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Premières lignes

  • Premières lignes #34

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Derrière la haine de Barbara Abel dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    Laetitia avait réussi un créneau parfait. Du premier coup. Ce qui, pourtant, n’adoucit pas son humeur.
    — Éteins ta Nintendo, Milo, on est arrivés, dit-elle machinalement.
    Sur la banquette arrière, le petit garçon était rivé à son jeu.
    La jeune femme sortit de la voiture tout en s’emparant de son porte-documents, du cartable de Milo, de deux sacs de courses… Plus de main pour ouvrir la portière à l’enfant : d’un coup de coude au carreau, elle lui signifia qu’elle ne l’attendrait pas.
    — Grouille-toi, Milo, je suis chargée comme une mule !
    — Attends, je dois sauvegarder !
    L’inconfortable posture de Laetitia fit frémir la soupe, l’indolence de son fils y déversa un litre de lait bouillonnant.
    — Milo ! asséna-t-elle sèchement, parce que le créneau était bien la seule chose qui se soit déroulée sans encombre ce jour-là. Tu sors de cette voiture tout de suite ou tu es privé de Nintendo pendant une semaine.
    — C’est bon ! soupira-t-il sans pour autant quitter sa console des yeux.
    Il fit glisser ses fesses jusqu’à l’extrémité de la banquette, mit un pied sur le trottoir et s’extirpa avec mollesse du véhicule.
    — Et ferme la portière, si ce n’est pas trop te demander !
    — Laetitia ! l’interpella derrière elle une voix qui la figea sur place. On peut parler quelques instants ?
    Elle se retourna. Tiphaine se tenait là, à quelques mètres à peine, en tenue de jogging. Elle était en nage, le visage luisant après l’effort qu’elle venait de fournir, quelques mèches de cheveux collées sur son front. Le souffle court, elle attendit une réponse qui ne vint pas puis, détournant les yeux, elle s’approcha de Milo dont elle ébouriffa la tête.
    — Ça va, mon grand ? lui demanda-t-elle gentiment.
    — Bonjour, Tatiphaine ! lui répondit l’enfant avec un lumineux sourire.
    Excédée, Laetitia les rejoignit en deux enjambées, saisit son fils par le bras d’un geste ferme et le fit passer derrière elle.
    — Je t’interdis de lui adresser la parole, siffla-t-elle entre ses dents.
    Tiphaine encaissa l’attaque sans broncher.
    — Laetitia, s’il te plaît… On peut parler ?
    — Milo, rentre à la maison ! lui intima sa mère.
    — Maman…
    — Rentre, je te dis ! le somma-t-elle d’un ton qui ne souffrait pas la discussion.
    Milo hésita puis, la mine boudeuse, se dirigea vers sa maison. Dès qu’il se fut éloigné, Laetitia revint sur Tiphaine :
    — Je te préviens, espèce de malade mentale, si je te vois encore une fois tourner autour de lui, je t’arrache les yeux !
    — Écoute, Laetitia, si tu n’arrives pas à comprendre que je n’ai jamais voulu…
    — Tais-toi ! murmura-t-elle en fermant les yeux en signe d’intense exaspération. Épargne-moi tes excuses à deux balles, je n’y crois pas une seconde !
    — Ah non ? Et qu’est-ce que tu crois, alors ?
    Laetitia la toisa d’un regard glacial.
    — J’ai très bien compris ce que tu cherches à faire, Tiphaine. Mais je te préviens : la prochaine fois qu’il arrive quoi que ce soit à Milo, j’appelle les flics !
    Tiphaine parut sincèrement étonnée. Elle dévisagea Laetitia d’un air interrogateur, hésitant sur le sens à donner à ses paroles. Puis, comme si elle comprenait soudain que rien ne pourrait la faire changer d’avis, elle soupira sans cacher la douleur que l’attitude de son interlocutrice instillait en elle :
    — Je ne sais pas dans quel délire parano tu es en train de sombrer, Laetitia, mais ce qui est sûr, c’est que tu es complètement à côté de la plaque. S’il te plaît, essaie de me croire un tout petit peu. Et si tu ne veux pas le faire pour moi, fais-le pour Milo. Parce que là, tu es en train de le détruire à petit feu…
    À ces mots, Laetitia haussa un sourcil narquois tandis qu’une lueur de cruauté traversait sa pupille, comme un éclair zébrant un ciel d’orage.
    — C’est vrai que tu t’y connais, toi, dans la manière de détruire un enfant, articula-t-elle d’un ton presque suave.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #33

