la suite de l’histoire de celle qu’on vient de suivre. Et du coup, une chose en entraînant une autre, on ne le lâche pas du début à la fin.

     

    Un extrait : L’alarme sonne et le compte à rebours commence. Sarah est en lutte contre le temps, de l’instant où elle se lève à celui où elle se couche. A la seconde où elle ouvre les yeux, son cerveau s’allume comme le processeur d’un ordinateur.

    Chaque matin, elle se réveille à cinq heures. Pas le temps de dormir plus, chaque seconde est comptée. Sa journée est chronométrée, millimétrée comme ces feuilles de papier qu’elle achète à la rentrée pour les cours de maths des enfants. Il est loin le temps de l’insouciance, celui d’avant le cabinet, la maternité, les responsabilités. Il suffisait alors d’un coup de fil pour changer le cours d’une journée : et si ce soir on faisait… ? et si on partait… ? et si on allait… ? Aujourd’hui tout est planifié, organisé, anticipé. Plus d’improvisation, le rôle est appris, joué, répété chaque jour, chaque semaine, chaque mois, toute l’année. Mère de famille, cadre supérieur, working-girl, it-girl, wonder-woman, autant d’étiquettes que les magazines féminins collent sur le dos des femmes qui lui ressemble comme autant de sacs pesant sur leurs épaules.

    Sarah se lève, se douche, s’habille. Ses gestes sont précis, efficaces, orchestrés comme une symphonie militaire. Elle descend à la cuisine, dresse la table du petit déjeuner, toujours dans le même ordre : lait/bol/jus d’orange/chocolat/pancake pour Hannah et Simon/ céréales pour Ethan/ double café pour elle. Elle va ensuite réveiller les enfants, Hannah d’abord, puis les jumeaux. Leurs vêtements ont été préparés la veille par Ron, ils n’ont qu’à se débarbouiller et les enfiler pendant qu’Hannah remplit les lunchboxes, c’est une affaire qui roule, aussi vite que la berline de Sarah dans les rues de la ville, pour les déposer à l’école, Simon et Ethan en primaire, Hannah au collège.
    Après les bises, les tu n’as rien oublié les couvre toi mieux, les bon courage pour ton examen de maths, les arrêtez de chahuter derrière, les non, tu vas à la gym, et enfin le traditionnel le weekend prochain vous êtes chez vos pères, Sarah prend la direction du cabinet.

    A huit heures vingt précisément, elle gare sa voiture dans le parking, devant le panneau portant son nom : « Sarah Cohen, Johnson & Lockwood ». Cette plaque, qu’elle contemple tous les matins avec fierté, désigne plus que l’emplacement de sa voiture ; elle est un titre, un grade, sa place dans le monde. Un accomplissement, le travail d’une vie. Sa réussite, son territoire.

     

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  • [Livre] Pourvu que la nuit s’achève

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    Résumé : Lorsque Zeba est retrouvée devant chez elle, le cadavre de son mari à ses pieds, il paraît évident aux yeux de tous qu’elle l’a tué. Depuis son retour de guerre, Kamal était devenu un autre homme, alcoolique et violent. Mais cette mère de famille dévouée est-elle capable d’un tel crime ? Présumée coupable, Zeba est incarcérée dans la prison pour femmes de Chil Mahtab, laissant derrière elle ses quatre enfants. C’est à Yusuf, revenu des États-Unis pour régler une dette symbolique envers son pays d’origine, l’Afghanistan, que revient la défense de ce cas désespéré. Mais la prisonnière garde obstinément le silence. Qui cherche-t-elle à protéger en acceptant de jouer le rôle du suspect idéal ? Et dans ces conditions, comment faire innocenter celle qu’on voit déjà pendue haut et court ?


    Auteur : Nadia Hashimi

     

    Edition : Milady

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 07 juillet 2017

     

    Prix moyen : 8€

     

    Mon avis : Nadia Hashimi a le don de nous transporter en Afghanistan dans chacun de ses romans. Déjà, dans la perle et la coquille, on se passionnait pour la coutume des Basha Posh et le bouleversement que le retour à leur condition de femme pouvait entrainer pour ces jeunes filles qui s’étaient si longtemps conduites en garçon et avaient si longtemps été traité comme tels.
    Aujourd’hui, avec Pourvu que la nuit s’achève, on découvre la justice afghane et surtout la justice appliquée aux femmes et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est sommaire.
    Déjà, concernant Zeba, elle est arrêtée et emprisonnée sans que la moindre enquête soit menée par la police. Pourquoi mener une enquête après tout ? C’est son mari qui a été tué et elle était juste à côté du corps. C’est donc forcément elle la coupable. Et avec la coutume Afghane de ne jamais dire du mal des morts, l’homme, violent, bon à rien, mauvais musulman (ce qui, dans ce pays est un crime), passerait presque pour un saint.
    Mais ce qui m’a le plus choquée, outre l’histoire de Zeba, c’est les raisons de l’emprisonnement des autres femmes. La plupart sont là pour crimes moraux. Certes on savait qu’en Afghanistan, le fait pour une femme de tomber amoureuse, était un crime qui pouvait la conduire à la mort pour « laver l’honneur de la famille ». La plupart des femmes sont donc plus en sécurité derrière les barreaux que dans leur foyer. Mais il y a quand même des cas qui dépassent l’entendement, même dans ce pays !
    Pour n’en citer que 2 qui m’ont marqués : une femme, la soixantaine, est condamnée à 30 ans de prison parce que son fils s’est enfui avec une jeune fille. Le couple a été rattrapé, le fils tué, mais cela ne suffisait pas à la famille de la jeune fille. La mère a donc payé pour la « faiblesse » du fils.
    Le second cas est encore plus ahurissant car il va à l’encontre même des traditions du pays. Une jeune fille est emprisonnée parce que ses parents ont refusé la demande en mariage d’un homme puis ont arrangé son mariage avec un autre. La famille du prétendant éconduit l’a donc fait emprisonnée pour « zina » comprendre « acte sexuel en dehors du mariage » alors même qu’elle n’a probablement pas eu son mot à dire dans le choix de son mari.
    Le crime de zina est d’autant plus pratique que le témoignage d’une femme à moitié moins de valeur que celui d’un homme. Si un homme accuse une femme de zina, sa propre parole ne fait pas le poids contre lui.
    Au fil des réunions entre l’avocat, le procureur et le juge, on tombe des nues en découvrant que l’Afghanistan est bel et bien doté d’un code pénal. Mais celui-ci est interprété selon le bon vouloir du juge, ce qui va rarement dans le sens de l’intérêt de la femme, mais plutôt selon l’intérêt de celui qui le paie le plus cher.
    Le mystère de la mort du mari de Zeba se lève lentement et on ne peut que saluer le courage de cette femme qui risque la pendaison mais garde le silence, pensant aux autres avant elle-même.
    J’ai aimé aussi le minuscule brin d’espoir que constituent certaines des faits que rapporte Yusuf : un violeur qui a pris 20 ans de prison, un mollah agresseur de petite fille qui a été violement sanctionné par la famille de la gamine, la réaction du père d’une des petites voisines de Zeba devant le drame vécu par sa fille. Ce ne sont que des grains de sable, mais cela reste un espoir car ces pères-là n’ont pas fait peser le poids de la honte sur leurs filles et les ont reconnus pour ce qu’elles sont : des victimes innocentes. Grain de sable par grain de sable, on ne peut qu’espérer que le sort des femmes d’Afghanistan puisse s’améliorer, avec peut-être l’aide de la pression internationale.

