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Premières lignes #78

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Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

 

Cette semaine, je vous présente La symphonie des Abysses, Livre 1 de Carina Rozenfeld

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Les rayons dorés du soleil inondant la place du village, devant l’immeuble gris aux angles rongés par le vent et le sel… Des femmes occupées à leurs tâches quotidiennes, des familles déjeunant à l’ombre des calebassiers, une journée tranquille, identique à toutes celles qui se sont déjà déroulées, et qui ressemblera à toutes les suivantes…
L’eau glacée faisait trembler ses mains. La vieille timbale en aluminium cabossée tinta contre le seau métallique et quelques gouttes froides jaillirent pour s’écraser sur l’herbe.
— Fais attention, Aby. Tu sais bien que…
— … que l’eau est précieuse. Je sais, oui. Je ne suis plus un bébé.
La femme la plus âgée soupira et haussa les épaules avant de se consacrer à sa propre tâche. Ce n’était pas la peine de discuter. Ces derniers temps, surtout depuis la mort de Paol, la communication avec sa fille était devenue difficile. Elle aurait pu lui demander pourquoi, proposer d’écouter, chercher à comprendre afin d’aider son unique enfant, mais elle s’en gardait bien. Elle avait trop peur de la réponse.
Abrielle serra les lèvres et ignora le regard un peu trop pesant de sa mère. D’un geste rapide, elle repêcha le gobelet tombé dans le seau. Il fallait faire vite. D’autres familles attendaient de pouvoir utiliser la vaisselle pour déjeuner à leur tour. Les assiettes et les fourchettes déjà lavées séchaient, posées au soleil, sur la pelouse épaisse.
La lumière se reflétait vaguement sur leur surface dépolie, usée par les années. Sa corvée achevée, Aby rassembla prestement les couverts dans le creux de son tablier qu’elle tenait relevé d’une main et, en se hâtant, alla les transmettre à ceux qui patientaient, pendant que leur repas mijotait sur les tables à feu de la cuisine extérieure, exhalant des parfums familiers. Puis elle retourna près de sa mère.
— C’est bon. Baako a tout récupéré. Je peux y aller, maintenant ?
Du bout de ses doigts fébriles à la peau fripée par la longue immersion dans l’eau, elle chassa une mèche de cheveux bruns qui chatouillait son front.
— Aller où ?
— Je ne sais pas, n’importe où. C’est une façon de parler. Une façon de te demander si tu as encore besoin de moi.
— Alors pourquoi tu ne me demandes pas tout simplement : « Est-ce que tu as encore besoin de moi » ?
Abrielle haussa les épaules.
— Je peux y aller ?
— Oui. On a terminé nos tâches pour la journée. Tu vas à la plage ?
— Peut-être. Il fait chaud.
Abela se redressa en lissant de la paume sa longue jupe grise, puis elle dénoua les cordons qui retenaient son tablier blanc autour de sa taille. Avec précision, elle le plia et le glissa dans la large poche ouverte sur le devant de sa robe. Elle tendit la main pour récupérer celui qu’Abrielle ôtait à son tour.
— Merci, maman, dit la jeune fille, alors qu’Abela fourrait la blouse de sa fille avec la sienne.
— Pas de quoi. Ne traîne pas. Le soleil…
Elle leva les yeux pour évaluer la course de l’astre dans le ciel limpide de cette journée caniculaire.
— … passera derrière le Mur dans une heure et demie, environ.
— Ça me laisse le temps de profiter de la mer.
— Vas-y. Tu me raconteras, ça fait longtemps que je ne suis pas allée au Cercle. Il doit être très bleu aujourd’hui.
— Je te dirai ! cria Abrielle qui s’éloignait déjà du village au petit trot.
Abela sourit en observant sa fille se diriger vers le bord de mer. Oui, cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas profité de l’eau magnifique du vaste lagon circulaire Elle devrait peut-être y aller aussi. Elle avait terminé tôt, aujourd’hui. Pour une fois. Mais une immense lassitude s’abattit sur ses épaules. Finalement, elle n’avait pas le courage d’aller jusque là-bas, d’emprunter le Pont dans le Vent. Mieux valait pour elle qu’elle rentre dans sa cellule et qu’elle profite de son temps libre, trop rare, pour faire la sieste.
D’un pas pesant, repensant avec envie à la course légère de sa fille qui avait disparu derrière des buissons touffus, elle remonta le chemin qui menait à l’immeuble – le seul bâtiment du village – dans lequel elle vivait avec Abrielle, et avec tout le reste de leur petite communauté, en emportant le seau plein d’une eau limpide et fraîche.
La longue barre s’éleva bientôt, triste et grise, le béton corrodé par les siècles, émoussé par l’usure qui dentelait son sommet et les cadres des fenêtres. Le bâtiment était très laid, mais il constituait leur seul abri. À une courte distance derrière, le Mur se dressait, haut d’une bonne trentaine de mètres. Implacable, infranchissable.

 

Alors, tentés?

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