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Et si... de Rebecca Donovan dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    — Qu’est-ce qu’on fout ici, Cal ? me demande Rae en me tendant une bière. Je ne les aimais déjà pas quand on était au lycée. Et ça n’a pas changé.
    Et pourtant si, quelque chose a changé.
    Assis sur le hayon de mon pick-up, je bois quelques gorgées en balayant du regard la foule, divisée en petits groupes. Ce sont les mêmes qu’à la fin du lycée, l’année dernière : les sportifs, les artistes, les fumeurs de pétards et, bien sûr, les élites.
    C’est à cause d’eux que je suis ici. En quelque sorte.
    — On reste une heure, et après on se casse, déclare Rae en sirotant sa bière.
    Lentement, elle baisse son verre en écarquillant les yeux.
    — Je rêve ou Heather Townsend vient vers nous ?
    Je lève les yeux au moment où Heather apparaît devant moi. Un sourire aguicheur sur les lèvres, elle enroule une mèche de cheveux blonds autour de l’un de ses doigts.
    — Salut, Cal. Ça me fait plaisir que tu sois venu.
    Elle s’approche de moi, et se glisse entre mes jambes.
    — Les soirées en pleine nature, ça fait tellement… lycée ! dit-elle en soupirant. La fac était censée nous rendre un peu plus adultes, mais… on dirait que c’est raté !
    — Ouais, nos parents ont toujours autant de mal à nous laisser boire et saccager leur maison !
    Elle rit aux éclats comme si ma remarque était la chose la plus drôle qu’elle ait jamais entendue.
    — Non mais j’hallucine ! grommelle Rae.
    Heather se penche vers moi, et son visage se retrouve si près du mien que je sens son souffle.
    — J’ai l’impression que toi et moi, on va bien se marrer, cet été.
    J’avale ma salive. Impossible de reculer davantage à moins de m’allonger.
    — Je ne suis ici que pour une semaine, lui dis-je.
    Sa lèvre inférieure se tord alors en une moue boudeuse pas très sexy.
    — Tu vas où après ? me demande-t-elle en posant une main sur mon genou.
    Mon corps entier se crispe.
    — Dans l’Oregon. Je vais travailler pour mon oncle.
    — Mais tu es arrivé, genre… aujourd’hui.
    J’entends Rae marmonner quelque chose.
    — Désolé, dis-je en haussant les épaules. Alors, euh… où sont les autres ? Nicole n’est pas avec vous, à ce que je vois.
    Heather fait un pas en arrière en levant les yeux au ciel. Elle croise les bras. J’ai touché un point sensible.
    — Je ne sais pas. J’imagine qu’elle se croit supérieure à nous maintenant qu’elle est à Harvard.
    Je poursuis mon interrogatoire.
    — Tu as eu de ses nouvelles depuis la remise des diplômes ?
    — Non. Pas un seul texto ! Quand même, on était ses meilleures amies depuis, genre… toujours. Et rien ! Quelle garce !
    Face à tant d’hostilité, j’écarquille les yeux.
    — Heather.
    Vi se tient derrière elle, les mains sur les hanches.
    — C’est par ici que ça se passe.
    Elle lui indique d’un mouvement de tête le groupe des élites, tous agglutinés autour de la BMW de Kyle.
    Heather tourne les talons et suit Vi. Jusqu’à aujourd’hui, cette bande ne nous avait jamais jugés dignes d’intérêt.

     

