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Premières lignes #24

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Premières lignes est un rendez-vous livresque mis en place par Aurélia du blog Ma lecturothèqueLa liste des participants est répertoriée sur son blog (Si ce n’est que son rdv est le dimanche et que je mettrai le mien en ligne chaque samedi).
Le principe est de, chaque semaine, vous faire découvrir un livre en vous en livrant les premières lignes.
Pour ma part, j’ai décidé de vous faire découvrir mes coups de cœurs !

 

Cette semaine, je vous présente La perle et la coquille de Nadia Hashimi dont vous pouvez lire ma chronique ICI.

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SHAHLA NOUS ATTENDAIT, POSTÉE DEVANT LA PORTE DE notre maison, dont le métal vert vif rouillait sur les bords. Elle tendait le cou. Au tournant, Parwin et moi décelâmes le soulagement dans ses yeux. Nous n’avions pas intérêt à être en retard une fois de plus.
Parwin me lança un regard et nous pressâmes le pas. Nous fîmes de notre mieux pour ne pas courir. Nos semelles de caoutchouc claquaient contre la route et soulevaient des nuages de poussière. L’ourlet de nos jupes battait contre nos chevilles. Mon foulard collait à mon front où perlait la sueur. Il en était sûrement de même pour celui de Parwin, vu qu’il ne s’était pas encore envolé.
Maudits garçons. C’était leur faute ! Avec leurs sourires effrontés et leurs pantalons déchirés ! Ce n’était pas la première fois qu’ils nous mettaient en retard.
Nous dépassâmes à toute vitesse les portes des maisons : bleue, violet, bordeaux. Des taches de couleur sur une toile d’argile.
Shahla nous fit signe de la rejoindre.
— Dépêchez-vous ! chuchota-t-elle fiévreusement.
Haletantes, nous la suivîmes à l’intérieur. La porte se referma dans un fracas métallique.
— Parwin ! Pourquoi as-tu fait ça ?
— Désolée, désolée ! Je ne savais pas que ça ferait autant de bruit.
Shahla leva les yeux au ciel, tout comme moi. Parwin laissait toujours la porte se claquer derrière elle.
— Que faisiez-vous, tout ce temps ? Vous n’avez pas pris le raccourci derrière la boulangerie ?
— On ne pouvait pas, Shahla ! Il était là-bas !
Nous avions contourné la place du marché, évitant la boulangerie autour de laquelle traînaient les garçons, épaules voûtées, regards scrutateurs balayant la jungle kaki qu’était notre village.
Après les matchs de football improvisés dans la rue, c’était le sport préféré des garçons en âge d’aller à l’école – regarder les filles. Ils rôdaient, attendaient que nous sortions de nos salles de classe. Dès qu’on s’éloignait de l’établissement, il arrivait qu’un garçon se faufile entre voitures et piétons pour suivre la fille innocente qui lui avait tapé dans l’œil. En la pistant, il revendiquait son droit sur elle. C’est ma copine, se vantait-il alors auprès de ses camarades, la place est prise. Ce jour-là, ma sœur de douze ans, Shahla, s’était trouvée malgré elle dans la ligne de mire.
Pour le garçon, ce petit jeu était censé flatter la fille. Mais celle-ci prenait peur avant tout, car les gens préféraient croire qu’elle avait volontairement attiré les regards sur elle. En fait, les garçons n’avaient que peu de distractions.
— Shahla, où est Rohila ? murmurai-je, le cœur battant la chamade tandis que nous traversions la maison sur la pointe des pieds.
— Elle est allée porter de la nourriture aux voisins. Madar-jan leur a préparé des aubergines. Je crois que quelqu’un est mort là-bas.
Mort ? Mon estomac se noua et j’emboîtai le pas à Shahla.
— Où est Madar-jan ? chuchota nerveusement Parwin.
— Elle est allée coucher le bébé, répondit Shahla en se tournant vers nous. Alors vous avez intérêt à ne pas faire trop de bruit, sinon elle saura que vous venez à peine de rentrer.
Parwin et moi nous figeâmes soudain. En voyant nos yeux écarquillés, Shahla se décomposa. Elle se retourna brusquement et tomba nez à nez avec Madar-jan. Celle-ci venait d’ouvrir la porte de service et se tenait dans la petite cour pavée située à l’arrière de la maison.
— Votre mère a parfaitement conscience de l’heure à laquelle vous êtes rentrées et aussi du genre d’exemple que votre grande sœur vous donne.
Ses bras croisés étaient aussi crispés que le ton de sa voix.
Shahla, honteuse, baissa la tête. Parwin et moi essayâmes d’éviter le regard foudroyant de Madar-jan.
— Où étiez-vous passées ?
Comme j’aurais aimé lui dire la vérité !
Un garçon, qui avait la chance de posséder une bicyclette, avait suivi Shahla, nous avait doublées avant de décrire des cercles devant nous. Shahla ne lui prêtait pas attention. Quand je murmurai à son oreille qu’il la regardait, elle me fit taire, comme si le seul fait d’en parler rendait cela plus réel. À la troisième boucle, il s’approcha dangereusement.
Il fit demi-tour puis revint vers nous. Il descendit la rue à toute allure, avant de ralentir en nous rejoignant. Shahla détournait le regard en prenant un air énervé.
— Parwin, attention !
Avant que je puisse écarter ma sœur, la roue avant du cycliste harceleur roula sur une boîte de conserve, vacilla de gauche à droite, puis fit une embardée pour éviter un chien errant. La bicyclette fonça alors sur nous. Sourcils dressés, bouche bée, le garçon luttait pour ne pas perdre l’équilibre. Il effleura Parwin avant de dégringoler sur le perron d’un marchand d’épices.
— Oh, mon Dieu ! s’exclama Parwin tout étourdie. Regarde-le ! Les quatre fers en l’air !
— Tu crois qu’il est blessé ? demanda Shahla la main sur la bouche, à croire qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi tragique.
— Parwin, ta jupe !
Mes yeux étaient passés du visage inquiet de Shahla à l’ourlet déchiré de la jupe de Parwin. Les câbles dentelés reliant les rayons du vélo s’y étaient accrochés.
C’était son uniforme d’école tout neuf et Parwin se mit instantanément à pleurer. Nous savions que si Madar-jan le répétait à notre père, il nous confinerait à la maison et nous priverait d’école. C’était déjà arrivé par le passé.

 

Alors, tentés?

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