    Un extrait : Basir et ses sœurs franchirent le portail perçant le haut mur qui isolait leur foyer de la rue et des voisins. En entendant les pleurs de Rima, les cris d’un bébé appelant sa maman les bras tendus, Basir fut saisi d’une sourde angoisse. Les filles se précipitèrent dans la maison, et en un éclair, Shabnam souleva Rima pour la bercer sur sa hanche. Le visage du bébé était rouge, son nez coulait. Karima regarda sa sœur avec hébétude, tandis que l’odeur des gombos brûlés imprégnait l’air tel un mauvais présage. Aucun signe de Madar-jan. Quelque chose n’allait pas.

    Sans un mot, Basir jeta un bref coup d’œil dans les deux chambres puis dans la cuisine. Les mains tremblantes, il poussa la porte donnant sur la cour. Des pantalons bouffants, des foulards, des chemises flottaient sur la corde à linge. Un faible gémissement attira son attention vers le fond du jardin, où se trouvait la remise, contiguë au mur extérieur du voisin.

    Il fit un pas, puis deux. Comme il aurait aimé remonter le temps, revenir au matin, quand tout était encore normal ! Comme il aurait aimé faire demi-tour, trouver sa mère dans la cuisine en train de remuer des haricots verts dans une lourde marmite, en s’inquiétant de ne pouvoir nourrir correctement ses enfants.

    Mais rien ne serait plus jamais comme avant. Basir le comprit dès qu’il contourna la remise, dès l’instant où la vie qu’il connaissait se noya dans le sang et la violence. Zeba, sa mère, leva vers lui un visage blême et hagard. Elle était assise, dos contre le mur, dans une atmosphère macabre. Ses mains étaient noires de sang, ses épaules tremblaient.

    — Madar-jan, commença-t-il.

    Une silhouette avachie reposait quelques mètres plus loin.

    — Bachem, dit-elle d’une voix faible.

    Sa respiration s’accéléra. Zeba se mit à sangloter, la tête entre les genoux.

    — Rentre à la maison, mon fils… Rentre à la maison… Tes sœurs, tes sœurs… Rentre à la maison…

    Basir sentit sa poitrine se serrer. Comme son père, il n’avait rien vu venir.

     

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  • [Livre] Les contes de crimes

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    Résumé : Imprégné des personnages des frères Grimm ou de Charles Perrault, l’auteur se livre ici à une réécriture un tantinet diabolique des contes ayant bercé notre enfance. Machiavélique, le mariage improbable des contes de fées avec le roman policier produit des monstruosités, des vengeances fatales de personnages depuis toujours persécutés : Cendrillon, lolita victime d'un prince héritier, la Belle au bois dormant, otage pathétique d'un époux déséquilibré.

    Inspirant la mise en scène macabre d'un tueur en série qui opère au cyanure, Blanche-Neige pose une énigme à C. Marmaduke Perthwee, fantasque détective des fées qui sait faire parler les nains de jardin, troublante signature du meurtrier. Rondement troussés par l'elficologue Pierre Dubois, Les Contes de crimes exhalent la musique envoûtante de ce familier du " Merveilleux Voisinage ". Noirs à souhait, ils font aussi entendre un humour sardonique qui fait frissonner.

     

    Auteur : Pierre Dubois

     

    Edition : Folio

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 02 avril 2009

     

    Prix moyen : 8€

     

    Mon avis : Pierre Dubois revisite les contes de fées à la sauce criminelle. J’ai trouvé dommage que les différentes histoires soient aussi inégales en longueur, en qualité et en intérêt. Autant j’ai trouvé très bien Le petit chaperon rouge ou cendrillon, autant j’ai trouvé Peter Pan et Rapunzel trop longs, trop alambiqués et au final brouillons.
    Je suis d’autant plus déçue que d’une part on m’avait dit beaucoup de bien du livre et que j’en attendais donc sûrement trop et d’autre part que je trouvais l’idée de remanier les contes de fées pour en faire des affaires criminelles tout simplement géniale.
    Ici j’ai trouvé la lecture longue et contraignante et j’avoue que j’ai parfois lu en diagonale certaines digressions interminables.
    D’autant plus que l’auteur s’amuse dans des tournures de phrases alambiquées, un vocabulaire plus que soutenu, des envolées lyriques etc… tant de choses qui ont ralenti ma lecture parce que j’ai trouvé que ce style n’était pas adapté au type de texte que voulait nous présenter l’auteur. J’aurais aimé plus de sobriété, qu’il aille un peu plus souvent droit au but.
    A part quelques nouvelles comme cendrillon ou le petit chaperon rouge, on ne retrouve pas grand-chose du conte originel dans ces histoires, et pour moi, du coup, il n’y a pas revisite de contes. Pierre Dubois aurait pu tout aussi bien écrire des nouvelles avec des protagonistes issus de son imagination, j’aurais moins eu l’impression d’être trompée sur la marchandise.
    Une lecture un peu laborieuse, même si j’ai réussi à aller jusqu’au bout. Mais sûrement un livre que je ne garderais pas, ni en mémoire, ni dans ma bibliothèque.