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  • Premières lignes #32

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Il faut sauver Zoé d'Alyson Noël dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    Il paraît que le deuil est un processus en cinq étapes :
    1. déni,
    2. colère,
    3. questionnement,
    4. dépression,
    5. acceptation.
    Il y a encore un an, j’ignorais complètement que des spécialistes s’étaient penchés sur la question et avaient ordonné leurs résultats sous forme de liste. Cela dit, même si je l’avais su, je ne me serais jamais doutée que, quelques jours avant mon quatorzième anniversaire, je me retrouverais coincée en plein dans l’étape numéro un.
    Personne ne s’attend jamais à recevoir ce genre de nouvelle, et pour cause. C’est bien connu, les histoires sordides qui justifient l’interruption de ton émission préférée par un présentateur qui fait une tête d’enterrement et annonce un « développement de dernière minute dans la terrible affaire qui fait trembler la nation », ça n’arrive qu’aux autres. Normalement…
    Le pire, c’est que j’ai été la première à apprendre la vérité.
    Enfin, après les flics.
    Et après Zoé, bien sûr.
    Je ne parle même pas du taré à cause de qui c’est arrivé.
    Les détectives se sont contentés de me demander si mes parents étaient là, mais j’ai lu une telle tristesse sur leur visage, un tel découragement dans leurs yeux, que j’ai tout de suite compris.
    J’étais seule à la maison et m’efforçais de respecter ma petite routine consistant à me goinfrer de gâteaux devant la télé pour repousser le moment de faire mes devoirs. Sauf que le cœur n’y était pas. En temps normal, à 16 h 10 un jour de semaine, mes parents sont au travail, ma sœur Zoé traîne avec son copain, et je suis installée en tailleur sur le tapis du salon, adossée au canapé et attablée devant un grand verre de lait froid dans lequel je trempe des Oreo jusqu’à en avoir les dents toutes noires et le ventre tout gonflé.
    Cet après-midi-là, j’essayais donc de me convaincre que rien n’avait changé, que mes parents n’étaient pas en train d’écumer la région à la recherche de Zoé, et que je n’étais pas en plein déni avant même de savoir pourquoi.

     

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  • Premières lignes #31

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Joyland de Stephen King dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    J’avais une voiture, mais au cours de cet automne 1973, je suis allé à Joyland à pied presque tous les jours depuis le petit gîte de bord de mer de Mrs. Shoplaw où je logeais à Heaven’s Bay. Ça me semblait la meilleure chose à faire. La seule, à vrai dire. Début septembre, la plage de Heaven’s Bay est quasiment déserte. Et ça m’allait. Car cet automne-là fut le plus beau de ma vie, même quarante ans plus tard je peux le dire. Et je n’ai jamais été aussi malheureux de ma vie, ça aussi je peux le dire. Les gens trouvent que les premières amours sont tendres. Et jamais plus tendres que lorsque ce premier lien se brise… Il y a bien un millier de chansons pop et country à l’appui : des histoires d’imbéciles qui ont eu le cœur brisé. Le fait est que ce premier cœur brisé est toujours le plus douloureux, le plus long à guérir, et celui qui laisse la cicatrice la plus visible. Tendre, vous croyez ?
    *
    De septembre jusqu’à début octobre, les ciels de la Caroline du Nord sont dégagés et l’air est doux même à sept heures du matin, l’heure où je quittais mon appartement du premier étage par l’escalier extérieur. Si je partais vêtu d’un blouson léger, il finissait généralement autour de ma taille avant que j’aie parcouru les cinq kilomètres séparant la ville du parc d’attractions.
    Mon rituel commençait par un arrêt chez Betty, à la boulangerie, pour acheter deux croissants tout chauds. Mon ombre, longue d’au moins six mètres, marchait avec moi sur le sable. Des mouettes pleines d’espoir tournoyaient au-dessus de ma tête, attirées par l’odeur des croissants dans leur papier paraffiné. Et quand je rentrais aux alentours de cinq heures (même si des fois il m’arrivait de rester plus tard – rien ni personne ne m’attendait à Heaven’s Bay, petite station balnéaire qui se rendormait à la fin de l’été), mon ombre marchait sur l’eau. Si c’était marée haute, elle ondulait à la surface, semblant danser une hula lancinante.
    Je ne saurais l’affirmer, mais je pense que le petit garçon, la femme et le chien étaient là dès mon premier trajet à pied par la plage.

     

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  • Premières lignes #30

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Chuuut de Janine Boissard dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    Chut ! Quand j'étais petite et que je n'arrêtais pas de demander « pourquoi, pourquoi, pourquoi ? », c'était la réponse que je recevais le plus souvent.
    « Chut » avec les gros yeux, « chut » avec des larmes dans les yeux, « chut » avec un doigt posé sur les lèvres comme un barreau de plus.
    Toute la famille vivait au château, la maison de mon grand-père, même si ça n'était pas un vrai avec un pont-levis, des tours et des mâchicoulis d'où tu jettes de la poix brûlante et des pierres sur l'ennemi, mais un château quand même, et maman m'expliquait que grand-père était un roi, le roi du cognac, comme la ville de François Ier que l'on voyait des fenêtres du haut. Et, derrière la grille, toutes ces rangées de vigne étaient ses armées, les bouteilles d'alcool qu'on en tirait ses oriflammes, et sur chacune son nom était marqué : Edmond de Saint Junien.
    De chaque côté du château qui donnait sur une grande cour avec un puits fleuri – interdit de s'asseoir sur la margelle –, grand-père avait fait ajouter des ailes qu'on appelait aussi des « dépendances », afin d'y loger ses quatre enfants lorsqu'ils seraient mariés : une pour Baudoin et Roselyne, les aînés, une pour Monique et Hermine (maman), les cadettes.

    Aujourd'hui, c'était fait. L'oncle Baudoin et la tante Béatrix occupaient l'aile droite avec leurs trois enfants, Thibaut, Louis-Adrien et Philippine. La tante Monique, l'aile gauche avec son fils Alexander, et nous à côté, bien séparés, chacun chez soi, Hermine et Gilles, mes parents avec moi, Fine, et mon petit frère Benjamin.
    Et là, les « pourquoi » commençaient.
    — Dis, maman, pourquoi les volets de la dépendance de tante Roselyne sont toujours fermés ? Où elle est ? Pourquoi on l'a jamais vue ?
    — Chut, ma Fine, répondait maman. Ta tante Roselyne est partie très loin, dans un autre pays. Ça a fait beaucoup de chagrin à tes grands-parents, alors surtout tu ne leur en parles pas.
    — Et toi aussi, maman, ça t'a fait beaucoup de chagrin ?
    — Bien sûr, c'était ma grande sœur.
    — Et elle reviendra quand ?
    Là, c'était « chut » les larmes aux yeux.
    — Jamais, mon cœur.

     

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  • Premières lignes #29

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
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    Cette semaine, je vous présente Le testament de Marie de Colm Toibin dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    Ils viennent plus souvent ces temps-ci, mes deux visiteurs, et ils se montrent chaque fois plus impatients avec moi et avec le monde. Il y a en eux quelque chose d’affamé et de dur, une brutalité qui leur bout dans le sang, que je reconnais et que je flaire comme un animal aux abois. Mais je ne suis plus un animal. Maintenant c’est autre chose. On s’occupe de moi, on m’interroge avec douceur, on me surveille. Ils croient que je ne connais pas la nature complexe de leurs désirs. Mais rien ne m’échappe. Sauf le sommeil. Le sommeil m’échappe. Peut-être suis-je trop vieille pour dormir. Ou alors n’y a-t-il plus rien à gagner pour moi en dormant. Peut-être n’ai-je plus besoin de rêver ni de me reposer. Peut-être mes yeux savent-ils qu’ils vont bientôt se fermer pour de bon. Qu’il en soit ainsi alors. Je resterai éveillée. Je traverserai encore ce couloir au lever du jour, quand l’aube insinue ses rayons dans cette pièce. J’ai mes propres raisons de guetter, d’observer, d’attendre. Avant le repos définitif, il y a cette longue veille. Et il me suffit de savoir qu’elle va prendre fin.
    Ils croient que je ne comprends pas ce qui se trame dans le monde ; ils croient que le sens de leurs questions m’échappe, que je ne perçois pas l’ombre de cruauté sur leur visage et l’exaspération dans leur voix chaque fois que j’évite de leur répondre, ou que je leur réponds d’une façon évasive qui ne mène à rien. Ou quand je ne me souviens pas de ce dont ils aimeraient que je me souvienne. Ils sont trop enfermés dans leurs propres besoins, qui sont insatiables ; trop abrutis aussi par les restes de cette terreur que nous avons tous subie pour comprendre qu’en réalité je me souviens de tout. La mémoire emplit mon corps autant que le sang et que les os.
    Cela me plaît qu’ils me nourrissent, m’habillent et me protègent. En retour, je ferai pour eux ce que je peux, mais pas davantage. De même que je ne peux respirer à la place d’un autre, aider son cœur à battre, empêcher ses os de s’effriter ni sa chair de se flétrir, je ne peux dire autre chose que ce que je dis. Et je sais combien cela les dérange et les perturbe. Ils me feraient presque sourire avec leur sérieux, leur soif d’anecdotes, leur besoin avide d’une forme simple, définie, où couler le récit de ce qui nous est arrivé. C’est seulement que j’ai oublié comment on fait. Je n’ai plus l’usage des sourires. De même que je n’ai plus l’usage des larmes. Il fut un temps où je croyais avoir épuisé ma réserve de larmes, mais par chance les pensées dérisoires de ce genre ne m’encombrent pas longtemps. Elles s’en vont ; seul demeure ce qui est vrai. Il reste toujours des larmes pour qui en a suffisamment besoin. C’est le corps qui fabrique les larmes. Moi, je n’en ai plus le besoin, et cela devrait m’être un soulagement. Mais je ne recherche pas le soulagement ; seulement la solitude, et la satisfaction amère qui me vient de la certitude que je ne dirai rien qui ne soit vrai.