     

    Un extrait : Il était une fois une damoiselle rose et rousse dotée de tous les avantageux apanages propres aux vraies princesses - celles à qui un petit pois glissé sous cent matelas, en leur dormant, torture la peau de lys. Elle passait ses jours, comme il se doit, à ne rien faire de ses dix doigts, sinon se mirer, se coiffer, se manucurer. Ou bien, la mode n'étant plus au teint d'ivoire et veines bleues, à bronzer au bord de ses piscines et toutes les nuits à sortir en boîte.
    A dire vrai ce n'était pas sa pantoufle qu'elle abandonnait aux douze coups du clair de Lune !
    Or si, insatiablement, la gourgandine se complaisait au marivaudage, libertinait et consommait à en décrocher les baldaquins, c'était toujours en compagnie de douteux pointeurs, de gandins, de snobs noctambules, mais jamais, au grand jamais, avec de nobles et gents partis censés lui offrir l'anneau d'or du mariage.
    Toujours elle dédaignait ses prétendants qui, avec quelques espoirs, s'en venaient dès potron-minet faire antichambre pour s'en repartir bredouille et fort marris à la brune.
    Trouvant l'un, président-directeur général, trop vieux, ce jeune financier trop gros, cet autre-là trop maigre, trouve chauve ou fat... Mais surtout, se moquait-elle d'un brave roi de la couture de haut luxe aux rondes rentes mais dont le menton présentait une légère asymétrie."
    "Tiens ! se gaussait-elle, il a le menton de travers comme le bec d'une grive... C'est Barbe de Grive !

     

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  • [Livre] Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants et puis...

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    Résumé : Ils vécurent heureux, eurent beaucoup d'enfants et puis... La beauté de la princesse se fane, la Belle éprouve des regrets, Jack dilapide tout l'argent qu'il avait reçu pour ses haricots magiques... Dix contes revisités avec une bonne dose de cynisme et un soupçon d'humour noir par Michael Cunningham. Adieu les étoiles dans les yeux, l'heure du désenchantement a sonné.

     

    Auteur : Michael Cunningham

     

    Edition : 10/18

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 17 mars 2016

     

    Prix moyen : 7€

     

    Mon avis : En ce mois de janvier j’ai décidé de me consacrer aux contes et revisites de contes. C’est donc tout naturellement que mes copinautes m’ont conseillée ce livre, et, ma foi, pour le prix, je n’allais pas me priver.
    On a ici un recueil de nouvelles, chacune n’étant pas très longue et égratignant allégrement les happy ends des contes traditionnels.
    J’ai beaucoup aimé le style de l’auteur, même dans le cas où la nouvelle ne me plaisait pas plus que ça, ce qui est arrivé à une ou deux reprises.
    Parfois le conte ne fait aucun doute comme pour blanche neige, la belle et la bête ou encore Jack et le haricot magique. Parfois en revanche, on a plus de mal à identifier le conte, on se demande même s’il n’y a qu’un conte particulier qui est visé ou si l’auteur a décidé d’égratigner le genre même du conte à travers sa nouvelle.
    Il y a un certain humour, même si les nouvelles sont le plus souvent malsaines et/ou glauques, mais j’avoue que malgré tout, j’ai eu plusieurs fois le sourire aux lèvres.
    Evidemment, la lecture de ce livre est à déconseiller à ceux qui ne jurent que par Disney et refusent obstinément de connaitre une autre version des contes.
    En revanches, ceux qui ont lu les « vrais » contes, ceux qui savent que les mignonnes colombes crèvent les yeux des sœurs de Cendrillon, que la méchante reine a tenté de tuer Blanche Neige 3 fois, que la petite sirène n’a jamais épousé son prince, que la mère du prince charmant de la belle au bois dormant était une ogresse de la pire espèce ou encore que le chasseur n’a été rajouté à l’histoire du petit chaperon rouge que tardivement, eux, pourront trouver beaucoup de plaisirs à la lecture de ces revisites, non de contes, mais de fins de contes.

     

    Un extrait : Nous ne parlons pas ici d’un garçon intelligent. Ce n’est pas un gosse à qui vous pouvez vous fier pour emmener sa mère à sa séance de chimio, ou fermer les fenêtres quand il pleut.
    Encore moins pour vendre la vache, quand sa mère et lui n’ont plus un rond, et que la vache est leur dernier capital.
    Nous parlons d’un garçon qui n’a pas parcouru la moitié du trajet jusqu’à la ville chargé du dernier bien de sa mère qu’il a déjà vendu la vache à un inconnu pour une poignée de haricots. Le type prétend que ce sont des haricots magiques, ce qui suffit à Jack, semble-t-il. Il ne demande même pas quel genre de magie les haricots sont censés accomplir. Peut-être vont-ils se transformer en sept superbes épouses qui lui sont destinées. Peut-être prendront-ils la forme des sept péchés mortels qui le harcèleront comme des mouches jusqu’à la fin de son existence.
    Jack ne doute pas. Jack n’est pas porté sur les questions. Jack est le garçon qui dit « Waouh, mec, des haricots magiques, sans blague ? »

     

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  • [Livre] Où passe l'aiguille

    Je remercie Véronique Mougin pour cette excellente lecture

     

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    Résumé : Et voici Tomas, dit Tomi, gaucher contrariant, tête de mule, impertinent comme dix, débrouillard comme vingt, saisi en 1944 par la déportation dans l'insouciance débridée de son âge, 14 ans. Ce Tom Sawyer juif et hongrois se retrouve dans le trou noir concentrationnaire avec toute sa famille. Affecté à l'atelier de réparation des uniformes rayés alors qu'il ne sait pas enfiler une aiguille, Tomas y découvre le pire de l'homme et son meilleur : les doigts habiles des tailleurs, leurs mains invaincues, refermant les plaies des tissus, résistant à l'anéantissement. À leurs côtés, l'adolescent apprendra le métier. Des confins de l'Europe centrale au sommet de la mode française, de la baraque 5 aux défilés de haute couture, Où passe l'aiguille retrace le voyage de Tomi, sa vie miraculeuse, déviée par l'histoire, sauvée par la beauté, une existence exceptionnelle inspirée d'une histoire vraie.