     

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  • Premières lignes #28

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    Cette semaine, je vous présente Gravé dans le sable de Michel Bussi dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    La péniche ouvrit son ventre. Les cent quatre-vingt-huit rangers plongèrent dans l’eau froide puis se dispersèrent rapidement. Vus du haut de la Pointe-Guillaume, ils n’étaient guère plus grands que des fourmis sur une nappe froissée.
    Difficiles à viser.
    Lucky Marry parvint le premier sur la plage, à peine essoufflé. Il s’allongea dans le sable humide, protégé par un petit bloc de granit et la lourde caisse d’explosifs qu’il posa devant lui. Il entendit des bruits de pas rapides dans son dos et un souffle court. Ralph Finn se jeta lui aussi derrière l’abri de fortune.
    Vivant !
    Il regarda un instant la Pointe-Guillaume, tout en haut dans la brume, puis le mur de béton, cinquante mètres devant eux. Il sourit à Lucky, un sourire de brave type pris dans la tourmente du monde, et pourtant prêt à se comporter jusqu’au bout en héros anonyme.
    Une explosion retentit à moins de dix mètres d’eux. Sans un cri. Des nuages de sable mouillé s’élevèrent. Alan Woe surgit du brouillard et s’allongea à côté de Lucky et Ralph.
    Vivant lui aussi !
    Son regard s’enfonça dans celui de Lucky. Un regard calme, empreint de sagesse. Un supplément d’humanité. A quoi cela lui servait, ici ?

    — Un ! hurla le lieutenant Dean.
    Immédiatement, comme des machines bien entraînées, Lucky, Ralph, Alan pointèrent leurs armes en direction de la Pointe-Guillaume et tirèrent. La mitraille devint soudain assourdissante. Une pluie de balles s’abattit sur le blockhaus juché au sommet du piton rocheux. Tout en visant, Lucky se forçait à penser à Alice. Il s’en sortirait, grâce à elle, comme toujours.
    Un hurlement déchira le vacarme des détonations. Le malheureux Benjamin Yes n’était pas allé loin.

    — Deux ! hurla Dean
    Déjà ?
    Tout en continuant de tirer à l’aveugle, Lucky se retourna. Dans le flux et reflux de l’eau souillée, il observa un instant les corps des compagnons tombés, les corps des compagnons blessés, les corps inertes aussi de ceux qui n’avaient pas osé aller au bout, courir à découvert, sortir plus que la tête de l’eau.
    Parmi eux, Oscar Arlington. Il parvenait enfin sur la plage. Trempé, rampant dans la boue grise, il se rapprochait lentement de la caisse d’explosifs. Il tremblait, incapable de saisir son arme, les yeux injectés de sang.
    Lucky croisa le regard effaré d’Arlington.
    — Trois ! hurla le lieutenant Dean.
    Une violente explosion répondit à la mitraille des rangers. Des débris de terre ocre mouillée les recouvrirent. Oscar Arlington, maculé de terre, d’eau et de larmes, presque méconnaissable, l’avait rejoint derrière les explosifs.
    Lucky ne lui accorda pas un regard. Il lui fallait oublier. Il lui fallait se concentrer sur le visage d’Alice, sa fiancée, sa si belle fiancée. Il allait gagner de toute façon, comme toujours, d’une manière ou d’une autre, il gagnerait, contre tous les Arlington de la terre.

    — Quatre ! hurla le lieutenant Dean.
    Un immense frisson parcourut Lucky. Il sourit. Jamais, au poker, il n’avait connu une telle excitation. Même sur ses mises les plus incroyables. La vie était un formidable jeu, un jeu à 1,44 million de dollars ! Il ferma les yeux puis les rouvrit : le doux visage d’Alice remplaçait désormais le brouillard de poudre.
    Il était immortel.
    Il sentit la main molle d’Oscar Arlington chercher à agripper un pan de son treillis.
    Trop tard.
    Ne plus hésiter maintenant.
    Il allait enfin savoir. Trouver la réponse à cette folie entreprise trois jours plus tôt. Lucky était-il le plus insensé ou le plus génial de tous les rangers de l’opération Overlord ?

    Trois jours plus tôt…

     

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  • Premières lignes #27

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    Cette semaine, je vous présente Les cœurs fêlés de Gayle Forman dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    "Ce devait être une excursion au Grand Canyon et je n’avais aucune envie d’y aller. En plein été, il devait bien faire trois mille degrés dans ce désert. Entre le climat et les deux jours de trajet en voiture avec mon père et le Monstre, sa seconde femme, j’étais sûre d’y laisser ma peau. Le Monstre est toujours après moi. Tout y passe : mes cheveux, rouges avec des mèches noires, ou noirs avec des mèches rouges, si l’on préfère ; mes tatouages — un brassard celtique, une guirlande de pâquerettes sur la cheville, et un cœur situé à un endroit qu’elle ne risque pas de voir ; ma prétendue mauvaise influence sur Billy, mon demi-frère, qui n’est encore qu’un bébé et doit prendre mes tatouages pour de la BD, si même il les a remarqués.
    En plus, c’était mon dernier week-end de liberté avant l’entrée en première et il s’annonçait d’enfer. Je joue de la guitare dans un groupe, Clod, et on devait se produire au Festival de l’été indien d’Olympia parmi des orchestres top niveau, le genre qui est sous contrat avec des producteurs. Rien à voir avec les cafés et les soirées particulières où l’on jouait d’habitude. Mais, bien sûr, le Monstre s’en fichait. Elle considère le rock punk comme une sorte de culte diabolique. D’ailleurs, après la naissance de Billy, elle m’a interdit de continuer à répéter dans le sous-sol pour protéger le petit trésor. Du coup, je dois me replier chez Jed, qu’elle n’aime pas non plus parce qu’il a dix-neuf ans et qu’il habite — horreur! — non pas avec ses parents, mais en colocation.
    J’ai donc refusé poliment. Bon, d’accord, peut-être pas si poliment que ça. J’ai dit que je préférais bouffer du verre pilé, ce qui a fait se précipiter le Monstre vers papa, lequel m’a demandé d’un air las la raison de ma mauvaise humeur. J’ai expliqué l’histoire du concert. Dans une vie antérieure, mon père s’est s’intéressé à la musique, mais, là, il s’est contenté d’ôter ses lunettes et de se masser la cloison nasale en déclarant que c’était comme ça et pas autrement. On allait au Grand Canyon en famille, point final. Comme je n’avais pas l’intention de me laisser faire, j’ai sorti tout mon arsenal d’arguments : pleurs, silence obstiné, vaisselle fracassée. Pour rien. Le Monstre a refusé de discuter et je me suis retrouvée face à papa, à qui je n’aime pas faire de la peine. Résultat, j’ai cédé.
    J’ai dû annoncer la nouvelle au groupe. Erik, le batteur, amateur de fumette, s’est contenté de lâcher mollement un juron, mais Denise et Jed étaient contrariés. « On a tellement bossé, tu as tellement bossé », s’est lamenté Jed. J’étais désolée de le voir si déçu. D’autant qu’il avait raison. J’étais sur le point de participer à un méga-concert alors que, trois ans plus tôt, j’étais incapable de faire la différence entre un accord de do et un fa. J’allais devoir tirer un trait dessus et Clod serait réduit à un trio lors du festival. Ça me ravageait de ne pas pouvoir y aller, mais, en même temps, la réaction de Jed me réchauffait le cœur.
    J’aurais dû me douter qu’un coup tordu se préparait quand, le vendredi matin, j’ai vu papa en train de charger seul le monospace marronnasse que le Monstre lui a fait acheter à la naissance de Billy. Ni elle ni mon petit frère n’étaient présents.
    Cela m’a énervée. « Elle est toujours en retard, ai-je lancé.
    — Brit, ta mère ne voyage pas avec nous.
    — D’abord, c’est pas ma mère, et puis qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu as dit qu’on partait en famille, donc que j’étais o-bli-gée d’y aller. Mais s’ils ne viennent pas, je n’y vais pas non plus.
    — On part en famille », a martelé mon père. Il a fourré ma valise à l’arrière avant d’ajouter : « Simplement, Billy est trop jeune pour supporter un voyage de deux jours en voiture. Ils vont prendre l’avion et on se retrouvera tous là-bas. »
    Je ne me suis pas méfiée non plus lorsque, en arrivant à Las Vegas, papa a proposé qu’on s’y arrête. A l’époque où maman était encore avec nous, c’est ce qu’on faisait. On sautait dans la voiture sur une impulsion et on filait à Vegas ou San Francisco. Je me souviens qu’une nuit, parce qu’une vague de chaleur nous empêchait de dormir, on a fourré nos sacs de couchage dans la voiture et on a mis le cap sur les montagnes, où l’air était plus frais. Papa n’a plus jamais été aussi cool depuis. Le Monstre a réussi à le convaincre que la spontanéité équivaut à de l’irresponsabilité."