    Auteur : Véronique Mougin

     

    Edition : Flammarion

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 31 janvier 2018

     

    Prix moyen : 21€

     

    Mon avis : Enfin j’ai pu me poser et lire tranquillement ce livre. Je l’ai depuis un bon moment, depuis quelques temps avant sa sortie, mais j’ai passé deux mois où je ne lisais que quelques pages par-ci, par-là, entre deux portes, sur le coin d’une table ou d’un oreiller et, vu le sujet de ce livre, et la période à laquelle il se déroule, je voulais vraiment pouvoir prendre mon temps.
    Autant le dire tout de suite, c’est un coup de cœur. Le premier livre de Véronique Mougin était plein d’humour et de légèreté ; celui-ci est dur et tendre à la fois, il est poignant et superbe, malgré les horreurs dont il témoigne.
    J’ai passé mon temps à reposer ce bouquin pour digérer un peu le récit. Pas longtemps, puisque je voulais savoir la suite, mais quelques minutes, parfois une heure entière, surtout pendant la partie se passant dans les camps de concentration. Parce que c’est un récit qui tient en partie du témoignage et que c’est dur, très dur. Rien ne nous est épargné, et pourquoi nous l’épargnerait-on, Tomas et les siens n’ont pas été épargnés, eux.
    Je crois que l’image qui m’a le plus poursuivie, tout au long du récit, est la seule qui laisse planer le doute, l’espoir, mais qui, en même temps, m’est apparue comme la plus terrible : c’est celle de la mère de Tomas qui est dans la file des femmes et enfants, avec Gabor, le petit frère. Le temps de détourner le regard quelques secondes et ils ont disparus.
    Quand on sait que les nazis avaient pour habitude de gazer les femmes et les enfants dès leur arrivée, mais qu’en même temps, certains, hélas très rares, trop rares, ont survécu… difficile de ne pas y penser au fil du texte, de ne pas espérer qu’ils aient pu passer entre les mailles du filet…
    L’horreur est omniprésente, elle arrive par les nazis, bien entendus, mais également par les autres prisonniers, promus « kapo » abusant de leur peu d’autorité ou simple détenus profitant de leur faible supériorité physique pour abuser de leur compagnons d’infortune. Comme si se montrer aussi cruel que les nazis allait adoucir leur propre sort.
    Tomas est un adolescent qui refuse de plier, il refuse de se laisser gentiment mourir. En perpétuelle opposition avec son père, il magouille, triche, ment, vole, prend des risques, fait tout ce qu’il peut pour sortir du lot mais pas trop, être remarqué mais pas remarquable, bref survivre à l’enfer du camp.
    J’ai eu du mal avec le père de Tomas. J’ai eu l’impression que chacune de ses décisions étaient prises sans penser aux autres, avec pour seul soucis de respecter les règles. Il ne semble pas comprendre que le monde dans lequel il vit désormais n’a plus de règle, que ce n’est pas parce qu’il se montre obéissant qu’il sera épargné.
    Il m’a choqué à plusieurs reprises, j’ai eu l’impression qu’il préférait voir mourir son fils plutôt que de le voir faire preuve d’une audace dangereuse alors qu’il n’avait plus rien à perdre.
    Après la guerre, il ne change pas d’attitude, il continue à vouloir imposer son mode de vie et sa vision des choses sans jamais penser qu’il pourrait avoir tort (Du moins pendant la plus grande partie de sa vie).
    J’ai beaucoup aimé que le récit soit entrecoupé de chapitres en italique nous révélant les pensées de divers personnages de l’entourage de Tomas qui montrent souvent que ce qu’ils pensent est très différent des pensées que leur prête l’adolescent.
    Après la guerre, après les camps, on pourrait penser que le pire est passé, que tout va aller mieux. Alors, oui, dans un sens le pire est passé, mais il reste la suspicion, les frontières qui ont bougées, son village qui n’appartient plus au même pays qu’avant, le pillage dont sa famille a été victime pendant son absence, rien ne va, tout a changé.
    Alors c’est le départ, vers un autre pays, un autre avenir. C’est à Paris que Tomas va trouver sa voie, se réconcilier pour de bon avec la couture, et même la haute couture. Il n’avait pas la même vision du métier que son père et, ne sachant pas qu’une autre manière de l’exercer existait, il l’avait rejeté en bloc. Il va se réinventer dans un métier où rien n’est jamais figé, où tout change à une vitesse folle, où il faut de l’audace et du talent, en plus d’un travail acharné, pour espérer survivre.
    Ce talent, Tomas le possède ; le travail, il a eu l’exemple de son père pour savoir que rien ne tombe tout cuit dans le bec, et l’audace, s’il en avait déjà avant la guerre, les camps et sa rage de vivre l’ont décuplée.
    Pourtant, il y a une chose que Tomas refuse de faire : se souvenir. Jusqu’à ce qu’une petite cousine décide d’écrire un livre sur son histoire. Et qu’il accepte d’ouvrir la boite de pandore et de raconter…

     

    Un extrait : Suis pas si bête, j’ai dit « tu t’occuperas du chat » pour le rassurer, le Tomi. Mais il va partir aussi, ma main à couper. Les Allemands ne nous ont pas envahis pour des prunes, ils vont nous prendre. Paraît que les gendarmes regroupent déjà ceux de mon village pour les emmener travailler. Travailler où, tout le monde se le demande, moi je m’en fous pas mal ; travailler comment, ça oui, j’aimerais bien qu’on me le dise. Pour m’entraîner avant. Parce qu’il faudra que j’y arrive, et tout de suite. Si seulement je savais ce qu’ils vont nous demander… Mon père et les autres pourront peut-être m’aider, si c’est trop difficile. C’est pour ça que je rentre en vitesse. Manquerait plus qu’ils s’en aillent sans moi.
    Il m’aurait pas dit au revoir, le môme. Je lui en veux pas, il est têtu. C’est pas une tête qu’il a, c’est un pavé. Une bourrique est moins obstinée que lui. C’est de famille, son grand-père, son oncle, tous sur le même modèle, tous dans le tissu, tous des bourriques. Surtout son père, et je sais de quoi je parle : M. Kiss, quand il a une idée dans la tête, il l’a pas au pied. Je me souviens, avant tous les problèmes, il employait un ouvrier à la boutique, Abel, un bon couturier, et un musicien du tonnerre. Le patron lui a dit : « Tu apprendras le violon au petit. » Quand Abel jouait un air, ça collait des frissons à tout l’atelier mais quand Tomi empoignait le machin, c’était les vitres qui tremblaient. La rigolade… Il en aurait crevé de rage, le petit, il détestait ça. Son père a insisté : « Il apprendra, un point c’est tout. » Alors le môme a épluché le violon. Le premier jour, il a retiré une corde, puis il a dépiauté un morceau de bois, encore une corde… Au bout de trois semaines c’était plus un instrument de musique, c’était un trognon de pomme. Le patron a cédé : Tomi a laissé tomber le violon, un point c’est tout. De toute façon, si on le force il s’enfuit et on le retrouve perché dans l’arbre, quand on le retrouve… Celui-là, on le mettra pas dans une case. Moi c’est le contraire, j’aimerais bien y entrer, dans les cases, mais j’y arrive pas. J’arrive pas à grand-chose, à cause de ma tête, ou alors c’est Dieu qui m’a fait comme ça mais pourquoi ? Je donnerais cher pour savoir quel travail ils vont nous donner, les Allemands.
    L’important, c’est qu’ils me demandent pas de coudre. J’y peux rien, ça veut pas. Quand je sculpte, ça va, les morceaux s’associent dans ma tête, ils tournent, c’est beau comme une valse d’Abel, j’entends le rythme d’abord, les mouvements arrivent, ensuite y a plus qu’à suivre les pas. Avec les tissus, rien. Pour la boucherie, c’était pareil : je distinguais pas un quasi de veau d’une côte d’agneau. On m’a même placé chez un comptable, y a pas eu moyen. Les choses normales, ça marche pas avec moi. Même la fille de l’autre fois, la brune du bordel, elle m’a regardé et je ne sais plus comment elle a tourné sa phrase mais ça voulait dire : t’es totalement à côté de la plaque. Elle m’a raccompagné à la porte et rien fait payer. Je rentre pas dans les cases, moi. Y a peut-être même pas de case pour moi. Quand j’y pense ça me fait mal et il comprend ça, Tomi… Il va me manquer, le môme. Je donnerais tout, tout pour savoir dans quoi on va bosser.