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #26

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente La fille du faiseur de rois de Philippa Gregory dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

     

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    Héritière légitime, épouse du plus grand sujet du royaume, Mère entre la première. Ensuite vient Isabelle, car elle est l’aînée. Et enfin moi, la dernière, comme toujours. De ma place, je ne vois pas grand-chose lorsque nous pénétrons dans la grande salle du trône, dans la tour de Londres. Ma mère fait une révérence puis s’écarte. Isabelle s’incline bien bas, comme nous l’avons appris, car un roi reste un roi même s’il n’est qu’un jeune homme installé sur le trône par mon père, et quoi que l’on pense d’elle, son épouse sera sacrée reine. Alors que je m’avance pour faire ma révérence, je vois enfin, pour la première fois, la femme que nous sommes venues honorer à la cour.
    Elle est impressionnante, la plus belle femme que j’ai jamais vue de toute ma vie. Aussitôt, je comprends pourquoi le roi a arrêté son armée à sa vue, pour ensuite l’épouser quelques semaines plus tard. Elle a un sourire qui s’épanouit lentement, puis brille d’un éclat angélique. Je connais des statues qui paraîtraient fades à côté d’elle, des madones peintes dont les traits seraient grossiers en comparaison de sa beauté lumineuse. Après ma révérence, je me relève pour la fixer telle une icône raffinée, incapable de détourner les yeux. Sous mon regard insistant, elle me sourit en rougissant, et je ne peux m’empêcher de lui rendre son sourire. Elle rit, comme si ma franche adoration l’amusait, mais j’aperçois alors le coup d’œil furieux de ma mère et me précipite à ses côtés, où ma sœur Isabelle fait la grimace.
    — Tu la fixais comme une idiote, siffle-t-elle. C’est embarrassant pour nous. Que dirait Père ?
    Le roi s’avance et embrasse chaleureusement ma mère sur les deux joues.
    — Avez-vous reçu des nouvelles de mon cher ami, votre époux ?
    — Il travaille à votre service, répond-elle promptement.
    Père manque le banquet de ce soir et toutes les autres fêtes, car il s’entretient avec le roi de France en personne et le duc de Bourgogne, d’égal à égal, afin de se réconcilier avec ces puissants hommes de la chrétienté maintenant que le roi endormi a été vaincu et que nous sommes les nouveaux souverains d’Angleterre. Mon père est un grand homme, le représentant du nouveau roi et de toute l’Angleterre.
    Ce nouveau roi — le nôtre — esquisse une petite révérence devant Isabelle et me tapote la joue. Il nous connaît depuis que nous sommes toutes petites, trop petites pour assister à de tels banquets, et que lui était un garçon sous la garde de notre père. Pendant ce temps, ma mère regarde autour d’elle comme si nous étions chez nous au château de Calais, à la recherche d’une erreur commise par les serviteurs. Je sais qu’elle souhaite ardemment découvrir quelque chose qu’elle pourra rapporter plus tard à mon père, une preuve que cette magnifique reine n’est pas faite pour tenir ce rang. À son expression hargneuse, je devine qu’elle n’a rien trouvé.
    Personne n’aime cette reine, je ne devrais donc pas l’admirer. Nous devrions nous moquer qu’elle nous adresse un sourire chaleureux, à Isabelle et moi, qu’elle se lève de son grand fauteuil pour venir serrer les mains de ma mère. Nous sommes tous résolus à ne pas l’aimer. Mon père avait prévu un excellent mariage pour ce roi, avec une princesse de France. Il avait préparé le terrain, rédigé le contrat, convaincu ceux qui détestent les Français que cette union serait bénéfique pour le pays, protégerait Calais, et pourrait même faire revenir Bordeaux dans notre giron. Cependant, le nouveau roi, d’une éblouissante beauté, notre adorable Édouard — comme un petit frère pour mon père et un oncle illustre pour nous — a déclaré, aussi simplement que s’il commandait son dîner, qu’il était déjà marié et que l’on ne pouvait rien y faire. Déjà marié ? Oui, à Elle.
    Il a eu tort d’agir sans le conseil de mon père, tout le monde le sait. C’est la première fois depuis la longue campagne triomphante qui a fait passer la maison d’York du déshonneur — devoir demander pardon au roi endormi et à la méchante reine — à la victoire, puis au trône d’Angleterre. Aux côtés d’Édouard, mon père le conseillait, le guidait, lui dictait ses moindres gestes, car il a toujours su ce qui était le mieux pour lui. Le roi reste un jeune homme qui doit tout à mon père. Il ne serait pas monté sur le trône si celui-ci n’avait pas embrassé sa cause, ne lui avait pas appris à mener une armée, n’avait pas combattu à sa place. Mon père a risqué sa vie, d’abord pour le père d’Édouard, ensuite pour Édouard lui-même. Or, juste après la fuite du roi endormi et de la méchante reine, et son propre couronnement, alors que l’avenir semblait merveilleux, Édouard est parti l’épouser en secret.