     

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  • [Livre] Jamais plus

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    Résumé : Lily Blossom Bloom n’a pas eu une enfance très facile, entre un père violent et une mère qu’elle trouve soumise, mais elle a su s’en sortir dans la vie et est à l’aube de réaliser le rêve de sa vie : ouvrir, à Boston, une boutique de fleurs. Elle vient de rencontrer un neuro-chirurgien, Lyle, charmant, ambitieux, visiblement aussi attiré par elle qu’elle l’est par lui. Le chemin de Lily semble tout tracé. Elle hésite pourtant encore un peu : il n’est pas facile pour elle de se lancer dans une histoire sentimentale, avec des parents comme les siens et Atlas, ce jeune homme qu’elle avait rencontré adolescente, lui a laissé des souvenirs à la fois merveilleux et douloureux. Est-ce que le chemin de Lily est finalement aussi simple ? Les choix les plus évidents sont-ils les meilleurs ?

     

    Auteur : Colleen Hoover

     

    Edition : Hugo Roman

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 11 mai 2017

     

    Prix moyen : 17€

     

    Mon avis : Ce roman est le premier que je lis de Colleen Hoover et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître… ou en tout cas un coup de cœur.
    Et pourtant, j’ai détesté l’auteur pendant la majeure partie du livre, je lui en ai voulu de me faire ressentir des émotions si diamétralement opposées ! Et surtout, je lui en ai voulu de m’avoir fait tomber amoureuse pour me briser le cœur dans les chapitres suivants.
    Et pourtant, je ne changerais pas une ligne de ce roman.
    On assiste à un roman plus ou moins en deux parties qui s’entremêlent. Il y a l’histoire de Lily telle qu’elle la vie de nos jours, alors qu’elle a 24 ans, et son adolescence qu’on découvre au travers de sa plongée dans son journal intime de l’époque qu’elle écrivait sous forme de lettres adressées à son idole : Ellen DeGeneres. Dans ces lettres elle parle de la violence de son père à l’égard de sa mère, mais aussi de sa rencontre avec Atlas avec qui elle va nouer une belle relation.
    J’ai beaucoup aimé les personnages. Oui, tous les personnages sans exception, même si j’ai eu des coups de cœur plus prononcé pour certains, comme Allysa, l’amie et belle-sœur de Lily qui est vraiment parfaite. Elle est drôle, aimante, forte, compatissante… J’ai été très triste pour elle au début du livre, mais tellement contente de voir son évolution au fil du livre.
    Lilly est une jeune femme forte, bien que fragilisée par les évènements de son adolescence, par le fait que sa mère n’ait jamais quitté son père et qui pense que cette dernière était faible.
    Comme beaucoup de femmes, Lilly pense savoir exactement comment elle réagirait si elle était elle-même confrontée à la violence et juge facilement sa mère pour sa manière d’avoir géré les choses. Elle a du mal à réaliser qu’on ne peut pas savoir à l’avance comment on réagirait car chaque cas est différent.
    C’est tellement dur de parler de ce livre sans spoiler parce que c’est justement les éléments qui composent l’intrigue principale qui nous font traverser tant d’émotions.
    Je trouve que le titre anglais, It ends with us, est bien plus révélateur et bien plus parlant que le titre français.
    A la fin du livre, une note de l’auteur explique pourquoi elle a écrit ce roman, d’où elle tient son inspiration. Ne passez pas à côté de cette note ! Vraiment ! Elle est aussi bouleversante que le roman en lui-même.

     

    Un extrait : Au-dessus des objets qu’il contient apparaît un anneau de bois en forme de cœur. Je passe les doigts dessus en me remémorant le soir où il m’a été offert. Dès que les souvenirs reviennent, je l’écarte. La nostalgie est une étrange chose.

    Je sors quelques anciennes lettres, quelques coupures de presse que je mets également de côté. En dessous, je trouve enfin ce que je cherchais… tout en espérant ne pas le trouver.

    Mes journaux pour Ellen.

    Je passe également les mains dessus. Il y en a trois dans cette boîte, mais je dirais qu’au total il en existe huit ou neuf. Je n’en ai jamais relu aucun après les avoir écrits.

    Quand j’étais plus jeune, je refusais d’admettre que je tenais un journal parce que ça faisait trop stéréotype. En fait, j’étais même parvenue à me convaincre que j’avais trouvé le truc le plus cool qui soit, qui n’avait techniquement rien d’un journal. J’adressais chacun de mes écrits à Ellen DeGeneres car je regardais son talk-show depuis ses débuts, en 2003, alors que j’étais encore une petite fille. Je l’enregistrais tous les jours et me le repassais en rentrant de l’école ; j’étais persuadée qu’Ellen m’aimerait beaucoup si elle faisait ma connaissance. Je lui écrivis régulièrement jusqu’à mes seize ans, des lettres qui ressemblaient plutôt à des pages de cahier. Bien entendu, je savais que ça ne pouvait en rien l’intéresser et j’avais eu la présence d’esprit de n’en envoyer aucune. Mais j’aimais lui adresser mes réflexions, si bien que ça resta le cas jusqu’à ce que j’arrête, purement et simplement.

    J’ouvre un deuxième carton à chaussures où se trouvent d’autres extraits, sors le journal de l’année de mes quinze ans, le feuillette à la recherche du jour où j’ai rencontré Atlas. Jusque-là, je n’avais rien vécu de particulièrement intéressant, ce qui ne m’avait pas empêchée de remplir des pages depuis six années.

    Je m’étais juré de ne jamais les relire mais, après la disparition de mon père, j’ai beaucoup repensé à mon enfance. Peut-être qu’en les parcourant de nouveau, je trouverai la force de pardonner. À moins que ça ne me rende encore plus amère.

    Je m’allonge sur le canapé et commence à lire.

     

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  • [Livre] La pâtissière de Long Island

    Je remercie Babelio et sa masse critique ainsi que les éditions J'ai lu pour cette lecture

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    Résumé : Pour l'empêcher de fréquenter l'homme qu'elle aime, le père de Marie décide de l'envoyer aussi loin que possible de leur petit village de Frise orientale : à New York, chez ses deux frères. Avec pour seuls bagages son coeur brisé et la recette secrète de son gâteau au fromage blanc, elle débarque à Brooklyn en ce froid mois de novembre 1932, à la fois fascinée et terrifiée par ce qui l'entoure. Elle est bien loin de se douter de l'incroyable destin que lui réserve le Nouveau Monde.

    Des décennies plus tard, Rona, sa petite-nièce en plein revers professionnel et sentimental, vient lui rendre visite. Marie lui raconte son histoire et lui confie la recette du cheesecake qui doit changer sa vie.

     

    Auteur : Sylvia Lott

     

    Edition : J'ai Lu

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 2017

     

    Prix moyen : 8€

     

    Mon avis : J’ai découvert un roman avec une écriture très agréable. Le passé, avec l’histoire de Marie, est écrit à la 3ème personne du singulier et le présent, avec celle de Rona, est à la première personne du singulier, ce qui permet de bien distinguer les parties (même si elles se confondent difficilement).
    Du côté de l’histoire et des personnages, j’ai trouvé que le père de Marie se comporte de manière odieuse. Certes, nous qui connaissons l’Histoire, savons qu’en envoyant sa fille aux USA contre son gré en 1932, il lui a permis de ne pas être en Allemagne lors de la montée en puissance d’Hitler et de la seconde guerre mondiale, mais ses raisons pour l’éloigner sont lamentables.
    Bien entendu, il décide de qui, de ses enfants, va reprendre son travail, sans se préoccuper une seconde de leurs envies.
    Marie m’a énervée à ce moment-là. Quand elle prend le bateau, elle se dit que le ressentiment enfoui vaut mieux qu’une crise ouverte. C’est encore une manière pour l’autre partie d’avoir la conscience tranquille et de se dire que si elle ne proteste pas c’est qu’au fond d’elle, elle sait que son père à raison.
    La vie aux USA est dépaysante. D’un côté, il y a ses frères, surtout son frère aîné, Willi, qui tente d’avoir la même autorité que son père sur sa sœur sans y parvenir, de l’autre il y a toutes les possibilités qui s’offrent à elle.
    Marie va se construire une nouvelle vie, avec l’aide d’une recette secrète de cheesecake qui va faire sa réputation et entrainer bien des choses, positives ou non.
    C’est cette recette qui fait le lien entre Marie et Rona, sa petite-nièce qui vit des instants difficiles en 2003. Venue rendre visite à sa grand-tante, celle-ci est en pleine reconstruction après des échecs tant professionnels que sentimentaux.
    Si elle ne croit pas vraiment au « pouvoir » du cheesecake, elle va être passionnée par l’histoire de la vie de Marie. Et prendre exemple sur elle pour se reconstruire.
    Le secret du cheesecake m’a obsédé toute ma lecture ! A chaque page, j’espérais qu’on saurait enfin ce qui faisait sa particularité.
    Rona est moins présente que Marie mais son histoire est tout aussi intéressante. Cela dit, c’est clairement l’histoire de Marie qui fait tout l’intérêt du roman. Certains passages de la fin m’ont un peu attristée, mais on pouvait s’y attendre et ce sentiment de tristesse s’évanoui vite.
    J’ai dévoré ce livre de près de 600 pages en moins d’une journée !

     

    Un extrait : « Reste donc avec nous, Rona », m’a prié tante Marie le troisième jour. Elle était assise avec son frère pour le thé de l’après-midi dans la véranda couverte. « C’est bien qu’une autre personne de la famille connaisse les vieilles histoires, quand nous ne serons plus là. »

    J’ai pris place dans un confortable fauteuil en rotin.

    « Nous parlions à l’instant de la famille d’Imke Wilken. »

    J’ai haussé les épaules : « Je ne la connais pas. »

    Après tout j’avais grandi dans une ville à vingt kilomètres de Südrhauderfehn, dans laquelle mes parents avaient une entreprise textile, et je n’étais toujours qu’en visite ou en vacances chez mes grands-parents, dans la maison des parents de ma mère – ce qui me convenait tout à fait.

    « Les Wilken », a insisté mon grand-père comme si je devais m’en souvenir, « ce sont ceux dont la maison, au cœur du marais, tombe en ruine !

    – Ah ! » Cela fit tilt. « Cette étrange famille qui vit totalement à l’écart et dont la maison ne tient plus que grâce au lierre… C’est d’eux que tu parles ?

    – Tout à fait. Ils ont perdu une fille, a expliqué tante Marie, Imke, c’était son nom.

    – C’est pour cela que ses parents et ses sœurs sont devenus si étranges, a ajouté Papi.

    – J’ai connu Imke, elle était dans la même classe que moi, nous avons chanté ensemble dans la chorale, a précisé ma grand-tante.

    – La famille n’a jamais surmonté ça. Cela devait être au début des années trente. L’été avant que tu ne partes en Amérique, non ? »

    Le regard grave de Tante Marie se perdait dans un lointain imaginaire. « Je me souviens très bien de ce jour, a-t-elle dit posément. Je sais même que c’était un mardi, un mardi de juin 1932…

    – …et tu étais amoureuse du p’tit maît’ d’école. »

    Tante Marie a acquiescé.

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  • [Livre] La perle et la coquille

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    Résumé : Kaboul, 2007 : les Talibans font la loi dans les rues. Avec un père toxicomane et sans frère, Rahima et ses sœurs ne peuvent quitter la maison. Leur seul espoir réside dans la tradition des bacha posh, qui permettra à la jeune Rahima de se travestir jusqu’à ce qu’elle soit en âge de se marier. Elle jouit alors d’une liberté qui va la transformer à jamais, comme le fit, un siècle plus tôt, son ancêtre Shekiba. Les destinées de ces deux femmes se font écho, et permettent une exploration captivante de la condition féminine en Afghanistan.