     

    Alors, tentés?

  • Premières lignes #25

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    Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
    Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
    Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

     

    Cette semaine, je vous présente Diabolic de S.J. Kincaid dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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    Tout le monde croit qu’un Diabolic n’éprouve pas la peur. Pendant les premières années de ma vie, pourtant, je n’ai rien connu d’autre. Cette terreur redoubla ce matin-là, lorsque les Empyreé vinrent m’inspecter dans les corrals.

    Je ne savais pas encore parler, mais je comprenais presque tout. Le maître d’élevage était dans tous ses états lorsqu’il avertit ses assistants : le sénateur von Empyreé et sa femme, la matriarche Empyreé, allaient arriver d’un moment à l’autre. Les gardiens arpentèrent mon enclos en m’examinant de la tête aux pieds, à l’affût du moindre défaut.

    Le cœur affolé, prête au combat, j’attendis le sénateur et la matriarche.

    Puis ils entrèrent.

    Dresseurs et gardiens s’agenouillèrent aussitôt devant eux. Le maître d’élevage prit leurs mains d’un geste révérencieux et les porta à ses joues.

    – C’est un immense honneur pour nous de recevoir votre visite.

    La peur m’envahit. Quel genre de créatures était-ce là pour que le redoutable maître des corrals lui-même se prosterne devant eux ? Le champ de force luminescent qui entourait ma cage me parut plus oppressant que jamais. Je me recroquevillai le plus loin possible. Le sénateur von Empyreé et sa femme s’approchèrent d’un pas tranquille et m’observèrent en silence à travers la barrière invisible.

    – Comme vous pouvez le constater, déclara le maître d’élevage, Némésis a presque le même âge que votre fille, et nous avons modelé son apparence physique selon vos instructions. Au cours des prochaines années, elle deviendra seulement plus robuste et plus puissante.

    – Êtes-vous certain que cette fille est dangereuse ? s’enquit le sénateur d’une voix traînante. On dirait un enfant effrayé.

    Ses mots me glacèrent.
    Il m’était interdit d’être effrayée. La peur me valait des décharges électriques, des réductions de rations, des mauvais traitements ; je ne devais jamais me montrer apeurée, devant personne. Je fixai le sénateur d’un regard féroce.
    Il sembla sur le point d’ajouter quelque chose, mais il se ravisa et tourna la tête.

    – Vous avez peut-être raison, grommela-t-il. Ses yeux ne trompent pas. On y décèle toute sa bestialité. Très chère, êtes-vous certaine de vouloir une chose aussi monstrueuse sous notre toit ?

    – Toutes les grandes familles possèdent un Diabolic, maintenant. Je refuse que notre fille soit la seule à ne pas bénéficier de protection rapprochée, déclara la matriarche, avant de s’adresser au maître d’élevage : Je tiens à être sûre que nous en aurons pour notre argent.

    – Bien entendu, répondit le responsable, qui fit signe à un assistant. Nous allons lui donner un leurre en pâture, et elle…

    – Non, pas de leurre, le coupa la femme, d’une voix cinglante. Nous ne voulons rien laisser au hasard. Nous avons amené trois détenus. Affronter ces criminels endurcis sera une épreuve suffisante.

    Le maître sourit.

    – Bien sûr, Grandeé von Empyreé. On n’est jamais trop prudent. Il existe tellement d’éleveurs incompétents… Némésis ne vous décevra pas.

    La matriarche adressa un hochement de tête à quelqu’un que je ne voyais pas. Le danger que je flairais depuis le début se matérialisa devant moi : on fit venir trois hommes aux mains entravées par des chaînes. Je me plaquai davantage contre le champ de force, dont je sentis les vibrations magnétiques dans mon dos. Une boule glaciale se forma dans mon ventre. Je savais ce qui allait se passer, ces hommes n’étaient pas les premiers qu’on me présentait.

     

    Alors, tentés?