     

    Auteur : Nadia Hashimi

     

    Edition : Milady

     

    Genre : roman contemporain

     

    Date de parution : 17 juin 2016

     

    Prix moyen : 8€

     

    Mon avis : L’auteur nous dévoile parallèlement les histoires de Shekiba et de Rahima, la première étant l’arrière-arrière-grand-mère de la seconde. Les deux histoires, qui ont eu lieu à un siècle d’intervalle, sont étrangement similaires malgré les années qui les séparent. A première vue, on se dit que les choses n’ont pas changé et puis on se rend compte que non, certaines choses ont changé, mais qu’il y a eu un retour en arrière, surtout au niveau du sort des femmes.
    En 1911, Shekiba perd toute sa famille du choléra. Si elle essaie de continuer à vivre seule un temps, son secret est vite découvert, et, ses oncles convoitant la terre de son père, l’envoie vivre avec sa grand-mère qui la traite en esclave. Il faut dire que Shekiba traine deux boulets : le premier est un visage à moitié brûlé lors d’un accident domestique dans un pays qui ne tolère pas les handicaps. Le second est que son père a refusé d’épouser la femme qui lui destinait pour choisir à la place celle qui sera la mère de Shekiba. Avec un prénom qui, ironiquement, signifie cadeau, Shekiba va passer de mains en mains pour échouer au harem du roi, non pas comme concubine, mais comme garde. En effet, le roi, paranoïaque, refuse que ses femmes soient gardées par des hommes et leur préfère des femmes déguisées en homme. Une nouvelle liberté pour Shekiba, mais aussi un cadeau empoisonné.
    Un siècle plus tard, Rahima, 9 ans, est retirée de l’école avec ses sœurs par son père car des garçons les ennuient sur le trajet, et que dans ces cas-là, la faute retombe sur les filles qui sont vite mal vues par les voisins.
    Sur les conseils de leur tante Shaima, Rahima va être transformée en Bacha Posh : une fillette que l’on déguise en garçon jusqu’à ce qu’elle soit en âge de se marier afin qu’elle puisse aider sa famille et servir de chaperon à ses sœurs. Mais après avoir goûté une telle liberté, le retour à une vie de femme, avec en plus un mariage détestable va être un véritable drame dans la vie de Rahima.
    A travers les deux histoires, l’auteur dénonce les conditions de vie des femmes qui ne sont que des objets que l’on peut déplacer, vendre, louer, au gré des envies des hommes de la famille, et qui ne connaissent qu’une vie d’esclavage et de violence, souvent sous la coupe d’une belle-mère qui prend une revanche sur la vie en maltraitant ses belles-filles.
    Au cours de l’histoire de Shekiba, on reprend espoir pour les femmes quand le nouveau roi veut les libérer de leur voile, leur donner une voix. Mais force est de constater qu’un siècle plus tard, surtout dans les campagnes, les conditions de vie ne se sont absolument pas améliorées, et ceux malgré des lois censées en faire des citoyennes à part entière.
    La plume de Nadia Hashimi est puissante, pendant la moitié du livre, j’ai tremblé pour ses héroïnes, j’ai pleuré, j’ai trépigné… bref, comme on dit, je l’ai vécu intensément et j’ai eu un énorme coup de cœur !

     

    Un extrait : En effet, quand vint le moment d’affronter notre père, la petite fille de neuf ans que j’étais alors ne fit pas la fière. Lèvres scellées, je gardai mes pensées pour moi. Au bout du compte, Padar-jan décida une fois de plus de nous retirer de l’école.

    Nous le suppliâmes de changer d’avis. Une des professeurs de Parwin, une amie d’enfance de Madar-jan, vint même à la maison pour raisonner mes parents. Padar-jan avait déjà fléchi par le passé mais cette fois-ci, c’était différent. Il aurait préféré que nous soyons scolarisées mais ne voyait pas comment faire pour que cela se passe sans encombre. Que penseraient les gens en voyant ses filles pourchassées par des garçons du village ? Des choses affreuses, pour sûr.

    — Si j’avais eu un fils, ce genre de choses n’arriverait pas ! Bon sang ! Fallait-il que nous ayons une maison pleine de filles ? Pas une, pas deux, mais cinq ! s’énervait-il.

    Pendant ce temps, Madar-jan s’occupait des tâches domestiques, le dos courbé sous le poids de la déception.

    Les humeurs de notre père avaient empiré ces derniers temps. Madar-jan nous conseillait de nous taire et de nous montrer respectueuses. Elle nous expliqua qu’une accumulation de malheurs s’était abattue sur Padar-jan, d’où ses colères répétées. Si nous nous comportions bien, nous dit-elle, il reviendrait bientôt à son état normal. Pourtant, nous avions de plus en plus de mal à nous souvenir d’un temps où Padar-jan n’était pas furieux et ne criait pas.

    Comme nous étions à la maison, je reçus pour mission de m’occuper des courses. Mes sœurs aînées étaient mises en quarantaine puisqu’elles étaient plus âgées et attiraient donc davantage l’attention. Quant à moi, encore parfaitement transparente aux yeux des garçons, je ne risquais rien.

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  • [Livre] Prodigieuses créatures

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    Résumé : Dans les années 1810, à Lyme Regis, sur la côte du Dorset battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces « prodigieuses créatures » dont l’existence remet en question toutes les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d’un milieu modeste se heurte aux préjugés de la communauté scientifique. Celle-ci, exclusivement composée d’hommes, la cantonne dans un rôle de figuration.

    Mary Anning trouve heureusement en Elisabeth Philpot une alliée inattendue. Cette vieille fille intelligente et acerbe, fascinée par les fossiles, l’accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double peu à peu d’une rivalité, elle reste leur meilleure arme face à l’hostilité générale.

     

    Auteur : Tracy Chevalier

     

    Edition : Folio

     

    Genre : Roman contemporain

     

    Date de parution : 04 octobre 2012

     

    Prix moyen : 9€

     

    Mon avis : Je n’ai jamais lu de roman de cet auteur mais pour un coup d’essai c’est (presque) un coup de maître. Je n’ai pas eu de coup de cœur mais j’ai vraiment passé un excellent moment de lecture.
    Si on m’avait mis ce livre entre les mains sans rien m’en dire, je n’aurais jamais cru que l’auteur était une femme moderne. Bon, bien évidemment, au fil de la lecture, la critique à peine voilée de ces hommes qui tour à tour refusent d’imaginer que le monde ait pu être différent de ce qu’il est aujourd’hui, puis s’approprie les découvertes de Mary Anning car elle n’est qu’une femme, m’aurait fait me douter que ce n’était pas une contemporaine de Jane Austen qui avait écrit cette histoire.
    Pour autant, l’ambiance générale nous plonge vraiment en 1810, avec ses codes, et la séparation nette et quasiment infranchissable des différentes classes sociales.
    Avant d’arriver à la fin du livre et de lire la postface, j’ignorais totalement que Mary Anning et Elizabeth Philpot avaient réellement existé. Je pense que j’aurais lu avec une attention différente si j’avais su à l’avance que ce récit n’était pas purement fictif.
    Les hommes qui refusent l’idée même que les fossiles soient des créatures disparues, malgré les preuves de plus en plus évidentes, m’ont vraiment énervée. Leur argument est que Dieu a créé toutes les créatures peuplant la Terre et qu’il ne pouvait pas les avoir détruites. Au-delà des preuves scientifiques, j’ai envie de leur répondre sur leur propre terrain (bon ok, ça fait longtemps qu’ils ne sont plus là pour qu’on leur réponde mais quand même) : Puisqu’on dit que les Voies de Dieu sont impénétrables, de quel droit est ce que de simples mortels s’arrogent-ils le droit de dire ce que Dieu pourrait ou non décider de faire de Ses créatures ?
    J’ai beaucoup aimé que l’histoire se déroule sur plusieurs années ce qui permet de voir l’évolution des personnages, surtout de Mary qui n’est qu’une fillette au début de l’histoire et est une jeune femme à la fin.
    J’ai moins apprécié le changement de narrateur d’un chapitre sur l’autre. Ce n’est pas tellement ce changement en lui-même qui m’a dérangée, mais plutôt le fait que rien ne nous indique le changement de narrateur : c’est au changement de ton et à la manière dont les autres personnages sont nommés que l’on sait laquelle des deux femmes, d’Elizabeth ou Mary, est en train de s’exprimer.
    Quoi qu’il en soit, on plonge dans l’univers des fossiles, on tremble d’indignation devant l’attitude de certains messieurs, la mère de Mary nous énerve et force l’admiration en même temps.
    On referme le livre avec l’envie d’aller nous promener sur cette plage d’Angleterre (mais pas trop près des falaises) pour voir si, comme Mary, on a « l’œil ».

     

    Un extrait : Je ne me souviens pas d’un temps où je n’aurais pas été sur la plage. Maman disait toujours que la fenêtre était ouverte quand je suis née, et que la première chose que j’ai vue quand ils m’ont soulevée dans leurs bras c’était la mer. L’arrière de notre maison de Cockmoile Square donnait dessus, à côté de Gun Cliff, et dès que j’ai su marcher je partais là-bas sur les rochers, avec mon frère Joe qui était un peu plus grand pour me surveiller et m’empêcher de me noyer. À certaines époques de l’année, il y avait plein d’autres gens dans les parages, qui allaient vers le Cobb, regardaient les bateaux, ou partaient se baigner dans les cabanes de baigneurs, dont on aurait dit des cabinets d’aisance montés sur quatre roues. Il y en avait même qui se baignaient en novembre.

    Joe et moi on se moquait d’eux, ils ressortaient trempés, frigorifiés et malheureux, comme des chats qu’on a plongés dans l’eau, mais ils se persuadaient que ça leur faisait du bien. J’ai eu mon compte d’accrochages avec la mer au fil des années. Même moi, pour qui les heures des marées sont aussi naturelles que les battements de mon cœur, je me suis laissé prendre en cherchant des curios. Je me retrouvais cernée par la mer qui montait, et je devais marcher dans l’eau ou grimper sur les falaises pour rentrer. Pourtant je me suis jamais baignée volontairement, pas comme ces dames de Londres qui viennent à Lyme pour leur santé. Moi, j’ai toujours mieux aimé la terre ferme, les rochers, plutôt que la mer.

    La mer, je la remercie de me donner des poissons à manger, de libérer les fossiles des falaises, ou de les ramener depuis ses fonds sur la plage.

    Sans la mer, les os resteraient enfermés dans leurs tombes rocheuses pour toujours, et on n’aurait pas d’argent pour se nourrir et se loger. Des curios, j’en ai cherché depuis aussi longtemps que je me souviens. Pa m’emmenait sur la plage et il me montrait où regarder, il m’expliquait ce qu’étaient les différents fossiles : des vertèbres, des griffes du diable, des serpents de Ste Hilda, des bézoards, des éclairs, des lys de mer…

    Très vite j’ai pu chasser toute seule. Même quand on part chasser avec des gens, on n’est pas à côté d’eux à chaque pas. On peut pas être dans leurs yeux à eux, on doit se servir de ses propres yeux, regarder à sa propre façon. Deux personnes peuvent examiner les mêmes rochers et voir des choses différentes. L’un verra un morceau de silice, l’autre un oursin. Quand j’étais petite et que j’allais chasser avec Pa, il lui arrivait de trouver des vertèbres à un endroit que j’avais déjà inspecté. « Regarde », il disait, et il tendait le bras pour en ramasser une qui se trouvait juste à mes pieds. Alors il se moquait de moi : « Va falloir que tu cherches mieux que ça, ma p’tite ! » Ça ne m’a jamais dérangée : après tout, c’était mon

    père et c’était normal qu’il en trouve plus que moi, et qu’il m’apprenne le métier. J’aurais pas voulu être plus douée que lui. Pour moi, chercher des curios c’est comme chercher un trèfle à quatre feuilles : c’est pas l’intensité avec laquelle on cherche, mais la façon dont une chose peut tout à coup vous paraître différente. Mon regard parcourt un carré de trèfles, et je vois 3, 3, 3, 3, 4, 3, 3. Les quatre feuilles me sautent tout simplement aux yeux. Pareil avec les curios : je déambule sur la plage, mes yeux se promènent sur les galets sans réfléchir, et hop là, je repère la forme allongée d’une bélem, la courbe et les stries d’une ammo, ou encore le grenu d’un os par rapport au poli du silex… Leur aspect les fait ressortir du fouillis autour. Chacun chasse de manière différente. Miss Elizabeth étudie la paroi de la falaise, les rochers plats et les pierres avec une telle concentration qu’on croirait que sa tête va éclater. Elle en trouve, des choses, mais ça lui coûte un effort énorme.

    Elle a pas l’œil comme moi.